À l’âge de dix-huit ans, Michaël de Saint-Cheron rencontre André Malraux. Entre eux, c’est un lien quasi filial qui se crée. Il est aujourd’hui l’un des spécialistes reconnus de l’œuvre de celui qui fut pour lui comme une étoile polaire dans le développement de sa propre spiritualité.
L’auteur d’une trentaine de livres (Les Sept Palais célestes de Anselm Kiefer. La Mémoire du monde, Actes Sud, 2025 ; Soulages. D’une rive à l’autre, Actes Sud, 2019 ; Gandhi. L’anti-biographie d’une Grande Âme, Hermann, 2011 ; Entretiens avec Emmanuel Levinas, 1983-1994, Le Livre de Poche, 2010 ; Malraux. La Recherche de l’absolu, La Martinière, 2004 ; Élie Wiesel, biographie, Plon, 1994) publie, aux éditions Actes Sud, Malraux, une vie au miroir de l’art et du sacré, qu’il introduit par une citation de celui qu’il qualifie, dans son épilogue, « d’homme précaire » : « Le seul domaine où le divin soit visible est l’art, quelque nom qu’on lui donne. »
Ce que Michaël de Saint-Cheron cherche à démontrer dans cet ouvrage, c’est que « l’expérience de l’art fut la plus puissante des spiritualités de Malraux, avec celle de la fraternité qu’il connut depuis le Vietnam (alors l’Indochine) jusqu’à son dernier engagement pour le Bangladesh ».
Pour ce faire, il puise jusqu’aux tréfonds de ses connaissances, qu’il extrait comme un minerai rare et précieux, et qu’il rassemble admirablement pour offrir à son lecteur la trajectoire d’une vie spirituelle malrucienne, tout en filigranes, en expériences et en événements gravitant invariablement autour de l’art.
Le procédé en lui-même est extrêmement intéressant. Pour dresser le portrait d’un homme, l’on a systématiquement tendance à relater ses actes, ses choix, ses déclarations, bref, les manifestations extérieures dont il fut l’auteur. Mais l’on se sert rarement de ces mêmes actes, de ces mêmes choix, de ces mêmes expériences et, surtout, de ses rencontres avec les arts, pour établir la généalogie autant que l’analyse d’une vie intérieure et spirituelle.
D’autant que, dans le cas d’André Malraux, l’exercice est on ne peut plus périlleux : celui-ci était un agnostique déclaré. Michaël de Saint-Cheron a donc fait un pari audacieux, en tirant sur un fil spirituel qui, on le devine, fut aussi, et peut-être surtout, un secret. En fait, je crois pouvoir dire qu’il aura fallu un véritable acte de foi de la part de l’auteur pour oser cette aventure d’écriture et de pensée. Malraux, mystique par les actes, saint par la praxis, religieux par l’esthétique, esthète-théologien négatif : voilà ce que Michaël de Saint-Cheron nous amène à conclure, de nous-mêmes, au fil d’un essai d’une érudition et d’une clarté qui forcent le respect.
L’ouvrage est d’un intérêt certain pour un lectorat universitaire, mais tout autant pour un lecteur novice qui désirerait découvrir Malraux pour la première fois. Il faut en effet insister sur ce fait : l’ouvrage de Michaël de Saint-Cheron constitue une introduction à Malraux presque idéale, en cela qu’il cristallise tout de l’homme et de l’écrivain : sa pensée, son souffle, ses drames intimes, ses heures de splendeur… L’on y découvre, dans un foisonnement de détails, les grandes étapes de la vie d’André Malraux à partir de ce prisme précis : son insatiable désir de comprendre l’humanité, c’est-à-dire, chez lui, le divin, à travers ses grandes réalisations artistiques.
De la cascade de Nachi, au Japon, au Trimurti de l’île d’Éléphanta, en Inde, et jusqu’au Musée imaginaire… l’anti-destin artistique de l’auteur de La Tête d’obsidienne est aussi un anti-parcours initiatique. Enfin, c’est toute l’ampleur, phénoménale et sidérante, de la connaissance qu’André Malraux avait de la légende humaine que Michaël de Saint-Cheron rend visible. Par là, il grave son propre amour d’un universalisme qui refuse de renoncer à lui-même dans un monolithe de papier.
« Comment l’homme moderne, dont le monde est menacé par le chaos, peut-il faire – autre chose que donner forme au chaos ? C’est lorsque le chaos est circonscrit que ce qui gît derrière lui peut émerger, et la graine du chaos est peut-être plus précieuse que tout autre fruit. » – Erich Neumann, cité par Marcel Cohen dans Rencontres et partis pris.
