C’est le chemin de l’esprit qui mène vers le Bénin. Ici, au carrefour de ce qui se voit et ce qui ne se voit pas, le souffle librement relié au royaume de l’imaginaire, le Bénin est une autre production de l’existence, peuplée de mouvements et de mystères. Ici, on dit qu’à chaque rayon de soleil, la terre s’étire, la prestance royale magnifiée de scarifications, les corps, le geste remuant de vitalité. Ici ni guerre civile, ni guerre tout court. La paix. La paix qui dure. C’est comme ça : c’est le Bénin.

Sur cette terre, la paix a déposé, très tôt, aux aurores, la rosée matinale de la palabre animée, quintessence de l’esprit. Aussitôt le mur de Berlin tombé, aux prémices de l’année 1990, la conférence nationale se présentant en rite de respiration démocratique hissé haut par l’ardeur du vent de l’époque, toutes les forces vives, toutes les forces de connaissance et de sagesse, toutes les forces du discours furent convoquées en assemblée générale. La parole fut libre et franche. Dix jours durant, dix jours et nuits d’affilée, la parole s’est déployée sans vacances, dans tous les sens. Les Béninois se sont parlés. Sans tabou ni détour. Tous ne savaient pas ce qu’ils voulaient être, mais tous savaient ce qu’ils ne voulaient plus demeurer. Assez du parti unique ! Autre chose !

Le Bénin cherchait sa voie. Une voie qui serait non pas une répétition, non pas une récurrence d’un passé révolu, mais un avènement. Une nouvelle voie. Aux lisières de l’imaginaire collectif affrontant ressacs et murailles, se jouait la naissance d’une autre époque. Quelles seraient désormais les modalités d’accès au pouvoir ? Qui aurait le privilège de dire le droit ? Comment dépasser les appartenances premières, tribales ? Comment libérer le bien public de l’arbitraire politique ? Comment remettre le souci du bien public au cœur de la politique ? Quelle responsabilité pour chacun ?

Cotonou, Ku to Nu, la lagune de la mort, Cotonou, Ladji, Là où  l’on débarque, Cotonou, Fidjoressè, Ici plaît au destin, Cotonou, Aïdjedo, Cœur en paix, Cotonou,Fifadji, lieu paisible, Cotonou était le lieu, la scène du désir irrépressible d’autre chose, de cette autre chose, la démocratie. Et le spectacle de l’ascension de la liberté triomphant au grand jour de l’aliénation au sectarisme fut inoubliable. Un autre ailleurs fondé sur la reconnaissance de la pluralité émergea. La démocratie devint le bois sacré, le temple. Avec ses incertitudes, ses doutes, ses tiraillements, ses angoisses, ses ombres.

Cotonou, Sènadé, le destin a donné quelque chose. La Conférence nationale fera date, fera événement fondateur, ici et ailleurs sur le continent. La parole qui constitue l’être-ensemble dans le respect de la pluralité, sera dorénavant le seul mode de relation politique concevable, acceptable. La démocratie sera déclarée seul et unique chemin conduisant vers une société plus libre, plus juste. Sur la carte de l’Afrique, avant l’heure, le Bénin venait par sa parole vive d’éclats majestueux, d’abaisser de son esprit triomphant, les murs du parti unique et de repousser, de son geste solennel, la brume obscurcissant l’accès au pouvoir de rangées de baïonnettes et de déclarer que la démocratie n’était pas une céréale importée.

Cotonou, Dantokpa, marchands et clients entre les rues, la palabre balafrant la poussière colorée de tissus bariolés ; Cotonou, le visage phosphorescent, Ganvié, les hommes sauvés par l’eau, la cascade en chaleur ; Cotonou, surface de réparation, l’audace, le sucré d’aloko,  arquée sur le destin ; Cotonou, la démocratie était le nouveau rêve mirobolant ; un rêve paré, dans son innocence, de toutes les qualités. Chaque citoyen disposant d’une entière liberté de parole et d’une capacité d’intervention dans la gestion des choses communes par le libre soufrage, tout viendrait : les mêmes chances pour tous, la richesse et la prospérité en libre accès. La démocratie accouchée était surinvestie de pouvoirs magiques telle Lissa,divinité dispensatrice des biens terrestres, tenant dans ses mains le soleil et la lune, la terre et le ciel.

Mais tout feu tout flamme, une part du rêve accomplie, comment habiter durablement le temps de la démocratie ? Comment négocier ensemble les usages communs de la cité ? Comment voisiner ? Quel assemblage des idées et des langages ? Comment faire la part des choses entre ce qui relève de l’idéal et ce qui est concrètement possible ? Comment vivre les discordances ? Quel bouclier pour les droits des plus fragiles ?

Liberté de choix. Liberté de choisir. L’urne sacralisée passage obligé vers l’olympe où se décident les choses communes, le crédo de la culture de l’alternance au sommet du pouvoir par le vote s’est imposé comme pacte qui s’applique à tous. Nicéphore Soglo, premier de la génération des Présidents africains made in Banque Mondiale, a triomphé dans les urnes du général en col Mao, Mathieu Kérékou ; Kérékou, surnommé le caméléon, a ensuite pris sa revanche sur Soglo, lors du scrutin suivant ; viendra par la suite, Yaya Boni, un ancien dirigeant de la Banque Ouest africaine de développement, et, aujourd’hui, c’est Patrice Talon, un self-made man prospère, vainqueur en mars 2016 de l’élection présidentielle face à l’économiste, Lionel Zinsou, en promettant « un nouveau départ ».

Cotonou, trois décennies plus tard, les rêves récités n’ont pas été oubliés. Cotonou, Gou débout au carrefour de tous les trottoirs saturés de Zemidjan ; Cotonou, respiration du vent, cité sans remparts, quartier latin ou quartier vaudou, le visage de terre et de mer, Mamiwata les pieds dans l’eau, allongée au bord de la porte du retour et du non-retour, sel de la terre digérant les privations de corps et les dispersions d’Allada à Louverture ; Cotonou, à chaque instant, le regard neuf, saisissant l’instant qui oblige à penser que rien n’est jamais définitivement fini. Ici, le temps n’est pas de nostalgie ; la pensée parlée, aucune certitude usée portée en fanion.

Trois décennies. Aux rides du visage de la démocratie, empruntes de chemins frayés, marques de routes nourries de traversées, les saisons de pluie fine ou d’orages ; passage de trente longues années. Si, parfois, ailleurs sur le continent, la fraîcheur des premières saisons s’est affadie, enlaidie sous le poids des ambitions démesurées des hommes ; si, ailleurs, le rêve démocratique marche les pieds lourdement entravés, marqués par les godasses portées par les partis uniques ; ici, la liberté et la sincérité du vote sans entraves ni intimidation, relèvent de la morale partagée et de la conduite vertueuse ; ici, la démocratie ne s’est pas arrêtée en chemin là où l’ambition des hommes dévore et brûle tout. Elle ne fut pas, Zongo, gîte d’étape. Respirant toujours la fraîcheur du débat vif des premières années, elle bouillonne encore d’étincelles.

Et il arrive que, les jours de questionnement de l’essentiel, le débat embrase les regards, la passion habitée de moult interrogations sur la moisson et la récolte : Qu’est-ce que ce rituel électoral quinquennal qui ne sait pas recueillir dans son cœur les larmes du quotidien ? A quoi bon ces rendez-vous aux urnes pimentés, non pas d’idées flamboyantes, neuves, mais de distribution de sacs de riz et de promesses mirobolantes sans lendemain de bonheur clé en main ? Et qu’est-ce que ces bulletins de vote jetés dans les urnes en fonction du mieux disant, du mieux offrant ? Pour quelle utilité ces myriades de partis politiques sans boussole ni assise, englués par centaines dans les entrailles de la politique du ventre ? Qu’est-ce que c’est que ces hommes politiques brandissant, en lieu de tout projet civilisationnel, leurs origines provinciales, changeant de pagne à volonté, guidés par la seule ambition d’être à tout prix un grand quelqu’un quelque part dans leur village à la faveur du vote local ? Comment libérer définitivement le vote de l’emprise du terroir ?

Cotonou, les rêves lignes de parcours sans dépôt, lignes de croissance parfois emmêlées de doute ; Cotonou, les rêves connus jamais perdus de vue ; ici comme ailleurs, la démocratie demeure un chantier inachevé, une œuvre à parfaire. Ici comme ailleurs, il y a des rêves qui s’accomplissent et d’autres qui attendent. Mais, ici plus qu’ailleurs, la démocratie chemine, malgré tout,  la récade, la paix, sans cesse, sans relâche, en ordre de mission. Car cette terre refuse, jusque à ce jour, de boire le sang.

Mais qu’est-ce qui fonde ce pays dans l’ordre de la paix ? Son esprit. Le roi Guezo, figure tutélaire, dit un jour ceci : « La jarre trouée contient l’eau qui donnera au pays le bonheur. Si tous les enfants venaient, par leurs doigts assemblés à en boucher les trous, le liquide ne coulerait pas et le pays serait sauvé ». La réciprocité des mains réunies autour d’une jarre percée, chaque main unique dans son rôle. La pluralité comme totem. La démocratie entendue comme bien culturel sacré, obligation commune, lien collectif qui préside à la destinée de tous.

C’est comme ça : c’est le Bénin, polyphonie des accords et des désaccords, esprit multiple relié au royaume de l’imaginaire qui ne chante jamais de regret, jamais de rebours, même lorsque remonte à la surface ce qui n’a pas encore été accompli : le terrassement de la misère, ce dépouillement de l’existence. Ceux d’ici savent que, seul et seulement, dans la parole partagée se perpétue l’humanité de chacun et que l’être-ensemble est à bâtir, non comme un mirage jouxtant la porte du paradis terrestre, mais comme un désir reliant les individus au-delà des liens de sang.

Rêver est une chance. Se remémorer ses rêves, une grâce.

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