Une date, un lieu, des balles qui fissurent la réalité. Un monde qui se retire d’un coup, comme une nappe que l’on arrache. Jonas Dorléon, notre narrateur, réagit d’une manière si vivante à l’absurdité des choses, ou si absurde face à la violence : il rit.
Carrefour-Feuilles, le 17 août. POW ! Les gangs canardent de tous les côtés. Le feu se propage.
À partir de cette première heure, « un morceau de temps étiré comme un linge trempé que l’on tord enfin », Jonas décide de partir. Un départ qui n’est pas le choix de l’exil, mais la matérialisation d’un présent qui se disloque. Il n’y a d’ailleurs pas de date, mais un événement : un jour perdu dans le temps, qui lui-même n’existe déjà plus.
Carrefour-Feuilles, Jérémie, Jimaní, la frontière la plus triste du monde, puis la jungle du Darién… Ces noms sont des points sur une carte ; les files d’hommes qui tendent leurs papiers pour un tampon ne sont plus que des nombres : de petits points et des statistiques.
C’était ça ou mourir est un parcours, une ligne qui s’étend d’est en ouest sur une carte, une géographie sans hommes pour les oubliés de l’Histoire.
Jonas Dorléon est, ironiquement, professeur de géographie. Il est, sur le papier (déchiré), le mieux placé pour comprendre les mouvements migratoires. Mais face à la violence et à l’absurdité, ces deux mots miroirs, ce n’est pas la science de la terre et des paysages qui pourra le sauver, mais une autre vocation : le métier d’écrire. Il était un professeur sans tableau noir ; il devient un poète en marche sans lecteur.
Quand, en direction de Jérémie, il croise une femme qui tient ses deux enfants attachés parce que « si l’un meurt, elle n’aura pas à chercher l’autre », toutes les choses, les idées, les désirs, les pensées sont tranchés à la hache entre ce qui fait vivre et ce qui fait mourir.
En République dominicaine, il pense enfin respirer. Mais l’intensité du tourisme le broie dans ce pays qui « vend du bonheur » au kilo, tandis que lui et ses frères de misère le produisent sans jamais y goûter. La survie est dans la rage et dans la volonté, mais son salut viendra du fait qu’il ne cessera jamais d’habiter poétiquement le monde.
Professeur, poète, cireur, clown, il avance, subit si souvent une promiscuité qui rend fou ; pourtant, il n’est toujours pas un migrant. Au centre d’accueil de San Cristóbal, il nous fait comprendre ce qu’est l’envers de l’homme : le nombre indéfini, les corps alignés sans même un trait d’union :
« Ce n’est pas la faim qui tue mais la compression. Quand on entasse trop de rêves dans un même lieu, il suffit d’un petit choc. »
Dans ces files sans fin d’hommes au passé détruit et au futur fait de marches et de labeur, ces hommes qui deviennent des lignes sur des registres, des données sur des applications, ni les papiers ni les paroles ne les définissent. Quand on avance vers l’ouest, pas après pas, par instinct, la véritable biographie, c’est le petit sac auquel on s’accroche. Et ce dernier, contrairement à la taille ou à la couleur des yeux, évolue.
Au premier jour, son sac contient un diplôme d’État, un slip propre, une photo de sa mère et un carnet de poèmes. « Le sac que l’on prend avant de partir est la meilleure définition d’un homme. »
À Recife, alors qu’il officie comme mi-poète, mi-clown, son code génétique tient désormais dans un sac Carrefour. Un recueil de René Depestre y apparaît sans que l’on sache comment, et c’est tant mieux. À ce stade de la migration, voici donc le portrait de notre homme :
Un morceau de savon pour la dignité, une photo de sa mère pour la mémoire et le recueil de Depestre pour la beauté. « Pas de bijoux, pas de papiers officiels, juste ce qu’il faut pour ne pas devenir un animal. »
Nos deux poètes concitoyens sont frères dans la puissance de la langue. Thélyson Orélien cite le grand poète :
« Je suis né noir et haïtien, j’ai la parole collée au sang et chaque pas me rappelle que l’exil est une langue qui mord les pieds. »
Octavio Paz, dans Liberté sur parole[1], décrit la langue du poète centenaire haïtien comme un langage-guillotine qui coupe la respiration. Ces mots pourraient tout aussi bien concerner notre auteur. Thélyson Orélien, comme René Depestre, fait un pied de nez à la misère. Il y a beaucoup de beauté dans ces pages, de rire et d’envie, mais finalement peu de pathos et de plaintes.
C’était ça ou mourir est une méditation remplie d’images, un cri, mais un cri d’homme qui serre très fort la vie. Comme le dit si bien un autre poète haïtien, James Noël[2], ami que j’ai en commun avec l’auteur : « Chez lui, le poème n’est pas une nappe blanche posée sur la table du malheur. »
En le refermant, j’ai eu la même pensée qu’il y a des années, lorsque j’ai reposé Le Premier Homme d’Albert Camus : aller voir de l’autre côté.
Il faudrait que tous ceux qui voient les frontières et les files de migrants, la violence et la sécurité comme un bloc le lisent, pour sentir qu’il n’y a pas de statistique ni de géographie sans destins individuels. Que tous ceux qui abandonnent leur histoire en un jour avec un petit sac Carrefour rouge et bleu où tient l’essentiel de leur existence le lisent, pour qu’ils sachent que, dans leur vie, dans leurs pas, restera toujours un morceau de la « beauté, souveraine justification du monde ».
A propos du Prix Méduse
Créé en 2022 à Saint-Tropez, le prix Méduse ouvre la rentrée littéraire en récompensant un roman ou un récit de langue française choisi pour sa nouveauté, son originalité et sa force de révélation. Présidé par David Frèche, son jury réunit Anne Berest, Marc Lambron, Simon Liberati, Thibault de Montaigu, Vanessa Schneider, Bruno de Stabenrath et Gaël Tchakaloff, rejoints cette année par Mokhtar Amoudi, Clara Dupont-Monod, Esther Teillard et Adèle Van Reeth.
[1] Extrait tiré de Rage de vivre, les œuvres poétiques complètes de René Depestre, Éditions Seghers.
[2] James Noël est le lauréat de la 2ᵉ édition du Prix Sirène Lapérouse, récompensé pour son recueil Paons, publié aux éditions Au Diable Vauvert.
