Le Nouveau Musée National de Monaco présente une exceptionnelle collection dédiée à Victor Brauner (1903-1966), tandis que le musée Magnelli de Vallauris consacre son été à Anton Prinner (1902-1983). Qu’est-ce qui relie ces deux artistes dont l’importance est aujourd’hui reconnue ? Le premier est juif roumain ; le second, hongrois et épris de spiritualité. Tous deux ont fui leur pays. Si Brauner fait de nombreux allers-retours entre 1925 et 1938 avant de s’y installer définitivement, Anna Prinner quitte Budapest en 1927 pour Paris. Elle y rencontre Árpád Szenes, avec qui elle part à Marseille, et décide définitivement de s’habiller en homme, coiffé d’un béret noir. C’est alors qu’elle abandonne son prénom d’origine pour prendre celui d’Anton.
Brauner rencontre dès ses premiers séjours à Paris la fleur artistique et intellectuelle de l’entre-deux-guerres : Chagall, Robert Delaunay, Voronca, puis Benjamin Fondane, le tragique poète juif roumain, qui fut déporté avec sa sœur par l’avant-dernier convoi de Drancy, le 30 mai 1944, vers Auschwitz-Birkenau, où ils furent tous deux assassinés. Brauner fut présenté à Breton en 1933 et adhéra au mouvement surréaliste. En 1935, Pierre Loeb, le célèbre galeriste, lui consacra sa première exposition à la galerie Pierre, rue des Beaux-Arts, à Paris, dont le catalogue était préfacé par Breton. Dix ans plus tard, au lendemain de la guerre, Pierre Loeb, qui avait repéré Anton Prinner au Salon des Surindépendants, lui consacra une exposition du 24 novembre au 6 décembre 1945. Le galeriste écrit : « Visitant le Salon des Surindépendants, l’année dernière, je cherchai un peintre. Au milieu de la grande salle, des sculptures géantes me captivèrent, me happèrent, m’obligèrent à faire avec elles des connaissances. Je demandai à Mendès France de qui elles étaient. – De Prinner, me dit-il, là, derrière nous. Et je vis un personnage minuscule, à face de pierrot lunaire, au regard muet. Mon œil stupéfait allait du chétif personnage, de ses mains menues et fragiles, à ces grandes statues taillées dans le chêne si dur. […] Je cherchai la raison de cet effort surhumain[1]. » Cet hommage à Anton Prinner dit beaucoup de la fascination que le sculpteur pouvait susciter chez un connaisseur tel que Pierre Loeb. L’exposition « Anton Prinner – Le ciel pour plafond[2] », conçue et dirigée par Céline Graziani, directrice du musée Magnelli de Vallauris, fermera ses portes le 28 septembre. L’historien de l’art Emmanuel Pernoud donna au vocable androgyne une occurrence verbale : « La sculpture de Prinner androgyne la forme : elle élève des statues au corps réunifié[3]. »
C’est donc le Nouveau Musée National de Monaco qui abrite l’exposition « Victor Brauner, L’Aventure magique », jusqu’au 23 janvier 2027. Camille Morando en assure le commissariat et dirige l’ouvrage[4] qui l’accompagne. À l’origine de la rétrospective, le collectionneur et entrepreneur Patrice Pastor a prêté 160 œuvres de sa collection. En contrepoint, Camille Morando a obtenu du musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne dix objets et œuvres d’art extra-occidentaux réunis par Brauner, collectionneur patenté qui laissa à sa disparition une importante collection. Les années 1935-1937 sont capitales pour Brauner sur le plan politique et idéologique. En Roumanie, il partage avec le poète Ghérasim Luca le même combat antifasciste ; tous deux sont proches du Parti communiste clandestin, qui s’oppose à la monarchie de Carol II. C’est l’époque de sa série L’Anatomie du désir, deux ans après son œuvre manifeste L’Étrange Cas de Monsieur K. Mais, en 1937, Brauner, écœuré par l’ignoble mascarade du deuxième procès de Moscou, rompt avec le parti. Dans la nuit du 27 au 28 août suivant, lors d’une rixe opposant Dominguez et Esteban Francés, un éclat de verre lui crève l’œil gauche. Peu après, il rencontre celle qui deviendra, en 1946, sa seconde femme, Jacqueline Henriette Abraham.
En mai 1939, L’Étrange Cas de Monsieur K. est exposé à la galerie Henriette Gomès, à Paris, avec quinze autres de ses œuvres, mais n’est pas intégré au catalogue… Et pour cause : l’huile sur toile (81,5 × 100,5 cm) est décrochée dès le lendemain du vernissage pour outrage aux bonnes mœurs. Il partage déjà la vie de Jacqueline lorsque son divorce d’avec Margit Kosch est prononcé au lendemain de la guerre.
Mais qu’est-ce donc que cette œuvre d’une grande richesse picturale et thématique, qui nous impressionne encore près d’un siècle après la grande époque surréaliste de Brauner ? En 1943, alors que le couple a trouvé refuge dans les Hautes-Alpes, Brauner invente, dans la clandestinité et la crainte d’être arrêté à tout moment, le « dessin à la bougie », à base de bougie ou de cire d’abeille, de brou de noix, de cailloux, de fragments de tissu, de ficelle et de fil de fer.
Après la guerre, un nouvel artiste est né, habité par un bestiaire venu d’ailleurs, par des formes hybrides, chimériques, qui évoquent par moments l’art naïf ; on songe à l’art des femmes du Mithila (Madhubani), en Inde, celui de Saint-Soleil, en Haïti, que René Depestre d’abord, puis, bien sûr, Malraux et quelques autres contribuèrent à faire connaître. L’artiste nous laissa de nombreuses aquarelles et encres de Chine, où il n’y a plus de frontière entre abstraction et figuration. Dans les années 1950, il connut une période consacrée à la céramique.

En 1948, Brauner est exclu du groupe des surréalistes, ayant refusé de signer l’exclusion de son ami Roberto Matta. Le 2 décembre 1959, ils sont tous deux réintégrés. Brauner participe à l’« Exposition inteRnatiOnale du Surréalisme 1959-1960 (EROS) », à la galerie Daniel Cordier, à Paris.
La consécration arriva avec ses grandes expositions à New York, Los Angeles, Rome et Milan. En 1954, il participa, en tant que réfugié roumain, à la XXVIIe Biennale de Venise ; il obtint sa naturalisation en 1964 grâce à l’appui de René Char et de Jean Cassou. Mort le 12 mars 1966, à l’âge de 62 ans, Victor Brauner représenta la France, trois mois plus tard, à la XXXIIIe Biennale de Venise, sous l’égide de Malraux.
La collection de Patrice Pastor est sans doute la plus importante après les collections nationales ; cette présentation magistrale honore l’un des peintres français majeurs du XXe siècle, longtemps resté oublié.
Quittons Monaco pour Vallauris, où m’attend Céline Graziani, commissaire de l’exposition « Anton Prinner : Le ciel pour plafond » et, de facto, gardienne de la chapelle romane qui abrite le musée national Pablo Picasso, La Guerre et la Paix, propriété de l’État et rattaché aux Musées nationaux du XXe siècle des Alpes-Maritimes.
Picasso avait rencontré Anton Prinner pour la première fois en 1942 chez Jeanne Bucher. En 1956, Anton Prinner publia une plaquette en l’honneur de Picasso, où l’on peut lire ces lignes :
« Les “ismistes”, les fumistes, les arrivistes et ceux qui coudent et qui courent, ceux qui découvrent (aujourd’hui) que Picasso est monstrueux, n’en profiteront pas. Car, malgré qu’ils soient pressés, ils sont retardataires… »

En 1946, à la galerie Pierre, Prinner expose La Femme tondue, un livre accompagné de huit gravures saisissantes, qu’il publie à compte d’auteur et consacre au sort terrible de toutes ces femmes rasées après-guerre pour avoir pactisé charnellement avec les nazis, avec l’Allemand. Le catalogue de Vallauris en reproduit une planche : Buste aux multiples bras levés. Prinner grave sur cette plaque de cuivre des bras écorchés, des mains pantelantes, autant de signes qui crient toute la souffrance et le désespoir de ces femmes, si souvent prises pour boucs émissaires. Éléa Sicre, dans son chapitre « La puissance de l’image. Anton Prinner, la gravure à l’ouvrage », évoque l’admiration d’Artaud pour lui. Ce qui ressort de ce chapitre, c’est le rapport que l’artiste créa entre le texte et l’œuvre picturale : le dialogue entre ce que disent les mots de l’auteur et ce que dit l’œuvre picturale ou graphique qui lui fait face.
L’année suivante, Prinner réalisa soixante-six planches gravées au burin et à l’eau-forte pour Le Livre des morts des anciens Égyptiens, publié en 1948 par Robert J. Godet. La présentation des bas-reliefs en pierre et en marbre fut organisée par Pierre Loeb la même année. Puis le sculpteur s’attaque à l’Apocalypse. Ce sont les années où il crée La Femme aux grandes oreilles. Il écrit en 1965 : « Et l’étude de l’anatomie du corps humain est devenue l’anatomie de l’Univers… Le myriade-fois-un ; le mystère de l’Unité » (cat., p. 116).
Céline Graziani remarque, pour sa part, que la nécessité d’être un homme pour Anton Prinner était devenue un impératif artistique, mais plus encore philosophique et quasiment ésotérique. Robert Godet, qui avait étudié en profondeur le bouddhisme et l’hindouisme, joua un rôle important dans la vie de Prinner sur ces questions de spiritualité. C’est aussi grâce à lui que Prinner fut invité par ses beaux-parents, René Batigne et Claire Voight-Batigne, à Vallauris pendant quinze ans. Vallauris devint le centre français de la céramique. « L’arrivée de Picasso dans l’atelier Madoura, dirigé par Suzanne Ramié et Georges Ramié, confère à ce mouvement une visibilité internationale et une légitimité nouvelle », écrit Céline Graziani.
L’Homme, sa statue monumentale en bois, haute de 3,75 m et commencée en 1950, est inaugurée en 1956, la même année que ses plâtres Le Mendiant et La Misère (Le Sage). On sent fortement chez Prinner une spiritualité tant chrétienne que bouddhique. Au père Régamey, Prinner écrit que l’artiste est « un intermédiaire entre ceux qui savent prier et [ceux] qui ne savent pas » (cat., p. 32).
Soyons nombreux à nous offusquer, avec Céline Graziani, de l’absence du nom d’Anton Prinner sur la page du site internet du département des Alpes-Maritimes dédiée au renouveau de l’art sacré au XXe siècle[5], où ne sont mentionnés que Jean Cocteau pour la chapelle de Villefranche-sur-Mer, Matisse pour celle du Rosaire, entièrement peinte par lui, et Picasso pour celle de Vallauris. Or l’église de Roquefort-les-Pins conserve cinq peintures d’Anton Prinner totalement oubliées des responsables du site départemental. Cette absence du nom de Prinner – qu’elle résulte d’une ignorance ou d’un inexcusable oubli du service compétent – témoigne d’une lourde négligence : s’il s’agissait d’une chapelle ornée de peintures de Garouste, de Vieira da Silva ou de Sonia Delaunay, personne ne l’aurait effacée de la mémoire des Alpes-Maritimes.
Puisse cette exposition réhabiliter un artiste au souffle inimitable.
[1] L’Aventure de Pierre Loeb. La galerie Pierre. Paris 1924-1964, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 1979, p. 126.
[2] Silvana Editoriale, Milano, 2026, édition bilingue français-anglais.
[3] Ibid., p. 17.
[4][4] NMNM/Hatje Cantz Verlag, Berlin.
[5] https://www.portail-savoirs.departement06.fr/annuaire-general/le-renouveau-de-lart-sacre-au-xxe-siecle.
