Prix Nobel de la paix en 1986, à cinquante-huit ans, Elie Wiesel est un enfant de la Shoah, déporté à Auschwitz-Birkenau en mai 1944, où il perdit ses parents et sa plus jeune sœur. Il devint écrivain, professeur de « humanities », comme l’on dit aux États-Unis, et fut longtemps le chantre, le symbole de la mémoire de la Shoah outre-Atlantique.

Né le 30 septembre 1928 à Sighet (Sighetu Marmației, en Roumanie, dans les Carpates), le jour de Sim’hat Torah, fête de la joie de la Torah, il grandit entouré de trois êtres qui marquèrent sa vie d’enfant et de jeune adolescent : sa mère, Sarah ; son grand-père maternel, Reb Dodye Feig ; et son rabbi, le rabbi hassidique (on prononce « rhassidique ») de Vizhnitz, petit village des Carpates. Quant à son père, Shlomo, il ne fut vraiment proche de lui que dans les camps, ces lieux hors du temps, hors de l’espace des vivants, où ils partagèrent le même sort, le même enfer, ou presque.

Son premier maître, « Zeide le Melamed », avec sa barbe noire, laissa à Elie Wiesel une impression ténébreuse et sévère. Il inspirait à ses jeunes élèves « un malaise mêlé de peur ». Homme irascible et dur, il n’en apparaissait pas moins au futur prix Nobel de la paix comme « un homme tourmenté et sentimental ».

C’est à Pessa’h, la Pâque juive du printemps 1944, que les trains de marchandises arrivèrent. Jamais tant de trains n’étaient arrivés à Sighet.

La déportation

Le 19 mars, peu de temps avant Pessa’h, la Pâque juive, les responsables de la « Solution finale », parmi lesquels Adolf Eichmann, arrivèrent à Budapest. Ils furent à Sighet avant la fin du mois de mars.

Le dernier Seder de Pessa’hcomme pour un demi-million de Juifs hongrois, fut sans nul doute, pour Leizer[1], le plus chargé d’angoisse de toute sa vie. « Le septième jour de Pâque, le rideau se leva : les Allemands arrêtèrent les chefs de la communauté juive. À partir de ce moment, tout se déroula avec beaucoup de rapidité. La course vers la mort avait commencé. »

Le 20 avril, six jours plus tard seulement, les Juifs de Sighet furent concentrés et répartis en deux ghettos : « un grand, au milieu de la ville, occupait quatre rues et un autre, plus petit, s’étendait sur plusieurs ruelles du faubourg ». La maison des Wiesel formant l’un des angles du premier ghetto se trouvait, par conséquent, à l’intersection du quartier juif et de la partie non juive de la ville.

La vie dans le ghetto, encerclé de barbelés, dura du 20 avril au samedi 13 mai. 

Racontant son arrivée à Birkenau[2], Elie Wiesel écrit dans La Nuit :

« Quelqu’un se mit à réciter le Kaddish, la prière des morts.
– Yitgadal veyitkadach chmé raba… Que son Nom soit grandi et sanctifié… murmurait mon père.
Pour la première fois, je sentis la révolte grandir en moi. Pourquoi devais-je sanctifier Son nom ? L’Éternel Tout-Puissant et Terrible se taisait : de quoi allais-je Le remercier ? »

La rampe, la « sélection », les flammes dans la nuit. Eliézer a quinze ans, son père cinquante. Leur survie, à cet instant, ils la doivent à un déporté, voix sans visage, qui leur ordonna de dire : « Dix-huit et quarante. » Eliézer devint le numéro A-7713, dont la somme est curieusement égale, en guématria – la valeur numérique des lettres hébraïques –, au mot « haï », la vie, qui vaut 18.
De cette première nuit au camp, qui brisa sa vie en deux et anéantit d’un coup son adolescence, Elie Wiesel garda la cicatrice.
Elie Wiesel rapporte, dans La Nuit, la marche de la mort qu’il effectua avec son père et des milliers d’autres déportés. Sans doute plus de la moitié moururent-ils d’épuisement ou de froid dans les wagons à ciel ouvert qui les transportèrent, plus morts que vifs, durant cet hiver 1945, vers Buchenwald, où son père mourut à la fin du mois de janvier.

La France et les maisons de l’OSE

Le 8 mai 1945, le Quai d’Orsay confia à l’OSE la mission d’accueillir un groupe d’environ cinq cents enfants et adolescents rescapés de Buchenwald.
Ainsi, le 6 juin au matin, le train des « enfants », la plupart étaient des adolescents, affrété par les Américains et la Croix-Rouge, quitta Buchenwald avec un total de 535 garçons à son bord. Ils arrivèrent le lendemain à Thionville, où, dans la nuit du 7 au 8 juin, un train français prit en charge les 427 garçons attendus par l’OSE. Le 8 juin, dans la journée, Leizer – comme il continua à se faire appeler jusqu’à la fin des années 1940 – débarqua avec ses compagnons à Écouis, en Normandie. Une vie nouvelle commençait pour chacun d’entre eux.

À Écouis, au début du mois de juin 1945, 427 garçons juifs furent effectivement confiés à l’OSE ; mais, à la fin de ce même mois, il n’en restait déjà plus que 274 après le départ d’un premier groupe pour la Palestine. Parmi eux se trouvait un jeune garçon de sept ans et demi, Lolek – dont un seul frère avait survécu –, le futur rav Lau, qui deviendrait, quarante-huit ans plus tard, grand rabbin d’Israël.

Peu à peu, pourtant, les éducatrices de l’OSE se mirent au yiddish avec succès. Éducatrice de grand talent, Gaby Cohen, Niny pour les « anciens », œuvra durant cinquante ans au sein de l’OSE et du Fonds social juif unifié.

À la rentrée de 1945, les adolescents arrivèrent au château de Vaucelles, à Taverny, près de Paris – où Wiesel revint en 2008 à l’occasion de ses quatre-vingts ans. Lorsque Leizer eut dix-huit ans, il dut quitter les maisons d’enfants ; il s’installa à Paris, tandis que le groupe des plus jeunes déménageait à Versailles, au pavillon de Provence, transformé pour l’occasion en maison d’enfants.

Une rencontre fondamentale dans la vie d’Elie Wiesel eut lieu pendant son séjour à Ambloy. Leizer et Kalman allèrent passer un shabbat dans la maison d’enfants « L’Hirondelle », près de Lyon. À l’office du vendredi soir, il aperçut pour la première fois le rav Shoushani, sans toutefois lui adresser la parole. Plutôt qu’une rencontre, ce fut la première apparition de celui qui deviendrait son maître, un peu terrifiant, un an plus tard, à Paris.

Découverte d’Israël

En cette année 1949, la vie d’Elie Wiesel aurait pu prendre une autre direction. Il voulait partir en Israël. Au lendemain de la guerre d’indépendance, de nombreux jeunes montaient en Israël pour y vivre, mais Leizer ne plaçait pas son idéal dans ce rêve de pionnier. L’Agence juive lui offrit une place sur un bateau qui devait emmener un groupe d’olim, de nouveaux immigrants originaires d’Afrique du Nord.

Après quelques mois, sa mission journalistique devait prendre fin. Qu’allait-il faire ensuite ? Malgré quelques cousins originaires de Sighet installés à Tel-Aviv et deux ou trois amis, Leizer se sentait seul, pire : désenchanté. Il trouva d’abord un emploi provisoire au journal Héroutpuis devint moniteur dans un village d’enfants. Il chercha alors un journal israélien qui n’eût pas encore de correspondant de presse à Paris. Tous en avaient, sauf un : Yedioth Ahronoth.

Deux rencontres fondamentales : le rav Shoushani et François Mauriac

En 1948, Leizer vécut quelques mois dans un petit hôtel de la rue de Rivoli, ce qui lui permettait de fréquenter la synagogue de la rue Pavée. Il retrouva ce personnage étrange que fut le rav Shoushani, ou « Monsieur Shoushani ». Après un office, il aperçut un petit groupe autour d’un vieil homme et, s’approchant, reconnut celui qu’il avait vu, silencieux et inquiétant jusque dans son silence, un an auparavant. À lire le récit qu’Elie Wiesel fit de cette rencontre dans Le chant des morts, on prend la mesure de la fascination, en même temps que de la peur, qu’il pouvait exercer sur ceux qui l’approchaient. Shoushani le quitta à la fin de 1948, « sans [lui] dire au revoir ni adieu ».

La première rencontre d’Elie Wiesel avec Mauriac eut lieu dans les premiers jours du mois de mai 1955. Il demanda au prix Nobel de littérature un entretien pour son journal. La rencontre fut fixée quelques jours plus tard. Wiesel ayant enfin révélé au vieux maître qu’il revenait de déportation, celui-ci le somma d’écrire. Le raccompagnant à l’ascenseur, il lui dit de sa voix cassée : « Écoutez donc le vieillard que je suis : il faut parler – il faut parler aussi. »

Ses débuts en littérature

La Nuit – au même titre que Si c’est un homme de Primo Levi, L’Espèce humaine de Robert Antelme, Le Sang du ciel de Piotr Rawicz, Le Grand Voyage de Jorge Semprún, les Poèmes de la nuit et du brouillard de Jean Cayrol et leurs égaux – appartient aux témoignages capitaux comme à la part la plus haute de la littérature. François Mauriac ne s’y trompa guère, pas plus que, des décennies plus tard, le cardinal Jean-Marie Lustiger.

En 1956, Elie Wiesel se trouvait à New York comme correspondant de Yedioth Ahronoth auprès des Nations unies. Un soir d’été, il venait de câbler son papier quotidien à son journal. Par un après-midi d’une chaleur harassante, il sortit retrouver un ami du côté de Times Square. Là, à l’angle de la 45e Rue, un taxi le faucha, le laissant grièvement blessé sur la chaussée. Il fut transporté d’urgence au New York Hospital, où il resta plusieurs semaines.

Ses débuts américains furent financièrement très difficiles. La Nuit, qui parut en France en 1958, n’intéressa pas, dans un premier temps, les éditeurs américains. Et qui en eût parlé sans le parrainage de François Mauriac, à un moment où personne ne voulait plus rien entendre de cette période ?

De l’US Holocaust Memorial au prix Nobel de la paix

En 1964, Elie Wiesel fit un premier séjour à Moscou et en rapporta son livre brûlant, Les Juifs du silence. À l’occasion d’une conférence qu’il donnait en petit comité, il rencontra Shaul Lieberman, qui joua un rôle déterminant dans sa vie en lui ouvrant la voie d’une carrière universitaire, grâce à l’obtention de son premier doctorat honoris causa, en 1967. Lieberman célébra ensuite son mariage, puis devint son maître et son ami intime ; Wiesel fut presque un fils pour lui. Lieberman mourut en 1983.

En même temps qu’il devint père, Elie Wiesel devint professeur. Il enseigna d’abord au City College de New York, où il fut nommé, en 1972, « Distinguished Professor of Jewish Studies », et resta jusqu’en 1976. À Yale, il enseigna au cours de l’année universitaire 1982-1983, avant d’être appelé à Boston University par John Silber, son chancelier, pour occuper la prestigieuse chaire Andrew W. Mellon Professor in the Humanities.

Sa carrière fit un bond considérable le jour où le président Carter lui offrit, en 1979, le poste de chairman de l’United States President’s Commission on the Holocaust. Celle-ci conduisit à la création, en 1980, de l’United States Holocaust Memorial Council, qu’il présida jusqu’en 1986. Cette fonction lui ouvrit nombre de portes dans le monde et contribua sans nul doute à l’obtention du prix Nobel de la paix, en 1986, à Oslo. Ses amitiés avec tous les présidents américains jusqu’à Obama, ainsi qu’avec plusieurs présidents français depuis Mitterrand, contribuèrent à faire de lui une personnalité internationale.
En 1986, il créa la Fondation Elie Wiesel pour l’humanité, dont le siège est à New York.

Ami du cardinal Lustiger et proche des plus hautes personnalités

En 1981, il devint l’ami de François Mitterrand, nouveau président de la République. Sur une magnifique idée de Jack Lang, Mitterrand lui confia, en 1992, la mission de créer, puis de présider l’Académie universelle des cultures. Celle-ci fonctionna, cahin-caha, jusqu’en 2004, comptant des membres prestigieux qui, parfois, ne purent jamais venir, mais l’honorèrent de leur nom.

Mais, en 1993, Wiesel se brouilla avec le président lorsqu’il apprit son amitié avec René Bousquet, ancien préfet et haut fonctionnaire poursuivi pour crimes contre l’humanité.

Fervent partisan du dialogue judéo-chrétien, Wiesel fut l’ami du cardinal Lustiger, à Paris, et du cardinal O’Connor, à New York, dont l’origine juive ne fut découverte que des années après sa mort. Il fut également l’ami du Dalaï-Lama et proche des deux présidents démocrates Bill Clinton et Barack Obama.

Il fut l’ami de Rabin, puis de Shimon Pérès, et espéra longtemps l’établissement rapide d’un État palestinien. Déçu par l’impasse du dialogue entre Israël et les Palestiniens, il raidit sa position durant les dernières années de sa vie. La présidence de l’État d’Israël lui fut proposée à deux reprises, la première fois en 2007, puis en 2014. Mais Wiesel n’accepta jamais cette charge ni cet honneur. 

Le 16 juin 2011, alors âgé de quatre-vingt-deux ans, il subit un quintuple pontage, dont naquit son ultime opus, Cœur ouvert, par lequel il referma, pour ainsi dire, l’œuvre née avec La Nuit. En 2006, Night obtint aux États-Unis un véritable triomphe grâce à Oprah Winfrey et à son « Book Club ». Le livre devint un best-seller près de cinquante ans après sa publication en anglais. Six millions d’exemplaires furent vendus et le livre fut choisi pour les écoles. En France, 151 000 exemplaires furent vendus en près de soixante ans.
Quel message reste-t-il de Wiesel dans la France et dans l’Europe de 2020, soixante ans après la publication de La Nuit ? Aucun : est-ce possible ?

Je dirais qu’il reste, pour ceux qui l’ont lu, écouté, connu, aimé, au-delà de la prière amputée par la protestation après Auschwitz, un message de fraternité adressé à tous ceux qui souffrent et sont exilés de leur terre ou d’eux-mêmes ; et, surtout, un chant ineffable, fait d’une insondable tristesse et d’une soif de communion avec le monde et son mystère, quelque chose qui lui venait du hassidisme et de nulle part ailleurs.

Dix ans après sa mort, en 2016, il nous reste d’Elie Wiesel, malgré l’oubli des jeunes générations, son témoignage sur la Shoah, son judaïsme universel habité par la mémoire des grandes tragédies du XXe siècle. Il nous reste aujourd’hui sa volonté de dialogue, ses romans, ses livres de témoignage, comme La Nuit, ses enregistrements et son amour du chant, des chants hébraïques et de ceux de sa tradition hassidique (rhassidique). Elie Wiesel témoigna toute sa vie afin que la mémoire des tragédies du passé protège les générations à venir des mêmes fléaux ; il œuvra aussi contre l’antisémitisme et toute forme de racisme. Ses combats sont toujours aussi actuels, toujours aussi urgents.

Lors de sa dernière conférence devant des lycéens, au Centre universitaire méditerranéen (CUM), à Nice, le 7 mai 2009, en présence de Simone Veil, il leur dit ceci :
« Écoutez, vous, les jeunes : vous devez vous accrocher aux questions, car les questions nous unissent tous ; il n’y a que les réponses qui divisent. »


[1] Leizer (ou Lázár, Léizer, en yiddish לייזער) est le prénom de naissance d’Elie Wiesel. Né en 1928 à Sighet, en Transylvanie, il s’appelait Eliezer Wiesel. Dans sa famille et dans le monde yiddish, il était couramment appelé Leizer, diminutif ou forme usuelle d’Eliezer.

[2] Le 20 mai 1944, Elie Wiesel, âgé de quinze ans, est déporté avec sa famille depuis le ghetto de Sighet vers Auschwitz-Birkenau, où ils arrivent trois jours plus tard.

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