Georg Baselitz (né Hans-Georg Bruno Kern) vient de mourir. Il fut l’un des derniers grands peintres d’un siècle hors norme, engendrant des génies pour dire l’horreur et le sublime qui se déroulèrent entre 1914 et 2001. Il est aussi un peintre à dimension humaine, comparé à Picasso dont les œuvres s’élèvent à 120 000, alors que Baselitz a peint environ 2 700 tableaux et quelques centaines de dessins. En 2025, deux expositions lui furent consacrées à Paris, à la galerie Thaddaeus Ropac et à la galerie Catherine Putman.

Baselitz, né en janvier 1938, avait sept ans à la fin de la guerre. Il a connu le communisme d’Etat en RDA, à Berlin Est, avant de fuir en 1958 à Berlin Ouest, où il rencontre Elke Kretzschmar – qu’il épouse en 1962 et qui demeure son épouse jusqu’à sa mort. Baselitz ne se situe pas systématiquement dans l’abstraction mais entre la figuration et la décomposition de la figure, des corps, autant que des formes ; mais d’un bout à l’autre, c’est bien la figure humaine qui prédomine dans cette œuvre écartelée, traumatisée par la Seconde Guerre mondiale.

L’univers de Baselitz est un univers sens dessus dessous, où à partir de 1969, les humains ont la tête en bas mais sans pour autant marcher sur la tête puisque tout est inversé. La loi de l’attraction universelle n’est pas mise en défaut par l’artiste car tout dépend de la place d’où l’on observe le monde. 

À un monde, à une humanité inversée, qui ont perdu toutes leurs valeurs, l’artiste, le peintre, répond avec les moyens qui sont les siens. Face à Klimt, Klee, de Staël, Giacometti, Chagall, Picasso, Braque, Soulages, et tant d’autres artistes, Baselitz répond avec un regard résolument unique. Chacun de ces génies est unique, nous le savons bien, mais Baselitz n’a sans doute pas eu la célébrité qu’il devrait avoir en France. 

Ses dernières grandes expositions à Paris ou au Musée de Bilbao (2025) nous ont permis d’entrer de plain-pied dans l’univers hanté du peintre et sculpteur. Si pour l’historien d’art Martin Schwander, la série Fraktur introduit la notion d’« anti-tableau », nous dirions qu’elle accomplit surtout celle du corps en morceaux, sur quoi Baselitz travailla dès les années 1960 avec ces fragments de « vie mutilée, défigurée, anéantie », qui est présente dans l’un des tout premiers tableaux exposés Die große Nacht im Eimer (La grande nuit foutue, qui signifie étymologiquement « la grande nuit dans le seau »), où un garçon tient dans sa main son sexe démesuré. Est-ce là une masturbation comme on a pu le dire ou autre chose ? Peu importe finalement. Ce que l’artiste nomme « une vie défigurée » a pu troubler l’Allemagne fédérale des années 1960. C’est l’époque où il créa sa suite Helden, les Héros (le « partisan », le « rebelle », le « soldat », le « berger ») qui incarne un homme, toujours le même, et toujours différent, déraciné, ravagé, qui stigmatise les valeurs portées par le IIIe Reich mais aussi dans des proportions toutes différentes par la RDA. 

L’Aigle – Adler, 1972 – de Baselitz, la tête en bas (peinture au doigt et la paume des mains), est à la fois l’aigle fondant sur sa proie et celui qui est abattu en plein vol. N’est-il pas une inversion de l’aigle nazi comme de tous les Etats totalitaires ?

L’un de ses héros, Verschiedene Zeichen (Signes divers, 1965) est sans doute un autoportrait déformé du peintre tenant de sa main droite sa palette avec les pinceaux, tout en affrontant du regard l’impitoyable réalité du monde, qu’il entend transfigurer par son art. Chiens et arbres, humains, y compris Elke, l’épouse de toujours, sont à l’envers. Non pas non plus que ses arbres aient leurs racines, ni ses figures humaines leurs pieds, plantées au ciel ou dans les nuages, mais comme si, pour le peintre, le monde entier était à l’envers, ce que les terriens de chaque hémisphère sont pour les autres. Baselitz a donc beaucoup travaillé la physique de l’attraction terrestre comme une donnée intangible. 

S’il a pu être fasciné par la grande peinture américaine, ses premières racines sont germaniques et françaises comme en témoignent ses nombreux hommages aux artistes français comme Delacroix ou Artaud, auquel il consacre plusieurs peintures (Remix, 2007), à Millet, avec son tableau Les Glaneuses (die Ährenleserin, 1978) prêté par le Solomon R. Guggenheim Museum de New York. Il a aussi un hommage à Picasso et à l’exposition posthume de ses Tarots à Avignon en 1973. Parmi ses autres maîtres, il y a bien sûr Munch avec son Cri, qui a traversé le siècle. Plusieurs salles exposent aussi les imposantes sculptures, en particulier les Femmes de Dresde, qui représentent des têtes peintes en jaune – cette couleur jaune, symbole de la honte, dont le national-socialisme stigmatisa les Juifs en les affublant de ces étoiles qui les désignaient à la persécution, à la mort. 

Entre la figure et l’abstraction, Baselitz n’est pas pour rien marqué par Otto Dix, Artaud ou Munch. C’est que la décomposition des formes, des esprits, de toute chose, l’a toujours obsédé et qu’il a voulu par son art apporter une sorte d’hommage aux millions de victimes du nazisme et du communisme. Par ailleurs, il avertit le spectateur, pour lui rappeler une fois encore que l’art n’imite ni ne cherche à restituer la nature. Au contraire. Comme Malraux l’avait si bien compris, l’artiste véritable s’oppose à la Création – qu’elle soit de Dieu, du diable ou de l’homme seul –, par une Création qui rivalise avec la première, dont on ne compte plus les martyrs, les victimes, les laissés-pour-compte. L’auteur des Voix du silence proclama que « l’art est l’une des plus profondes rectifications de monde[1] .» C’est bien ce que Baselitz signifie par ses peintures qui hurlent et saignent du hurlement et du saignement des innocents. 

On y retrouve les thématiques puissantes qui traversent les peintures comme les personnages à l’envers, mais sur un ton intime, tenant du secret de l’atelier. Un artiste envers et contre tout… 

Certains dessins comme son animal, qui a tout d’un lapin crucifié la tête en bas, sa Croix (Kreuz), La femme battue (1964), ses symbioses de dessins et d’écritures droites ou courbes (Jesa est la nouvelle déesse, 1958/59), ne sont pas toujours des dessins préparatoires à ses peintures, mais des œuvres indépendantes. Il se crée un profond dialogue entre les unes et les autres. Je repense à son huile sur toile Le Peintre (1969), la tête en bas, au milieu de ses pinceaux et des couleurs. Il est un double du tableau déjà évoqué Verschiedene Zeichen (Signes variés), daté de 1965, qui est le peintre à l’endroit, cette fois, mais hagard, vêtu de haillons.

On peut parler de la qualité d’impermanence de ses œuvres, qui sont réservées à l’intimité du spectateur et non plus à la démonstration de force, qui s’éprouve devant ses peintures et ses sculptures « telles qu’en elles-mêmes » désormais.

Georg Baselitz fut assurément l’un des peintres majeurs de ces cinquante dernières années en Europe et en Occident.


[1] Saturne. Goya, l’art et le destin, Gallimard, 1978, p. 93.

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