Madeleine Clanet a 32 ans, elle est née à Paris. Après des études à Sciences Po et l’ENA, elle est aujourd’hui haut fonctionnaire aux Affaires étrangères. Elle a commencé son compte @le.nom.de.la.rose au moment du troisième confinement : « Certains ont fait de la cuisine, moi j’ai cherché à créer du lien autour du partage de mes goûts littéraires. » Elle ne s’attendait toutefois pas à une telle réussite.
Elle dort très peu, elle lit la nuit. Elle lit vite, est très organisée : double avantage pour un chroniqueur littéraire. Madeleine publie deux nouvelles chroniques tous les deux jours ; pour chaque nouveau livre, un bouquet de fleurs fraîches et une critique impeccable.
Elle n’aime pas le terme « influenceur », qu’elle trouve chargé d’une mauvaise connotation de manipulation et qui n’a strictement rien à voir avec ce qu’elle essaie de faire : inspirer et susciter l’enthousiasme de sa communauté, communiquer une envie de lire. Elle n’est pas affiliée ou en contrat avec quelque maison d’édition que ce soit. Elle ne partage que les livres qu’elle aime.
Elle trouve que les deux formes de critiques, la critique littéraire classique et Instagram, sont utiles. L’une est un métier, l’autre est de l’ordre du partage d’une passion à la fois individuelle et collective pour les livres. Elle souligne que ce qu’elle fait procède davantage de la transmission, du journal intime, et que les chroniques littéraires sur Instagram participent d’une vision complémentaire à la critique littéraire traditionnelle, mais que ces deux pratiquent sont très différentes et ne prétendent pas se concurrencer l’une et l’autre.
Elle dit que la lecture est une occupation hyperactive et qu’elle est « plus stimulante que le cinéma ».
Elle considère la lecture comme une activité connexe à son métier de secrétaire générale adjointe de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger. Certains de ses collègues la suivent – « il y a beaucoup de lecteurs chez les diplomates et les professeurs » ; elle a mis une boîte à livres sur son lieu de travail.
Elle pratique l’équitation depuis vingt-cinq ans ; tous ses abonnés connaissent son cheval, nommé Prince.
Elle coud elle-même ses vêtements mais elle a un bilan carbone déplorable car elle ne pourrait pas vivre sans voyager. Elle adhère à l’adage qui veut que « seule Paris vaut Rome et seule Rome vaut Paris ».
Entretien
Vous voyez-vous comme une chroniqueuse, une critique littéraire ? Quelle différence voyez-vous entre les deux ?
J’en vois plusieurs. À l’origine, mon seul objectif était de partager des textes auprès de mes followers, ou plutôt d’inspirer et de susciter l’enthousiasme de ma communauté en lui donnant envie de lire. Je ne suis affiliée à aucune maison d’édition et n’ai signé aucun contrat. Ce qui me distingue de ce que l’on pourrait appeler la critique littéraire classique, c’est une forme de bienveillance. Le terme est galvaudé, mais il correspond exactement à mon approche : la « critique traditionnelle » prend parfois un malin plaisir à démolir des œuvres pour des raisons plus ou moins valables. Mon parti pris est de n’exprimer que des avis positifs, ne portant donc que sur des livres que j’ai aimés. Les maisons d’édition l’acceptent et l’apprécient ; elles m’envoient des ouvrages, mais je leur ai toujours précisé que je ne chroniquais que ceux qui m’avaient plu. Mon but est de donner envie de lire, non d’évaluer. Je n’ai aucun intérêt à parler d’un livre que je n’aurais pas aimé. Outre qu’une telle activité serait inutilement chronophage, je sais que les auteurs me lisent et que l’écriture est pour eux quelque chose d’intime et je n’ai aucune envie de les blesser. Certains m’écrivent pour me remercier, y compris des auteurs connus, et j’en suis toujours touchée. Une critique négative, nous l’oublions trop souvent, serait très difficile à « encaisser » pour eux. J’emploie volontairement un terme familier pour décrire la violence que représente une telle dépréciation.
Pensez-vous que votre position reflète une tendance plus globale, que la critique littéraire va tendre à être moins négative et se transformer en quelque chose de plus exclusivement laudateur ?
Je n’en suis pas certaine. Les deux approches sont utiles et complémentaires. L’une est un métier, presque un exercice de style en soi, un art à part entière. L’autre relève de la transmission, du partage, presque du journal intime sur les réseaux sociaux. Elles ne se concurrencent pas. C’est comme au cinéma : l’avis de la presse n’annule pas celui du public, et réciproquement.
Pour vous, il n’est donc pas pertinent de parler d’une « Nouvelle Critique » à propos des contenus littéraires sur les plateformes ?Ce n’est pas du tout la même chose ?
Cela dépend. Il existe plusieurs types de comptes littéraires, et nous n’avons pas tous les mêmes prétentions. Certains se professionnalisent vraiment : ils se concentrent sur la littérature contemporaine, les sorties, les prix. On peut alors parler d’une nouvelle forme de critique. D’autres restent dans le hobby et le partage. Ce qui nous définit, c’est notre rapport avec les maisons d’édition et le crédit qu’elles nous accordent : elles partagent souvent nos chroniques et nous demandent notre avis en amont. Cela prouve qu’elles reconnaissent notre travail. Nous avons des profils très différents, et c’est ce qui fait l’intérêt du milieu. On suit naturellement ceux qui nous ressemblent, mais la diversité est grande. Je pose parfois la question à mes abonnés : pourquoi me suivent-ils ? Qu’attendent-ils ? La réponse est claire : ils viennent avant tout pour la qualité des chroniques. Ils apprécient aussi la personnalité qui se dégage des stories, le rapport subjectif, la possibilité de discuter, de poser des questions. Les lecteurs ont habituellement accès à des contenus neutres et standardisés ; avec l’influenceur, ils découvrent un univers et se disent : cette personne me ressemble, elle me paraît fiable. C’est pour cela qu’ils nous suivent.
Les facteurs de sympathie et de complicité jouent donc beaucoup dans la stimulation de l’enthousiasme et de la curiosité pour un livre.
Oui, ils sont essentiels.
C’est un facteur décisif qui manquait peut-être auparavant. On n’avait jamais eu, avec les critiques classiques, cette forte identification avec le chroniqueur.
Il y a surtout un facteur de sincérité. On ne sait jamais vraiment ce qui se cache derrière une critique traditionnelle : une part d’objectivité, certes, mais aussi des intérêts inconnus. À l’inverse, un influenceur – sauf s’il est rémunéré – a peu de raisons de mentir. En apprenant à le connaître, on sait que ses avis sont sincères, et cela donne davantage envie de lire. Certains me disent : « Dès que tu donnes un avis positif, je te fais confiance. » Cela implique une grande responsabilité, mais c’est aussi très stimulant.
Ces retours des followers – qui semblent exiger une certaine qualité – vous poussent-ils à être plus exigeante et plus précise ? En quoi cela influence-t-il vos habitudes de lectrice ?
J’essaie de ne jamais lire en fonction de l’algorithme ou d’une tendance. Je lis selon mes goûts et mes envies. Je ne me laisse pas influencer par Instagram. Il arrive cependant que des abonnés tissent des liens et me disent ce qu’ils apprécient ; cela peut légèrement modifier l’ordre de mes chroniques. Mais ma lecture elle-même reste peu affectée. Sur l’exigence du contenu, je n’ai que des retours positifs. Je demande régulièrement leur avis sur ce qu’ils aimeraient voir davantage. Récemment, j’ai changé de format et leur ai demandé si cela leur plaisait : la réponse a été très positive. Cela pousse à s’améliorer constamment. La littérature est une niche où l’on est plutôt gâté : la notion de « hater » y est très rare.
J’observe beaucoup de bienveillance, d’enthousiasme et de curiosité dans les commentaires. Pensez-vous que ce genre de contenu et de communauté est important pour la survie de la lecture ? Va-t-il devenir central et décisif ?
C’est très important. Les chiffres du CNL le montrent chaque année : la lecture est en décroissance en France. Il faut susciter l’enthousiasme le plus large possible. Je m’adresse souvent à un public déjà lecteur, mais j’essaie de diversifier mon contenu – alternance entre chroniques et citations – pour toucher aussi ceux qui sont moins spontanément proches des livres. Les citations sont particulièrement efficaces pour rendre le compte visible et attirer un nouveau public. Je ne suis pas une prescriptrice professionnelle, mais mon rôle est complémentaire de celui des libraires et des bibliothécaires. Nous touchons un public plus large.
Quel est votre regard sur ce phénomène ? Comment pensez-vous qu’il va évoluer ? Qu’est-ce que cela peut changer dans la manière de lire ?
Il est appelé à grandir. Il y a cinq ans, c’était une petite niche sur Instagram ; aujourd’hui, les comptes se multiplient, on en parle dans les médias et le phénomène s’étend à d’autres plateformes comme TikTok, qui touchent un public plus jeune. Cela changera de forme, car les plateformes ont une durée de vie limitée. L’essentiel est de s’adapter aux modes de consommation pour continuer à toucher les lecteurs.
Pensez-vous que cela pourrait devenir un métier à part entière, intégré à l’industrie du livre ?
Ce n’est vraiment pas souhaitable. J’ai déjà un métier que j’adore et qui me prend beaucoup de temps. Surtout, je n’aimerais pas transformer ma passion en travail : une telle transformation risquerait de me dégoûter de la lecture. Je serais également moins confiante envers quelqu’un que je saurais payé pour lire. Ceux qui en vivent perdent souvent une part de leur objectivité, même s’ils ne le disent pas toujours. Pour la lecture, qui relève de l’intime, je préfère suivre des comptes non commerciaux.
Croyez-vous à une mort possible de la littérature ?
Pas du tout. Il y a cinq ans, avant de lancer mon compte, j’étais une grande lectrice de classiques et je considérais que tout ce qui était postérieur au début du XXe siècle n’était pas valable. J’ai complètement changé d’avis. Les maisons d’édition m’envoient désormais des sorties contemporaines, un segment que je ne lisais pas auparavant et qui constitue aujourd’hui le cœur de mes lectures. J’ai découvert des œuvres extraordinaires et je me suis même spécialisée dans le premier roman : c’est là que s’exprime souvent tout le talent des auteurs. Certains premiers romans, notamment chez Gallimard, sont absolument géniaux. On a toujours l’impression que tout a été dit, que tous les sujets ont été traités – en particulier le roman d’amour –, mais il reste une infinité de façons de voir et de nouvelles subjectivités. La littérature n’est pas morte.
Avez-vous découvert de nouveaux styles ? Y a-t-il eu des révélations en termes de créativité ?
La rentrée de janvier est souvent la plus intéressante. Celle de septembre est plus convenue : les éditeurs y positionnent les auteurs connus qui visent les prix. En janvier, ils lancent leurs jeunes talents et les premiers romans. En 2024, j’ai particulièrement aimé Les Guerres précieuses de Perrine Tripier, une merveille de style – chose rare aujourd’hui où l’imagination est parfois plus forte que la plume. L’année précédente, Du même bois de Marion Fayolle m’avait également éblouie ; son deuxième roman est un peu moins réussi, mais le premier était brillant. J’ai aussi adoré Que reviennent ceux qui sont loin de Pierre Adrian. Ces trois livres, je les ai beaucoup offerts.
Quel est votre regard sur la littérature contemporaine ?
Elle est extrêmement variée ; il y en a vraiment pour tous les goûts. Mes propres goûts sont précis, mais je comprends que l’on puisse se sentir perdu. J’aime les romans familiaux, historiques, et je conseille volontiers la collection « La Grande Ourse » des éditions Paulsen : récits de nature sauvage, de peuples autochtones, de mondes oubliés, avec des plumes étrangères superbes qui permettent de déconnecter. Je lis beaucoup de littérature étrangère. Dans le contemporain français, on retrouve parfois les mêmes thèmes et les mêmes passages obligés ; l’inventivité est souvent plus grande à l’étranger. J’adore aussi les Éditions Bleu et Jaune, qui traduisent des romans européens. Soixante pour cent des romans traduits en France sont anglo-saxons ; c’est dommage, car il existe d’excellents auteurs plus proches de nous, slovaques, tchèques, etc. Cette maison nous permet de les découvrir.
En France, on a souvent tendance à être en retard sur les traductions d’œuvres étrangères exceptionnelles.
C’est aussi un petit snobisme : on se dit que l’on publie déjà suffisamment de choses excellentes.
Existe-t-il un manque de curiosité ou de promotion de la littérature étrangère en France ?
Au contraire, je trouve que l’on arrive de plus en plus à la valoriser, à faire un pas de côté. On lui attribue aussi des prix dédiés. C’est excellent et cela cultive l’ouverture universaliste française.
Vos followers s’intéressent-ils autant aux livres français qu’à la littérature étrangère ?
C’est assez partagé. J’ai déjà posé la question : entre littérature française et étrangère, c’est moitié-moitié.
Cela signifie que la demande est égale. Auriez-vous des recommandations de littérature étrangère qui vous enchantent particulièrement par le style, des auteurs méconnus ou peu connus ?
J’ai un tropisme pour la littérature britannique, et chez moi deux bibliothèques entières lui sont consacrées, surtout au XIXe siècle. Parmi les contemporains, Ian McEwan reste l’un de mes préférés : Expiation et Sur la plage de Chesil sont des merveilles, à lire de préférence en version originale. Parmi les auteurs plus anciens, Jane Austen incarne évidemment le genre à la perfection. Mais il existe aussi une foule d’autrices britanniques du XIXe siècle que l’on méconnaît en France, alors qu’il n’y avait presque aucune autrice équivalente à cette époque chez nous. Elizabeth Gaskell et Mary Elizabeth Braddon sont formidables.
Souhaiteriez-vous participer à des événements, ou même en organiser, ou préférez-vous rester dans l’univers digital ?
J’ai la chance d’être souvent conviée aux présentations de rentrées, aux rencontres avec les auteurs et aux programmes des maisons d’édition, qui ouvrent de plus en plus ces événements au public extérieur. J’aime particulièrement les clubs de lecture – Gallimard, Folio, Bleu et Jaune – où l’on discute sur une plateforme puis se rencontre parfois dans la vraie vie. On y reçoit aussi des invitations à des cocktails. Je n’organiserai pas le mien : je n’ai pas le temps pour des rendez-vous récurrents. Je participe également à différents jurys de prix littéraires. Ces événements s’adressent à des publics plus larges et diversifiés, y compris via les réseaux sociaux.
Il y a donc déjà une inclusion, une interaction entre le milieu littéraire classique et les nouveaux créateurs de contenus ? Tout est déjà en osmose ?
Complètement. Ce sont les maisons d’édition qui structurent cette relation. Elles organisent souvent des rencontres ouvertes auxquelles je me rends quand l’auteur me plaît. Quant aux jurys, nous y sommes désormais reconnus comme des voix qui comptent. Depuis trois ans, par exemple, je siège au jury du prix littéraire des Alumni de Sciences Po. On ne me présente pas comme ancienne élève ou selon mon métier principal, mais bien comme chroniqueuse littéraire. Cela montre la légitimité que les maisons d’édition nous accordent.
