Gérard Bensussan, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont Miroirs dans la nuit. Lumières de Hegel (Cerf, 2022), La transaction (PUF, 2023), Des sadiques au cœur pur (Hermann, 2024) explore la vieillesse, et la mort dans un livre délicat et érudit, publié aux Éditions Kimé.

Son titre, sobre, Vieillir, sonne comme une invitation au courage de vivre. Un texte fragmenté, dont la forme épouse le fond de déprise, de syncope et de chute physiques, philosophiques, mais aussi poétiques. « Déjà mes tempes imitent les plumes du cygne » (Ovide, Tristes, IV, 8). On croise Chateaubriand, la marquise de Rambouillet, Paul Valéry, Victor Hugo, Flaubert, Schnitzler, Svevo, Larbaud, Mallarmé, Proust, Faust, Goya, Simone de Beauvoir, Rousseau, Barbey d’Aurevilly, Roth, Léonard de Vinci, Schelling, Sarraute, Roubaud, et beaucoup d’autres.

Il s’agit donc d’un essai philosophique sur la vieillesse ; dense, mais concis, et dont on devine le caractère de nécessité autant que d’urgence. Une tentative de penser l’impensable concept. « Être en coquetterie avec la mort, vieille expression, mots vieillissants, disait ce rapport de compagnonnage, être toujours en mauvais termes avec qui l’on vit dans la succession des travaux et des jours. Rapport non pas à la mort (l’expression est absurde) mais à sa présence vivante. » ; « On ne devient pas vieux. On meurt par à-coups, ou par coups assénés, comme dans un combat de boxe. » ; « Les jours se réduisent, les lendemains rétrécissent, l’avenir est vide, et une prodigalité du temps court se dispose – qui modifie, altère, et aère aussi de nombreux rapports, aux autres, à l’argent, à l’intensité de l’existence. Ce qui se ferme à soi et pour soi peut aller avec un élargissement en soi de la temporalité vécue, de sa conscience intime. »

C’est aussi une méditation, étonnante dans sa forme libre, puisque celle-ci vient d’un universitaire, professeur émérite : Gérard Bensussan enseigne à l’université de Strasbourg. Un livre bien vivant, dont la pensée virevolte, et vibre, tantôt froidement, tantôt allègrement. Un style étrange, hybride, à la fois métallique, diablement universitaire, mais aussi poétique, presque atonal. Une approche humble, presque révérente, de la nuit vivante qui s’avance en l’esprit ; et une attention extrêmement aiguisée portée au langage.

On voyage dans les pensées autant que dans la bibliothèque intérieure de Gérard Bensussan. Il interroge le désespoir, la peur, la lassitude, et la résignation, seul face à eux, mais jamais complètement…
« Je regarde ces livres s’accumuler sur mes étagères, des centaines, bien peu, si je compare avec la plupart de mes collègues universitaires. Que vont-ils devenir, les pauvres ? Mes fils, mes amis, forcés à des partages, à des tris, remplissant des sacs poubelle, qu’il va falloir déposer à la déchetterie, ou bien finissant chez les marchands d’occasion et les bouquinistes de la place Kléber. Les morts infligent à ceux qui restent peinés, corvées, ils pèsent sur “le cerveau des vivants”, de tout le poids d’une disparition, dont demeurent échoués les cadavres, autant de choses à faire à leur tour disparaître – pour en finir. Vieux, si vieux, et j’en suis pourtant à me dire que tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent n’est que l’avant-goût, une préparation, le brouillon d’une œuvre à venir, c’est-à-dire rien, ou à peu près rien, mesuré à ce qui se projette, à proprement parler, rien d’existant. »

Gérard Bensussan peint, en 80 pages aussi tendues que désarmantes, une vanité philosophique toute en nuances de gris colorés.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*