L’extrême droite est en train de devenir la patronne et le modèle de la communication politique en Europe. C’est elle qui dicte, de plus en plus, les thèmes, les termes et les mots du débat. On ne parle plus de citoyenneté et de cohésion sociale mais d’identité nationale et de migrants. On ne fédère plus, on clive, on creuse des tranchées, on élève des murs (les uns plus hauts que les autres), on désigne, on fustige, on stigmatise ces non-semblables, qu’ils soient migrants de fraîche date ou ces  « déjà plus-tout-à-fait-étrangers », ces « presque-nous-mêmes » nés ici.

Et voilà de nouveau, hélas, ces mots autrefois bannis de l’espace public civilisé, ces mots jadis repoussés vers les obscurs sphères des extrêmes, ces mots qui offensent, qui humilient, qui menacent, qui blessent, qui excluent, et revoilà  ces mots de nouveau remis en usage pour désigner publiquement « ces autres-là ». De la Russie à l’Italie, de la Hongrie aux Pays Bas en passant par la France, revoilà de nouveau la parole publique redonnée au ventre.

On peut désormais y aller, se lâcher, lâcher sa langue, parler sans tabous, propager sans entraves préjugés et stéréotypes séculaires : la rhétorique politique est dorénavant régulée, régie, inspirée par une diction empruntée à l’extrême. Ici c’est tel groupe qui est montré du doigt ; là-bas, c’est telle autre communauté qui est associée au crime, à l’illégalité, à l’insécurité. L’altérité serait en somme une déviance, une source naturelle de délinquance, une menace pour la nation et ses valeurs. Et qu’un de ceux qu’on nomme communément, automatiquement  « Mohamed » ou « Mamadou » se mette hors-la-loi, qu’un de ceux-là se rende coupable d’un crime et on jubile : on tient-là, oui, on tient la preuve, la confirmation « qu’ils ne sont pas comme nous, qu’ils ne seront jamais comme nous, qu’ils sont inassimilables ».

Alors ? On ne jugera pas seulement les faits incriminés et leur auteur mais aussi ses origines, ses parents, ses grands et arrière-parents. S’en tenir à la seule application de la loi ? De toute la loi, rien que de la loi ? Non ! On se sent  en droit de convoquer la généalogie et l’anthropologie. C’est qu’il faut retracer, re-souligner la ligne de démarcation, de séparation et renvoyer chacun chez son supposé soi.

Et quoi donc ? La langue du républicain ne devrait pas être celle de l’extrême ? Au diable la prévenance républicaine ! Le temps n’est plus à la mesure, à l’indispensable retenue démocratique mais bel et bien au respect, affirme-t-on, du principe de réalité: il s’agirait de répondre presto au pressant désir populaire de sécurité ; il s’agit en réalité de rallier l’électeur. Car le rôle du politique n’est plus manifestement d’accompagner la société dans la construction de son vivre-ensemble mais de caresser le peuple des votants dans le sens de ses murmures, de ses chuchotements, de ses préjugés. Capter puis amplifier, engraisser les pulsions émanant des bas-fonds, des tripes, des peurs de la multitude, tel serait donc la nouvelle fonction, semble-t-il, dévolue au politique!

Le discours peut donc être martial à l’avenant et tant pis s’il est binaire, fermeture à l’altérité, allergie au mélange, mixophobe. On n’y peut rien : le réel commande à la politique ; il s’agit de parler vrai, de parler simple et direct, de rompre avec la langue de bois. Et on y va, on y va porté, transporté par cette langue bizarre, cette langue apologie du même, de l’homogène ; cette langue qui pétrifie, qui rejette toutes les autres possibilités d’être ;  cette langue qui parle en marche arrière, cette langue tournée vers le passé, éloge de l’immuable, de l’immobile, de l’inchangé, refus du temps et de l’horizon, négation de la géographie et de l’histoire, cette langue attachée à l’atavique, à l’hérédité, à la séparation, cette langue culte de la souche natale, cette langue qui lie nationalité à souche.

Inquiétant. Oui, inquiétante résurgence d’une rhétorique déjà entendue et vue à l’œuvre : on stigmatise, on discrimine, on lynche, on s’habitue au lynchage, le lynchage de l’autre devient un acte normal, banal, un réflexe, une seconde nature, et un jour que se passe-t-il ? On se réveille avec les rues envahies et occupées par des hordes féroces de Heil Hitler, des hordes cherchant le non-semblable et le presque-nous-même à répertorier, à classer, à débusquer, à écraser, à détruire. C’est que « le temps des assassins » – pour emprunter les mots de Rimbaud – le temps des assassins est déjà là ; le pas a été franchi !

On fait alors mine de ne pas comprendre ce qui arrive : on n’oublie qu’on a alimenté, nourri, entretenu, bedonné, légitimé la bête ; on oublie, on feint d’oublier que – cinq ans, dix ans, quinze ans plus tôt – discours après discours, on a été l’un des faiseurs de cette rhétorique qui a libéré tous les monstres intérieurs. Oui, il est des mots qui, à force d’être répétés, finissent par absoudre dans les consciences toutes les haines, qui finissent par libérer tout le fiel des ventres ; il est des paroles aux effets dévastateurs, destructeurs, des discours mortifères qui préfigurent parfois ce que les corps finiront par mettre à exécution en temps de crise profonde.

Que nous apprend en effet l’histoire ? Qu’en période de quinte économique, de fragmentations et d’impasses sociales, de vacillement des temps et des certitudes, la tentation de marquer, de séparer, d’exclure, de rejeter les non-semblables et tous ces presque-nous-mêmes, ces étrangers pas-tout-à-fait-étrangers, remonte en force à la surface comme une pulsion irrésistible ; le populisme pousse, le repli nationaliste, le national-populisme s’installe, prospère, envahi, attaque la raison : on accable, on vilipende, on se rehausse en dévalorisant, en rabaissant, en accablant, en écrasant, en criminalisant l’autre, les autres, ces autres ; tout devient alors possible, surtout le pire.

Inquiétant. Oui, inquiétant. Les signes inquiétants – des signes qui ne trompent pas, des signes de progression des réflexes de haine – sont déjà là, sous nos yeux, partout sur le continent : c’est Léon Kanhem et Samba Lampsar, étudiants africains, assassinés à Saint-Pétersbourg ; ce sont ces synagogues incendiées à Worms ou à Genève, les rails d’Auschwitz profanés, les lieux de mémoire couverts de sinistres graffitis, les pierres tombales renversées tous les deux-trois jours dans les villes et villages européens ; ce sont ces mosquées vandalisées à Istres et à Castres ; c’est cette chasse à l’homme, cette chasse aux immigrés – le fusil à la main – dans les rues de Rosarno ; ce sont ces raids sur des camps de Roms à Rome et ailleurs, ces raids de plus en plus fréquents.

L’Europe va mal, très mal et elle aurait tort de continuer à se croire belle et inaccessible à la barbarie ; elle aurait tort de continuer à jouer, à mettre en scène – du haut de ces tribunes publiques – ces mots qui brouillent, ces mots qui fragmentent, qui fractionnent, qui stigmatisent, ces mots contraires à ses valeurs proclamées de respect de l’égale dignité de tous les hommes sans distinction d’origine. Car ne l’oublions pas : le bruit et la fureur commencent toujours par la banalisation de ces mots-là.

4 Commentaires

  1. Mon ami David,
    Permettez-moi de vous appeler mon ami même si vous ne souvenez pas de moi , mais je vous connais très positivement et aussi pour avoir travailler avec ton frère Muhozi.
    Ce que vous avez ecrit si-dessus reflète une socièté en décroissance et qui oublie très vite.
    je vis en Europe ca fait à peu près 8 ans mais ce que j’ai constaté ce que ces gens qui se cashe derrière l’extrême droitesont les premiers à savourer l’arôme très délicieuse du  » café, thé, vanille, chocolat, de la banane etc..Ët je me suis demander pourquoi , ils ne rejettent pas ces propruits pour dire qu’ils consomment la mauvaise difference. Je pense que vous comprennez ce que je veux dire….

    Joseph

  2. La première réflexion que je me sois faite le 12 septembre 2001, fut que la principale potentialité du Jihad qui venait de passer à la vitesse supérieure, était l’entraînement d’une réponse chrétienne proportionnelle à l’hyperterrorisme, j’entends une réponse hyperterrifiante. Ce que ne peuvent pas voir les fous rampants d’Allah mus par leur propre ventre, aveuglés d’avoir avalé jusqu’à leurs propres yeux, c’est que la prochaine croisade si elle a lieu comme le souhaitent ardemment les surfeurs de la Sainte-Croix, non seulement ne leur laissera aucune chance, mais nous anéantira tous avec eux, nous autres qui avons ici-même, tant œuvré à l’établissement, au rétablissement et au maintient de Lumières si rapides à éteindre. Il y aurait un moyen de contenir la Bête, c’est d’en couper la tête la moins puissante avant qu’elle ne réveille la plus lourde plongée en un sommeil paradoxal. Mais faire ces travaux salutaires d’analyse sémantique, nous susurrerait l’ordre de les démarrer avec ce que l’entonnoir Al-Manar verse dans les oreilles où il sait s’introduire, ce qui par voie de conséquence, nous épargnerait la vile besogne consistant à prélever les germes du mal dans les discours d’un Guaino dont on aurait au préalable annulé l’existence, _ je parle de celle des discours, évidemment.

  3. Oui. Comment faire confiance à l’autre quand on perdu confiance en soi?