Marcel Cohen est mort à Paris le 31 juillet, à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Avec lui disparaît une grande voix de la mémoire juive et l’un des écrivains les plus singuliers du détail, des faits et du voyage.
Je connaissais Marcel Cohen depuis 2013, mais nos liens prirent une force spirituelle particulière lors de mon mariage avec Anne Le Diberder, célébré le 7 janvier 2018 par le rabbin Philippe Haddad. C’est Marcel Cohen qui prononça pour nous la bénédiction des cohanim, moment solennel de la liturgie juive du mariage.
Né le 9 octobre 1937 à Asnières-sur-Seine, Marcel Cohen est l’auteur d’un livre impitoyable par ce qu’il narre : Sur la scène intérieure. Faits[1], paru en 2013 dans la collection « L’un et l’autre », créée par J.-B. Pontalis. Ce livre inclassable semble contenir, en germe, toute l’œuvre de Cohen, au point qu’il est devenu difficile de lire ses autres livres sans revenir à celui-ci. Sous forme de fragments et de courts chapitres, il dresse le portrait de huit membres de sa famille d’origine levantine, tous disparus à Auschwitz. Sept d’entre eux furent arrêtés à leur domicile parisien, près du parc Monceau, le 14 août 1943 ; David Salem fut arrêté et déporté l’année suivante.
Lisons les noms que le livre inscrit comme autant de stèles : Maria Cohen, sa mère (née le 9 octobre 1915 à Istanbul, convoi n° 63 du 17 décembre 1943) ; Jacques Cohen, son père (né le 20 février 1902 à Istanbul, convoi n° 59 du 2 septembre 1943) ; Monique Cohen, sa sœur (née le 14 mai 1943 à Asnières, convoi n° 63 du 17 décembre 1943) ; Sultana Cohen, sa grand-mère paternelle (née en 1871 à Istanbul, convoi n° 59) ; Mercado Cohen, son grand-père paternel (né en 1864 à Istanbul, convoi n° 59) ; Joseph Cohen, son oncle (né le 10 août 1895 à Istanbul, convoi n° 59) ; Rebecca Chaki, sa grand-tante (née le 13 avril 1875 à Istanbul, convoi n° 59) ; enfin David Salem, le plus jeune frère de sa mère (né le 29 avril 1908 à Constantinople, convoi n° 75 du 30 mai 1944). Déporté avec sa jeune épouse, Perla, qui, elle, revint, David fut séparé d’elle sur la rampe de Birkenau. Il tenta de s’évader pour la rejoindre et mourut sur les barbelés électrifiés, à trente-six ans. Les SS pendirent son cadavre dans l’allée qu’empruntaient chaque jour les déportés se rendant au travail et l’y laissèrent plusieurs jours.
Il fallut près de soixante-dix ans à l’écrivain pour écrire ce livre. Le 14 août 1943, Marcel, âgé de cinq ans, se trouvait au parc Monceau avec Annette, sa gouvernante. À leur retour, ils virent, impuissants, la famille monter dans un camion. Sa mère, Marie – ou Maria –, fut internée avec Monique, alors âgée de trois mois, à l’hôpital Rothschild. Parce que le nourrisson n’avait pas encore six mois, elles y demeurèrent jusqu’au 26 novembre, avant d’être transférées à Drancy puis déportées par le convoi n° 63, le 17 décembre 1943. Monique avait alors sept mois.
Ce traumatisme est au fond de toutes les scènes que voit, puis raconte, l’auteur. Il y a le récit d’un sous-marin allemand qui, à court de vivres, fait surface en pleine guerre de 1914-1918 et arraisonne un chalutier. Ou celui de malles de photographies découvertes au marché aux puces, qui proviendraient de l’époque de l’Occupation. Mais où sont passées les photographies des familles juives ? Il y a aussi l’histoire du petit garçon devenu homme, épris d’horloges et de mécanismes. Mille détails, mille récits aux imbrications infinies. On y trouve encore des listes insolites, comme Perec aimait à en écrire. Entre Marcel Cohen et Perec se devine une parenté de l’irrémédiable.
Plus de quatre-vingts ans après les faits, nous qui sommes nés après demeurons, à la seule lecture de ces lignes, sous le choc, dans l’effroi et le tremblement. Nous sommes encore les contemporains directs des rescapés, des revenants de la mort, des enfants miraculeusement sauvés, arrachés à l’ennemi. Nous et nos enfants le sommes encore ; nos petits-enfants, déjà, ne seront plus les témoins des témoins.
En 2023, il donna à Sur la scène intérieure une suite : Cinq femmes. Sur la scène intérieure, II – Faits[2]. Il y évoquait les cinq femmes qui, de l’enfance à l’âge adulte, le sauvèrent, le protégèrent, l’accueillirent ou l’aidèrent à se reconstruire.
Ce que Marcel Cohen voit, personne d’autre ne le voit – ou personne d’autre n’y attache la même importance. Écrivain et poète de l’infime, de l’impondérable, du négligeable, du rien et du tout, il a bâti, depuis Galpa, publié en 1969, une œuvre sans équivalent dans notre langue, à la frontière de la métaphysique et des petits riens de la vie. Parmi les livres qui ont marqué les dernières années de cette œuvre, évoquons Détails, II. Suite et fin[3] et Villes. Galpa – Malestroit – Waïzata[4], parus en 2021. Villes réunit ses trois premiers livres, publiés entre 1969 et 1976 : Galpa, situé dans une Inde largement rêvée ; Malestroit, dans le Morbihan ; Voyage à Waïzata, dans le Minnesota. Peu importe, en vérité, la géographie : par certains aspects, la ville rêvée est la plus réelle, ce qui n’étonnera personne.
En transformant la scène la plus banale – dans la vie, le métro ou le voyage – comme la plus indicible – pendant la guerre ou dans le long sillage de ses horreurs –, Marcel Cohen, homme de silence et de pudeur, devient le rival de la réalité : il la dissèque et nous la révèle dans sa nudité, sans fard.
Marcel Cohen ne nous laisse pas sereins. Il nous donne en partage son inquiétude et son angoisse métaphysique ; il fait monter en nous le suspense comme Agatha Christie ou Hitchcock l’ont fait ailleurs.
« Il est des femmes trop belles pour que nous puissions les accueillir d’emblée »
Villes est un livre tout aussi singulier. Marcel Cohen dépeint, narre et rêve ces trois villes sous nos yeux souvent ébahis. Ne cherchons pas ici autre chose que la perpétuelle et fascinante philosophie du « je-ne-sais-quoi » et du « presque-rien », pierre d’angle de la pensée de Jankélévitch. Soulages, lui, citait sans cesse ce vers de Jean de la Croix : « un no sé qué que se alcanza por ventura » – « un je-ne-sais-quoi qui s’atteint d’aventure ».
Le récit de l’Inde, vue par le prisme de Galpa et de quelques personnages, est envoûtant. Au milieu de sa narration, Marcel Cohen change soudain de thème – non pas tout à fait à la manière d’une métalepse, dont Julio Cortázar donna l’un des exemples les plus fameux avec sa nouvelle Continuité des parcs. En musique, on dirait un changement de mesure, voire de mode. « Comment faut-il aimer les éléphants ? » demande-t-il, deux pages avant l’apparition de Jissa, dont la présence se fait prenante, puissante, impérieuse. L’écrivain va jusqu’à écrire :
« Ce désir soudain d’étreindre Jissa, de m’imprégner de sa peau m’étonne, maintenant qu’il est si évident, car j’étais à vrai dire très loin, très distrait. Il est ainsi des appétits naissant à notre insu, et auxquels il faut d’abord s’habituer lorsqu’ils éclatent » (p. 65-66).
Avant d’ajouter : « Il est des femmes trop belles pour que nous puissions les accueillir d’emblée, et ce qui vous échappe vous est plus cruel que ce que nous en possédons. » Chez Marcel Cohen, un regard d’abord presque distrait devient soudain impérieux, puis nous hante. Le narrateur s’y confond avec son personnage, qu’il nomme seulement « l’homme » : « L’homme se souvenait » ; « L’homme aime les montres depuis sa tendre enfance ».
« Pour d’innombrables œuvres, il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de mots du tout »
Paru en avril 2021 sous le titre Rencontres et partis pris. Écrits sur l’art, 1976-2020[5], ce livre révéla un Marcel Cohen moins connu : le critique d’art. Jacqueline Oliero Cohen, son épouse, fut durant trente ans directrice de la galerie Stadler. Il est un mot capital pour Marcel Cohen : l’aléatoire. Non qu’il revienne souvent sous sa plume, mais il s’impose lorsqu’il parle de son travail : « Mes livres racontent donc des histoires très simples. C’est leur assemblage aléatoire, et la somme des faits rapportés qui ne vont pas d’eux-mêmes, y compris pour moi. » Il est très instructif de prendre la mesure de la place de l’art dans son œuvre : l’aléatoire de ses assemblages, comme ses écrits sur l’art, éclaire ses goûts et les rencontres artistiques qui jalonnèrent sa vie. Il aborde ainsi les peintres et les artistes qui comptèrent pour lui. Si le mot beauté ne suffit plus à dire l’art, comment nommer l’émotion fondamentale – parfois la commotion – que suscite une œuvre ? Et, à l’inverse, comment nommer notre colère devant ce qui, à nos yeux du moins, ne mérite pas le nom d’art ?
Marcel Cohen partage « la réticence de Chris Burden à l’épanchement théorique, à la spéculation » (Rencontres et partis pris, p. 28). Il n’en reste pas moins que le spectateur – qui est aussi, d’une façon ou d’une autre, celui qui paie – doit être pris au sérieux. Que peut-il faire face aux limites franchies par certains créateurs, ou plutôt dé-créateurs, car il est des gestes qui relèvent de la décréation ? Le livre rassemble des pages inspirées, qui interrogent, consacrées à Antonio Saura, Bram van Velde, Alexandre Delay, Colette Brunschwig, Liliane Klapisch et Sharka Hyland ; autour de Saura se dressent aussi les figures tutélaires de Rembrandt, Goya et Picasso.
Goya est présent avec Les Désastres de la guerre. À propos de Bram van Velde et de ses impossibilités ontologiques de dire autant que d’être, Marcel Cohen écrit : « Peut-être [ses] tableaux ne montrent-ils jamais que le miracle d’une éclosion hasardeuse » (ibid., p. 165).
À propos des mots qui nous permettraient, aujourd’hui comme hier, de qualifier des œuvres aussi tragiques que celles de Goya, Guernica de Picasso, les œuvres d’Alfred Kubin, les gravures de La Guerre d’Otto Dix, les Otages de Fautrier ou encore les tableaux de Bacon, Marcel Cohen conclut son énumération par cette phrase :
« Pour d’innombrables œuvres, il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de mots du tout. Peut-être est-ce déjà même une insulte à la douleur que d’en chercher un à tout prix » (ibid., p. 178).
Le détail pour parler du Tout
En 2021, ces trois livres parus presque coup sur coup témoignaient d’une vigueur pleine de surprises pour les lecteurs émerveillés que nous étions. Si l’on connaissait déjà Autoportrait en lecteur, nous découvrions l’autoportrait de l’amateur d’art et le voyions dialoguer avec les peintres.
Un dernier mot, peut-être, sur l’idée de l’art comme « purification » de la condition humaine. Marcel Cohen cite l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector : « L’art n’est pas pureté mais purification ; l’art n’est pas liberté mais libération » (ibid., p. 183). Dans sa préface à un catalogue d’Antonio Saura, il cite aussi cette parole d’Erich Neumann, qui met à mal cette idée trop belle de purification lorsqu’il s’agit de l’art moderne et contemporain :
« Comment l’homme moderne, dont le monde est menacé par le chaos, peut-il faire autre chose que donner forme au chaos ? C’est lorsque le chaos est circonscrit que ce qui gît derrière lui peut émerger, et la graine du chaos est peut-être plus précieuse que tout autre fruit » (Rencontres et partis pris, p. 129).
De Sur la scène intérieure à Cinq femmes, de Détails à Villes et Rencontres et partis pris, Marcel Cohen n’aura cessé de faire du détail une voie d’accès au Tout. Il savait que le chaos ne se surmonte pas par les grands mots, mais en circonscrivant une absence, en sauvant un objet, une odeur, un geste, un nom.
Ceux qui l’ont rencontré ou lu savent désormais ce qui leur incombe : porter sa mémoire, bien sûr, mais surtout continuer de lire cette œuvre qui a fait de ce qui risquait de disparaître une présence irrévocable.
[1] Marcel Cohen, Sur la scène intérieure. Faits, Paris, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 2013 ; rééd. « Folio », 2015.
[2] Marcel Cohen, Cinq femmes. Sur la scène intérieure, II — Faits, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2023.
[3] Marcel Cohen, Détails, II. Suite et fin, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2021.
[4] Marcel Cohen, Villes. Galpa — Malestroit — Waïzata, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2021.
[5] Marcel Cohen, Rencontres et partis pris. Écrits sur l’art, 1976-2020, Strasbourg, L’Atelier contemporain, 2021, p. 22.
