Le jeune prescripteur de livres sur les réseaux sociaux, Martin Boujol, alias @Lanuitseramots, vient de publier une remarquable défense et illustration de la lecture. Cela se lit comme on boit un shot de ginger bomb, à jeun. C’est sain, c’est frais, cela réveille tout en chatouillant les sens et les idées. Son titre : Le Trésor des livres. Composé avec une écriture simple et juste : c’est un acte de générosité, sans prétention aucune ; un don de transmission et de passion. Martin Boujol raconte la lecture comme une aventure, une épopée, une légende, ou tout simplement une vie. Il fait le récit de ses nombreuses péripéties de lecteur, comment celles-ci ont surgi au cours de sa vie ; égraine d’excellents titres sur son chemin : Flash ou le grand voyagede Charles Duchaussois ; La mort est mon métier de Robert Merle ; Le Cerf-volant de Romain Gary ; le Baudelaire de Sartre ; Les Trois maîtres de Zweig… dans un essai enlevé, inspiré, original, bien senti, évitant tous les écueils avec brio. Martin Boujol milite pour l’anti-snobisme. Il défend la lecture populaire, non-élitiste, autant que la grande littérature. 

L’illustrateur Pierre Le-Tan avait la même théorie que lui sur les livres : un succès est un succès. Si les lecteurs plébiscitent un livre, c’est que celui-ci est bon, point à la ligne. Dire, par exemple, que les livres d’Éric-Emmanuel Schmitt sont mauvais relève de la pure mauvaise foi et d’une suffisance aussi vaine que grotesque. 

Martin Boujol accorde la même importance aux poussins de Claude Ponty, à Arc-en-ciel, « je me rappelle les écailles colorées du poisson Arc-en-ciel, qui nous ont appris que la vanité mène à la solitude et que l’on est heureux seulement quand on partage », qu’aux livres de Camus et de Romain Gary. 

Le jeune passeur-lecteur aux centaines de milliers d’abonnés dresse une authentique phénoménologie de la lecture : les livres que l’on ne lit pas en entier, les premières passions littéraires ; lire plusieurs livres en même temps ; lire un stylo à la main ; travailler sa tolérance à l’inconnu ; lire en groupe ; visiter les bibliothèques des autres, et cetera. Il parle de résonance avec les textes, qui change au fil du temps. Il saisit avec finesse toutes les nuances de la vie d’un lecteur. Et le charme opère facilement. L’on referme son livre avec un seul désir : lire, lire encore. 

Un véritable témoignage, de tout ce que lire sous-tend de phénomènes, d’habitudes magnifiques et minuscules, de manières de faire, souvent inconnues des lecteurs rares ou occasionnels ; et que l’on a plaisir à voir défiler, isolées, chimiquement pures, naïves, comme des diapositives. Il rend bien sûr hommage aux auteurs qui ont éclairé sa voie : Gary, un grand-père spirituel, Camus, et l’on vous laissera découvrir la suite, parfois surprenante… Il rend hommage à ses professeurs de littérature de lycée, « exigeants et tenaces ». 

Puis, c’est une autobiographie de lecteur ; un livre-expériences, et un livre-impressions, une retranscription singulière de l’expérience de la lecture, inédite en son fond comme sa forme, et qui se devait d’exister : rendons à notre tour hommage à Martin Boujol d’avoir accompli cet acte. 

« Lisez ce qui vous attire, abandonnez ce qui ne vous plaît pas, cultivez la curiosité et non l’exhaustivité. » Martin Boujol est un haut-lecteur. Humble. Passionné. C’est en cette qualité qu’il invite à « une distanciation avec la stimulation incessante qui neutralise nos facultés de penser, de créer, de faire société. (…) Tout effort, qu’il soit physique ou intellectuel, est toujours rencontré par une forme de résistance. Apprendre à le surpasser, c’est presque un super pouvoir. C’est souvent ce qui sépare ceux qui réalisent leurs rêves de ceux qui ne trouvent pas le courage de s’y atteler. » 

Cet ouvrage s’adresse, je le crois, surtout aux jeunes adultes, puisque c’est une invitation, autant qu’une démonstration et un plaidoyer, intelligents, limpides, intimes, initiatiques ; et dont la puissance de contamination est une évidence. Pari réussi, donc. Il faut, de toute urgence, faire lire Le Trésor des livres aux derniers adolescents livrés en pâture aux vents et marées de toutes les disruptions technologiques et psychiques de notre temps, si vous tenez à la qualité, à la grandeur de leurs rêves, et donc, de leurs existences.

L’on trouve encore de beaux et lucides constats, tel ici : « C’est encore le seul format (la lecture) qui nous permet de prendre le temps, de rendre compte d’une pensée avec soin, de l’examiner, de la comparer à d’autres, de construire une réflexion calme loin du vacarme ambiant. Un exercice qui mobilise votre concentration, qui vous ramène à un degré de stimulation modérée. Et surtout, un contenu qui n’est pas suggéré par l’algorithme, qui a cette fâcheuse habitude de vous proposer exclusivement des vidéos qui vous plairont et valideront vos idées. » 

Martin Boujol nous rappelle ce qu’est vraiment la lecture : une boule disco dont le centre est partout et la circonférence nulle part ; un éternel feu follet printanier ; un lac de montagne scintillant au petit matin ; un antidote au sauvage néant de l’Être ; une divinité fertile et protectrice ; un talisman contre les dangereuses rage et vulgarité du monde ; un lieu mythique et souterrain paré de mille merveilles, oui, une caverne aux trésors, constituée au fil des millénaires par d’augustes pirates immortels, eux-mêmes protégés, désormais, par ces sentinelles aux avant-postes du numérique, et dont le jeune Martin Boujol est légion. Honneur lui en soit rendu, ici et maintenant…

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