L’idée d’écrire ce texte me vient deux ou trois minutes avant le départ du train, quand j’arrive au niveau de mon siège. Voiture 13, place 365, au côté gauche du wagon. Devant moi, deux Américaines regardent les photos qu’elles ont prises à Genève et discutent de la température qu’il fera à Paris. A peine me suis-je assis que l’une d’elles esquisse ce geste innocent, dont je ne devine pas sur le moment qu’il bouleversera mon trajet tout entier, le restant de ma journée et ma semaine suivante : d’un élan indolent de la main, aussi négligé qu’un simple réflexe, comme si son bras était un automate et qu’il s’était dressé vers la fenêtre sans avoir reçu de consigne émanant du cerveau ni trahi la moindre intention volontaire, elle abaisse le store afin de se protéger de la chaleur. Il faut dire qu’en ce mois de mai, le thermomètre dépasse déjà les 30 degrés, en Suisse comme en France. Dans notre compartiment, la climatisation se résume à un mince filet d’air tiède. Il risque donc de devenir une étuve. Quoi de plus logique, de plus instinctif que l’action de ma voisine ? Sans doute souhaite-t-elle profiter d’un peu d’ombre. Ou bien tout simplement dormir. Voire surfer sur son téléphone sans que le soleil se réverbère sur son écran. Mais ces motivations m’indiffèrent. Car, nos rangées partageant le même store, son geste innocent m’aura privé de vue. Autant dire qu’il s’apprête à gâcher mon retour. Et cette unique pensée me plonge aussitôt dans une colère sourde : à quoi bon voyager si c’est pour se masquer les yeux, s’obstruer la sensibilité ? A quoi bon se mouvoir si les déplacements cessent d’être des aventures géographiques, des échappées à travers les magies de l’espace, des Odyssées intimes, pour devenir ce qu’ils sont d’un point de vue rationnel : des translations purement physiques, fonctionnelles, utilitaires ? Je repense au Salon de 1846, relu avant-hier, où Baudelaire avertit la bourgeoisie qu’elle ne pourra pas éternellement tourner le dos à ce « désir plus brûlant », cette inclination pour « une rêverie plus active » : le besoin de poésie, qui anime la créature humaine. Et j’ai envie de maudire ces ennemies incarnées de la littérature.
Je fulmine donc intérieurement contre les deux Américaines, qui se sont déjà connectées à Netflix, cliquant sur les « Top Tendances » – vitrines du mauvais goût général – pour mater une de ces séries insignifiantes dont raffole l’époque, pleines de rebondissements factices et cousus de fil blanc d’un épisode à l’autre. Pourquoi m’énervent-elles autant ? Un spectateur extérieur remarquerait qu’elles ne m’ont rien fait de mal. Hélas, tout le malheur est là. Ces personnes me nuisent sans m’avoir dérangé. Elles me font penser à ces touristes qui, dans les avions, ont la chance insigne d’être placés à côté du hublot mais n’en profitent pas, ne prenant même pas une seconde pour considérer la forme des nuages quand on les voit d’en haut, les baies où la terre paraît léchée par la mer, les calanques où elle se venge en étirant ses doigts. De quoi me rendre marteau, moi qui me tords le cou pour mater un misérable morceau de fleuve ou de montagne, dissimulé par l’ordinateur et le visage nihiliste de mon voisin aveugle à la beauté du monde.
Mais que faire ? Sortir de mes gonds ? Parlementer ? Leur demander gentiment de revenir sur leur sacrilège ? Relever le store comme si de rien n’était ? Dans un cas comme dans l’autre, ce serait peine perdue. Elles répliqueront qu’elles suffoquent, et le wagon entier leur donnera raison. Au marché des conventions sociales, contempler la nature n’est pas un droit de l’homme. Se refroidir dans un train pour ricaner devant un produit du fast-food culturel, si.
J’avais pourtant passé le trajet de l’aller insensible au paysage, complètement dans ma bulle. Faute de pouvoir travailler sur mon ordinateur – après huit années d’usage quotidien, son clavier a rendu l’âme, refusant de taper les majuscules ainsi que les points d’interrogation, pathologie qui, après m’avoir rendu chèvre, m’a convaincu de le mener à l’une de ces cliniques informatiques qui te facturent une blinde pour opérer chirurgicalement tel ou tel organe défectueux de la machine –, je m’étais plongé dans un volume des Œuvres complètesde Victor Hugo, essayant d’apprendre par cœur les vers inspirés et complexes, plus profonds qu’ils n’en ont l’air, de Religion et religions. En trois heures de trajet, je n’avais presque pas tourné la tête vers la vitre. Mais l’idée ne m’avait pas effleuré l’esprit d’occulter pour autant le spectacle du dehors. C’est cette infime nuance qui change la donne. A présent, tel un enfant gâté pleurant d’être privé d’un jouet qu’il a toujours snobé, je n’ai qu’un seul besoin : examiner les quais de la gare de Genève Cornavin.
Le mieux serait encore de changer de place. Attendre que tous les passagers s’installent, repérer un siège vide et m’y faufiler. La place 340, par exemple. Côté droit, donnant actuellement sur la façade de l’hôtel Montbrillant, qui arbore fièrement ses quatre étoiles bleues. Je m’assieds. De l’autre côté du couloir, un couple de cinquantenaires m’interpelle :
– Vous êtes Raphaël Llorca ? J’adore vos analyses ! Formidables, vraiment.
Être confondu avec l’auteur du Roman national des marques, ce plaisir imprévu dissipe la mauvaise humeur où je commençais à sombrer. J’ignorais que nous étions sosies. Mais je suis tout à fait d’accord avec mes nouveaux voisins : son idée d’appliquer les ressorts de la sémiologie barthésienne aux symptômes de la modernité se révèle, sous sa plume, bel et bien passionnante. Voici donc que, non content de squatter une place qui ne m’était pas assignée, je m’incruste sans scrupule dans le visage de mon camarade. Et, quitte à la jouer fourbe, autant le faire jusqu’au bout, en franchissant l’étape supérieure. Puisque je suis privé d’ordinateur depuis le début de la semaine, et qu’il reste une quarantaine de pages blanches dans mon carnet (Notes, cahier 22 : je tiens le décompte depuis la terminale, parallèlement à mon journal compilé sur Word), Raphaël Llorca va emprunter un stylo à ses admirateurs.
– Vous prêter un stylo ? Mais avec grand plaisir, tout l’honneur est pour nous ! Vous allez écrire quoi ? La version moderne des Mythologies ?
C’est à cet instant précis, alors que le visage de mes fans et l’image de la main de l’Américaine se télescopent en moi, que l’idée me vient : non, je vais tout simplement décrire ce qu’il me sera donné de voir au cours du voyage. Capturer chacun des éléments furtifs, des apparitions fugitives, des beautés éphémères et des images qui se succéderont d’un bout à l’autre de notre itinéraire. Restituer l’évolution du paysage à mesure qu’il défilera.
Au travail. Sans tarder. L’hôtel Montbrillant, donc, avec ses balconnets en fer forgé, ses stores-bannes azurés – encore des stores, quel drôle de siècle à stores ! j’espère n’avoir jamais le mien – et ses quatre étoiles fièrement arborées. Sa façade blanche et insolente, quelque peu sensuelle malgré le contexte urbain, n’est pas sans évoquer celle des immeubles qu’on trouve sur la Côte d’Azur, aux abords de Bormes-les-Mimosas ou peut-être d’Hyères, en première ligne juste après la corniche. Mais en guise de vis-à-vis avec la Méditerranée, la terrasse de ce bâtiment fait face au dos – au cul ? – de la gare Cornavin.
Contrairement au parvis principal, ouvert sur une vaste place où toute l’ambiance de Genève semble s’être condensée, avec ce ballet de tramways suspendus à leur caténaire par des pantographes – je n’aime pas trop ce mot, trouvé dans le dictionnaire : on dirait plutôt des bras dont les coudes se plient juste avant d’accomplir une série de tractions –, ces tramways qui s’apprêtent donc à sillonner toutes les rues de la ville pour répandre par leur allure désuète une atmosphère légèrement anachronique, mais qui pour l’instant stationnent à équidistance du moderniste Warwick – baies vitrées répétées à l’infini et ceinturées de marbre, palace déguisé en siège de banque internationale – et du front bâti début de siècle, typiquement bourgeois, sous les arcades duquel se jouxtent vieux hôtels défraîchis, magasins de prêt-à-porter et brasseries silencieuses ; contrairement donc à cette esplanade où se résument, se condensent, s’unifient en un espace parfaitement continu tous les styles de la Suisse, l’entrée arrière de la gare Cornavin n’exprime que l’urgence et la promiscuité.
« Entrée arrière » : cette tournure ne recèle-t-elle pas un oxymore ? Une entrée peut-elle vraiment se situer à l’arrière ? L’entrée et la sortie occupent-elles des positions objectives dans une infrastructure ? Désignent-elles à l’inverse de pures fonctions, définies par les comportements de ses occupants ? peut-on entrer dans une gare par sa sortie ? en sortir par son entrée ? avoir un usage d’un lieu qui serait contraire à sa disposition ?
C’est pourtant elle qui, depuis le côté droit du wagon, m’offre sa perspective. La façade de la gare échappe logiquement, d’ici, à mon champ de vision. Mais le reste s’en dégage. Et puis je la connais par cœur, pour avoir contracté l’habitude, chaque fois que je quitte Genève, d’y fumer une dernière cigarette, afin de m’imprégner une dernière fois de sa couleur locale. Rien d’épique dans cette coutume qu’adoptent, à mes côtés, des dizaines de voyageurs. Au lieu de s’engager dans le couloir de douane, on traverse les portes coulissantes menant place du Reculet. Et alors, on profite avant de la quitter de cette Suisse miniature, condensée sur elle-même. Au-devant, une volée d’escaliers a tout juste le temps de s’élever que l’hôtel Montbrillant la piétine. Puis, c’est un sympathique dédale de passages étroits et de passerelles en béton qui tentent de s’échapper dans toutes les directions. Mais n’imaginons pas qu’elles trouvent l’air libre. Ce quartier voudrait-il inspirer le ciel à pleins poumons qu’il resterait en apnée. La plateforme des quais fait de l’ombre aux ruelles. Au-dessus des faubourgs, le ciel s’entreferme. Seul un trait de soleil, parvenant à se faufiler entre les garde-corps et les mâts électriques, descend péniblement sur le bitume à l’heure du zénith. Au loin, même les avenues ressemblent à des tunnels.
Quel contraste avec l’autre côté de la ville, celui qui descend vers le lac. Certes, comme aux abords de toutes les gares d’Europe, une atmosphère plus ou moins sulfureuse se répand dans les rues alentour. Les hôtels ou magasins aux devantures douteuses. Les maisons closes, bien sûr, où des femmes patientent sur des fauteuils rouges, devant des vitrines rutilantes. Les bars louches, remplis d’alcooliques dès 9 heures du matin. Les odeurs ici ou là de joints. Les hommes qui déambulent d’un pas étrange, faussement nonchalant, pressé de ralentir, comme s’ils sortaient tout droit d’un roman policier.
Mais cette ambiance n’a pas le temps de se déployer qu’elle est déjà annulée par un parfum contraire : l’odeur de la propreté. Un mot qui, ici, ne désigne pas un état contingent des objets, mais le corps même des choses. Ces trottoirs récurés jusque dans les caniveaux. Les pavés nettoyés, leurs fentes qui luisent à la lumière ambiante, récurées elles aussi. Le bitume qu’on dirait encaustiqué comme un parquet précieux. Ces dalles d’emmarchement, quand on s’approche du lac, qui se révèlent en pleine lactescence. A croire que la pureté leur sert de nature. Ou, à l’inverse, qu’elles sont nettoyées du matin au soir. Polies, astiquées, poncées, lustrées, encaustiquées comme les merveilles du monde. Même la pluie, quand elle tombe, paraît désinfectée. Car elle se déverse dans un lac aussi transparent qu’une piscine de palace, plus cristallin encore que s’il était artificiel.
Tout le paradoxe de Genève réside dans ce mélange d’hygiène omniprésente et de luxure larvée, de rigueur et d’excès, de licence souterraine sous un ordre absolu, d’harmonie convoitée entre l’instinct de se raidir et la tentation de se laisser aller. Austère et hédoniste, frugale et sensuelle, l’âme de cette cité se dédouble dans un puritanisme tapageur.
Cette contradiction anime-t-elle cette curieuse unité qui se dégage de son alliage de style ? A Genève en effet, trois cités cohabitent. La vieille ville d’abord, avec ses escaliers en série, ses rez-de-chaussée habillés de boiseries, ses murs rustiqués et ses arcs en plein cintre, ses anciens parapets et ses fontaines fleuries. Une ceinture l’entoure, celle des quartiers classiques. Modillons, attiques, colonnades. Les façades s’ordonnancent, cherchant un compromis entre la pudeur et l’opulence. Mais leur succession est interrompue par les immeubles de la troisième cité : la Genève d’aujourd’hui. Ce sont pour la plupart des banques, parfois des cabinets d’avocats ou des sièges d’entreprises. A savoir des constructions destinées à l’argent, fonction qu’exprime leur architecture comme une signature. Modernistes, ces bâtiments pourraient se situer n’importe où. Sauf qu’être ici les change. Un gabarit massif, une forme compacte, une façade-rideau en guise d’apparence : leur décor est l’aveu d’une époque régie par le vertige, par la magie, par l’esthétique des nombres. A l’instar de la croissance économique dont elles sont les remparts, leurs travées se répètent jusqu’aux mathématiques. Et les vitres, tellement fumées qu’elles sont réfléchissantes, se distinguent à peine des meneaux, dont l’aluminium anodisé étincèle comme du marbre. Ici, la rigueur se transforme en richesse. Le silence en plaisir. La finance a rencontré son art. Et Genève est, je crois, le nom de cette œuvre.
Telle est au fond la question que j’aimerais poser : comment passe-t-on de Genève à Paris ? Par quelles continuités, ruptures de paysage ? La transition se révèlera-t-elle abrupte ou insensible, soudaine ou progressive ? Glisse-t-on d’une capitale à l’autre ou bien ce voyage connaît-il des saccades, des cassures, des changements brutaux d’univers visuels ? Dans quelle mesure la différence des styles architecturaux est-elle guidée par les modifications de la nature ? Y aura-t-il un endroit où le paysage « fera » plutôt Genève et un autre où l’on reconnaîtra, même lointaine, l’aura de Paris ?
Ça y est, nous partons. Désormais, il faudra aller vite. Noircir les pages de mon cahier d’un trait, comme disait Sévigné. Obéir à un rythme qui ne dépendra plus de moi. Écrire à la vitesse du train. Comme sous la dictée. Mais une dictée silencieuse, dont la voix relèverait seulement du visible. Saisir les détails extérieurs d’un simple clin d’œil. Et même mes pensées, si j’en ai, les transcrire sans réfléchir. Ne pas m’embarrasser des noms qui leur conviennent. Ne plus tourner autour des mots, ni chercher des synonymes. Inventer si nécessaire des verbes inexistants. Brouillonner.
Du marbre. Du béton. Un dôme enluminé de dorures. Bureaux. Immeubles de rapport.
Une femme marche. Elle porte une jupe verte. Un homme en costume va la croiser dans quelques instants. La regardera-t-il ?
Nous « survolons » un potager complètement délaissé, à moitié en jachère. Plusieurs éléments – linge qui pend, tuyaux, chaises – permettent toutefois de penser qu’il est occupé par quelqu’un. Contraste assez poétique d’abandon et de présence humaine. Comme ce passage des Misérables, où Jean Valjean observait des maisons miteuses lors d’un voyage nocturne (vers Arras ? je ne sais plus bien. Dommage, à quoi bon l’avoir relu cette somme le mois dernier si c’est pour en oublier la chronologie ?) et songeait : il y a des vies, là-dedans.
La banlieue de Genève semble fausse tant elle est prévisible. Balcons rangés, villas à péristyles, cabanons, bureaux.
Je n’ai pas bien remarqué quand commençait la campagne. Mais elle défile de plain-pied avec nous.
Les pelouses sont tellement parfaites qu’on dirait celles d’un golf infini.
Un village, déjà. Gare déserte. Excepté les rails, rien ne la distingue d’une maison de campagne. Et son panneau, bien sûr, où s’affiche le nom de Satigny. Le soleil tape sur les quais. De l’autre côté de la route, une autre maisonnette fait office de restaurant. Son enseigne est accrochée à la terrasse, devant une haie : « Le Mandement. Cuisine Traditionnelle et Française. » Les adjectifs ont été anoblis. Est-ce sous l’influence de cette vieille église, romane d’apparence, dont je n’aperçois qu’un pan de mur et un clocher timide ?
Le paysage se vallonne. Collines serties de vignobles.
Premier tunnel. Ils me serviront de pauses. Occasion de reprendre ma respiration, de corriger une phrase, d’éviter quand même une répétition. Mais pour la nature, les tunnels sont avant tout des « sas » : avec eux, nous passons sans transition d’une perspective à l’autre.
Quand nous en sortons, l’horizon de Genève s’est rapproché. Je veux parler de ces montagnes qu’on contemple depuis les berges du lac. Elles se dressent lointaines, presque irréelles, comme des abstractions conférant à la ville sa signification : être une cité lacustre au cœur même des Alpes.
Sauf qu’ici, les montagnes sont là. Elles nous frôlent. Massives. Boisées. Un peu plus près, et on les entendrait crisser sur les vitres. Les fissurer peut-être.
Tunnel encore. Je regrette de n’avoir pas mieux décrit les montagnes, autrement que par des termes convenus, dignes d’une rédaction de collégien : « massives », « boisées », pourquoi pas « montagnardes » ?
Nous sommes dans une ville.
Un panneau indique Bellegarde. Un autre Valserhône. Porte-t-elle deux noms ? Les immeubles sont bas. Toits en croupe, teintes grises, orangées, délavées. Oriels. Bossages. Frises patinées de suie. Quelque chose de tarabiscoté dans les balcons et la modénature. Impression que le style genevois a perdu en élégance ce qu’il a gagné en ostentation : il cherche à faire suisse, signe qu’il s’éloigne de l’esprit helvète.
Nous ralentissons. Premier arrêt. Notre wagon s’immobilise devant le repère Z, voie 2. Des gens se préparent à descendre, d’autres patientent sur le quai. Je n’ai à cet instant qu’une seule crainte : que, parmi les voyageurs qui s’apprêtent à monter, quelqu’un vienne revendiquer la place 340. Il me volerait ce siège que je mérite plus que quiconque. Comprenons-nous : je l’ai certes usurpé, mais j’ai depuis noué avec lui un inflexible lien. Contrairement aux autres passagers, qui tiennent à leur rangée parce qu’elle leur a été assignée par la compagnie ferroviaire, j’aime ma position pour sa position absolue, celle qu’elle occupe au sein de notre train, celle qu’elle affirme envers le paysage. Depuis vingt minutes, elle me sert de regard. De caméra vivante. Si l’on m’en séparait, ne fût-ce que d’un seul chiffre, si l’on me reléguait par exemple en 342, c’est mon texte tout entier qu’on condamnerait à mort. Sans compter le scénario-catastrophe : qu’on m’impose un siège situé côté gauche. Je préférerais encore me jeter vivant sur les rails pour être déchiqueté par le passage du prochain TGV, plutôt que de perdre ce trône littéraire acquis de haute lutte. Le 340 ou rien.
Mais comment répondre à l’éventuel envahisseur ? Lui dire : « Non, Madame, Monsieur, j’ai besoin de rester ici pour rédiger un exercice de style que personne ne lira ? Assassinez-moi si vous le souhaitez, mais il faudra me passer sur le corps pour me déloger. Le Gaulois de la Saison en enfer, c’est moi : un écorcheur de bêtes. Et bête, vous l’êtes diablement, vous qui brandissez un billet prosaïque pour m’expulser de ma tanière céleste. Je suis le brûleur d’herbes colérique et l’homme de mauvais sang, une créature maladroite et vicieuse qui ne beurre pas sa chevelure, a horreur de tous les métiers – à commencer par le vôtre : voyage-t-on en costume-cravate ? – et refusera à jamais de se soumettre à la dictature de vos formalités ! »
Je brûle désormais de hurler au premier venu cette tirade que je récite en moi. Mais personne, hélas, n’est monté dans notre wagon. Le train repart. Un tunnel se charge d’effacer mes hallucinations.
Au loin, un massif imposant, crénelé, impérial. Boisé, aurais-je dit si j’étais encore celui de tout à l’heure et que, pressé par le temps qui file, j’acceptais d’employer les termes les plus banals pour restituer le dehors. Mais l’urgence n’excuse rien. Elle n’exempte pas de dire la vérité : ce pic abrite un océan. Des vagues de forêt dansent entre ses éperons. Par moments certes, la roche apparaît, nervurée de rides semblables à des pensées. Striée, sédimentée, immobile ; comment expliquer qu’elle paraisse imiter la posture d’un raz de marée sur le point de s’écraser sur une rive insouciante ? Paralysée sur le champ de bataille de la géologie, elle témoigne de ce mouvement invisible d’un temps qui nous précède et nous succédera : la durée tellurique.
Ces arbres, quels sont-ils ? Comme j’aimerais le savoir ! J’envie tant ces écrivains qui connaissaient d’instinct le nom de chaque plante. Jadis, la botanique était l’école de la littérature. Du haut de mon regard d’animal à lunettes, d’urbain indécrottable, j’ai beau apprendre par cœur des listes entières de vocabulaire relatif à la flore, rien n’y fait : les dictionnaires ne sont pas des herbiers, et les mots que j’ingère n’imprègnent pas mes yeux.
Est-ce un problème de connaissance ou de confiance en soi ?
Entre les sapins, je crois reconnaître un noisetier. Au milieu des montagnes ? Ça n’aurait aucun sens. Mieux vaut assumer mon ignorance. Demander par exemple à l’IA. Ai-je le temps ? Essayons. Elle me répond qu’autour de Genève, « les forêts sont typiquement mixtes ». Qu’on y trouve des « hêtres communs, des sapins pectinés, des épicéas, des érables, des chênes sessiles, des mélèzes, des fougères, du houx, et des noisetiers. »
A qui me fier ? A l’omniscience qu’on prête désormais aux machines ou à la méfiance que je cultive envers mes intuitions quand elles portent sur la nature : à la certitude que j’ai de me tromper ?
Peu importe. Car surgit une deuxième montagne. Parfaitement triangulaire, sauf au niveau de son sommet, étrangement arasé, comme s’il avait été volontairement aplati, tranché d’un coup sec par une lame aiguisée : qui a coiffé ainsi cette pyramide rocheuse d’une cime tabulaire ?
Des pylônes courent sur les versants, escaladent l’adret, s’enguirlandent à la merci des flancs : ce sont les toiles d’araignée de la technique humaine.
La roche gonfle au tournant d’une vallée. Le relief a soufflé dedans. Les pierres méritent-elles d’être considérées comme de la matière meuble, élastique : des ballons de baudruche qui n’éclateront pas ?
Un hameau. L’enseigne « AVIA » sur un garage aux murs encrassés.
Voici une route volante. Un lacet de béton qui tourne autour d’un massif. S’enlace autour de sa pente. Serpente par-delà ses hauteurs.
Encore des plantes dont j’ignore le nom. Enfin, l’ignoré-je vraiment ? Forcément, j’ai dû le croiser au détour d’un bouquin. Le chercher dans le dictionnaire. Le transcrire une bonne douzaine de fois dans une liste de vocabulaire, accompagné d’une photo de l’arbrisseau en question. Mais je l’ai appris sans l’apprendre. Je l’ai mémorisé à la manière d’une donnée qu’on range dans un stock, sans m’en ressouvenir. J’ai relégué le travail du savoir à mon ordinateur, qui a dû le compiler dans un document. En l’absence de cette machine qui avait tendance, jusqu’à sa maladie, à se substituer à mon cerveau, impossible de mettre le doigt sur le mot juste. Envie de torturer mon crâne pour qu’il consulte sérieusement ses archives mentales et qu’il crache le morceau.
Mais mon crâne est un con. Il se bute. « Ce n’est pas de ma faute, si tu as pété le clavier de ton Mac. Que veux-tu que je fasse ? »
Heureusement, une vallée commence où je perçois des pins. Dressés par rangées régulières, alignées les unes derrière les autres, ils s’étagent sur le flanc du massif. On dirait des bataillons de sentinelles veillant sur la nature.
Apparition soudaine d’un tableau incroyable : un lac comme je n’en ai jamais vu ailleurs. Des saules blancs poussent directement dans l’eau. Leur tronc, immergé, se devine sans se manifester. Seul leur houppier se dévoile au grand jour – mais encore, d’une façon si timide, d’un vert tellement clair, d’une forme à ce point réduite à l’esquisse d’une silhouette qu’on les croirait suggérés au pinceau. Tout autour, l’onde se dissimule. Nulle part n’aperçoit-on sa surface, car elle est recouverte de joncs et de roseaux. L’eau est partout mais elle est invisible. Elle dit la vérité de ce paysage sans vouloir s’y montrer. Résultat : ce lac vole. Il a créé un ciel dans le creux d’une vallée.
Tunnel encore. (Bien pratique, je peux peaufiner ma fresque mobile. Vérifier par exemple qu’il s’agit bien de saules.)
La vallée tourne, désormais. Elle serpente et les montagnes pivotent au-dessus de son lit. Qui choisit la direction des Alpes ? Les cimes ou les ravins ? Même les rails, à ce stade, semblent se prendre au jeu.
Un viaduc nous surplombe. Sentiment qu’il nous barre la route.
Oh, ce deuxième lac ! Une petite mer, à la vue de laquelle les montagnes s’amenuisent, s’adoucissent, s’estompent. Elles cèdent la place à une ambiance d’idylle. Bleuité stupéfiante. Quelqu’un fait du kayak. Des chalets sur la rive d’en face. Des pontons. Un décor dont Lamartine eût pu s’inspirer pour son Raphaël.
Passage à niveau.
Traversée d’une commune. Hangars de tôle. Centrale électrique. Mini zone industrielle, qui fait très Playmobil. Sur le quai de la gare, le village se signale : Brion – Montréal-la-Cluse.
Tunnel. (Je reprends le début de mon texte.)
Des broussailles. Ai-je le droit de qualifier d’insignifiante cette séquence de paysage ?
Tunnel. (Il faudrait que j’explique pourquoi ce texte serait, techniquement, impossible à écrire sur un ordinateur. Seul un carnet se tord. Se déplace. Se manie comme un rien, sans réclamer le monopole de l’attention. Aucune difficulté à le noircir tout en contemplant la fenêtre.)
Blocs de pierres recouverts par des filets métalliques.
La nature s’est lissée. La montagne n’a pas disparu, mais elle est derrière nous pour de bon : confinée à l’horizon.
Non ! Cet aplanissement était une illusion d’optique. Après la gare de Cize-Bolozon, le paysage se creuse de nouveau. Et nous nous enfonçons dans une vallée plus profonde que jamais. Rivière à ma droite. Un massif droit devant. Nous fusons vers lui. Nous allons le percuter. Trois, deux, un : la montagne nous avale.
Tunnel. (J’hésite sur la formulation. Faut-il dire que la montagne nous a avalés, ou que nous l’avons transpercée ?)
Là, par contre, il semble qu’on ait définitivement tourné le dos à la chaîne des Alpes. A part cinq collines à peine proéminentes et peuplées de conifères – l’une d’entre elles semble avoir reçu un coup de tondeuse pour qu’une ligne électrique puisse la dévaler –, je ne vois que des champs. Et même des hameaux.
Maisons complètement carrées. Géométriques comme celles qu’on trace à la règle, gamin, pour s’initier à la perspective.
Un tas de grumes et un troupeau de vaches.
Passage à niveau. Contrairement au précédent, il n’est pas désert. Une Clio attend. Un camion roule à une centaine de mètres, mais il l’aura atteinte avant l’ouverture des barrières.
Meules de foin sur une pelouse elle-même jaunissante.
Un bâtiment de style gallo-romain plutôt vieillot, où trône en lettres majuscules le mot « AUBERGE ». Copie conforme de celle où s’arrête Astérix dans Le Tour de Gaule.
Encore un passage à niveau. Trois voitures, désormais, qui patientent. Se rapproche-t-on d’une zone plus urbaine ? Ai-je besoin de transcrire l’évidence qui me vient à l’esprit ? Oui ? Non ? Trop banale ou méritant d’être rapportée ? Quitte à tergiverser, autant la transcrire : les trains fonctionnent comme des cortèges. Ils bloquent la circulation à leur passage. Autrement dit, les voyages priment les déplacements. Un prestige les ceint.
Une belle villa au milieu de nulle part. Pergola. Treille. Lierre. Chèvrefeuille. Plaisir de voyager : observer des habitations et s’y projeter. Serais-je heureux ici ?
Une étable. Des écuries désertes.
Un avion de tourisme nous survole. Un DR-400, je crois.
(M’y connais-je mieux en machines qu’en arbres ?)
Meules de foin tricolores : vert-paille-rouge. (Sans cet exercice, je n’aurais jamais remarqué que les meules sont le plus souvent pigmentées. Quelle erreur d’associer une teinte à une chose.)
Une prison à l’allure d’hôpital, aux murs blancs, ravalés jusqu’à la dernière tache. (Me revient cette phrase d’un détenu que j’avais rencontré dans un centre pénitentiaire du nord de la France : « Vous avez vu comme ici tout est propre ? Fonctionnel ? Aseptisé ? Ne croyez pas que ce décor est plus humain qu’aux Baumettes ? Ici, la torture est psychologique. Et l’odeur de Javel participe à cela. »)
Vaste parking. Bâtiments modulaires. Pavillons et jardinets.
Immeubles peu à peu. Terrasses en verre fumé. Terrain de foot.
Ralentissement.
D’autres voies convergent aux côtés de la nôtre. Les rails s’entortillent. Décident de la jouer collectif. Un peu plus et ils s’emmêleraient. Dans quel nœud sommes-nous ?
Nous arrivons à Bourg-en-Bresse. Curieusement, la peur que j’avais éprouvée à Bellegarde ne récidive pas. Le quai de la gare étant bondé, le risque de me voir délogé de la place 340 est pourtant supérieur. Mais je ne crains plus personne : qu’il vienne, celui qui souhaiterait commettre une pareille folie ! Je saurai le recevoir comme il se doit.
Sans la moindre vergogne, trois passagers entrent dans la voiture 13. Les deux premiers s’installent à l’autre bout du wagon. Mais le dernier, décidément bien imprudent, avance dans ma direction. Il interpelle l’homme qui m’a prêté son stylo :
– Monsieur, vous êtes assis à mon siège.
– Oui, répond mon admirateur. Mais il y avait une dame à la place de ma femme, là-bas, juste devant Raphaël Llorca.
La dame en question, ayant entendu qu’on l’avait dénoncée, se redresse aussitôt :
– En effet, mais j’étais au 332, et il est occupé par quelqu’un.
Comment sortiront-ils de ce bourbier ? Je ne vois, à vrai dire, que deux solutions. Ou bien, ce qui serait normal, chacun va faire avec, et l’arrivant daignera poser son cul de Burgien sur un fauteuil vide ; ou bien le wagon entier devra se lever à cause de ces passagers entêtés, et chacun regagner son siège initial, scénario dont je serais la première victime.
Hélas, à mesure que leur différend s’éternise, la seconde hypothèse me paraît de plus en plus probable. Plus le temps passe, plus la probabilité augmente que je serve de bouc-émissaire à ces belligérants de la logistique. Je sens, dans leur regard, qu’ils prennent leur pied à cette situation. Se disputer pour savoir qui a enfreint en premier le sacro-saint placement décidé par les algorithmes de la compagnie ferroviaire, voici qui semble les approcher de l’orgasme administratif. Si tel est le cas, les emmerdes ne tarderont pas à voler en escadrille. Et à se précipiter en droite ligne sur ma gueule d’innocent.
– Bon, tranche enfin l’intrus, je vais me débrouiller. J’avais repéré des places vides en voiture 12.
– Vous êtes sûr ? demande la dame, visiblement déçue.
Je suis à deux doigts de dégainer mon Rimbaud à tous ces chicaneurs. Mais le monsieur est certain. Tant mieux. Ou peut-être tant pis.
Nous redémarrons. Pavillons. Passage à niveau. Une piscine.
Bâtiments de plain-pied, en tôle. Des bureaux d’entreprises. Impersonnels. Identiques les uns aux autres. Comme s’ils avaient été polycopiés d’après un unique modèle, le paradigme du préfabriqué. Même projection mentale que tout à l’heure, devant la maison isolée, mais déclinée en mode négatif : qui a mérité de travailler dans un endroit pareil ?
Forêts, arbres, champs, serres. Des villages, des clochers.
Un château d’eau joliment coloré, ce qui lui confère l’apparence d’une tour de contrôle dans un aérodrome.
Des champs labourés, ocres et bruns.
(C’est tout de même une tâche épuisante, que de traduire le monde en mots. Que de restituer le réel dans la langue du langage. Que de restituer l’agencement des choses via une disposition de verbes, de noms, d’idées au sein d’un paragraphe. Parfois, souvent, chaque matin en allumant mon ordinateur, ce travail me paraît impossible. Surhumain. Et chaque phrase relève d’un Everest infini, dont le sommet s’étirerait, reculerait, se hausserait au-dessus de lui-même à mesure qu’on souhaiterait l’atteindre.
(Parenthèse dans la parenthèse : et si chaque auteur traduisait un aspect singulier de la présence, un étage différent de l’être ? Baudelaire, la couleur. Proust, la musique.)
Cet exercice improvisé m’aidera-t-il à reprendre de l’énergie pour le récit que j’ai interrompu il y a bientôt un mois ?)
Ici, la vue commence à m’ennuyer. Son défilé relève désormais de la répétition. Bocage à l’infini. Toujours les mêmes champs. Les mêmes rideaux d’arbres. Les mêmes haies. Les mêmes bosquets. Les mêmes lieux-dits, les mêmes hameaux et les mêmes villages. Un panneau indique qu’on entre dans l’un d’eux ; puis je n’ai pas le temps d’achever l’écriture de ma phrase qu’un second surgit, identique au premier à l’exception de la rature qui barre le nom de la commune. De temps en temps surgissent certes d’infimes variations. Un ruisseau. Çà et là un nuage. Un champ de coquelicots. Aux abords de Mâcon, la Saône qu’on traverse.
Rien de très bouleversant dans l’ensemble : nous sillonnons le paysage-type de la France. Une carte postale qui pourrait se situer à peu près n’importe où entre l’Eure et l’Ardèche. Faut-il que j’en fasse abstraction ? Que j’accélère un peu, négligeant les détails qui se reproduisent de façon uniforme ? Dois-je accorder à chaque élément une importance égale ? Le rythme de mon texte a-t-il le droit de se rétracter ou de se dilater en fonction de l’interface d’émotions qui s’instaure entre le dehors et moi-même ? Les intermittences de ma concentration, de mon attention, de mon intérêt ou de mon impatience d’arriver à Paris doivent-elles, peuvent-elles servir de métronome à cet exercice ?
La réponse à cette question s’impose d’elle-même. Après Mâcon, la nature se toscanise. Églises romanes. Cyprès. Château sur une colline. Cimetière ancien. Vignes bien sûr. Hypothèse : la Toscane ne se situe pas en Italie, mais elle est une région de la beauté, qui s’invente partout où la nature s’enivre de sa propre esthétique.
Ici, il faut que je note une pensée qui s’impose à moi comme une donnée extérieure, intégrée à la dynamique du panorama. La voici : j’étais à peu près convaincu, au début du trajet, que ce jeu littéraire finirait par m’ennuyer. A un moment ou un autre, songeais-je, je capuchonnerais le stylo et le rendrais à mes voisins. Fatigué de décrire des objets qui me sont imposés par un ordre que je n’ai pas décidé – la tyrannie de la géographie –, je comprendrais que l’écriture n’est pas une caméra, qu’elle n’a pas vocation à enregistrer tout ce qui se présente à elle, et je me résoudrais à faire autre chose. Dormir. Surfer sur mon téléphone. Rêvasser.
Bientôt un mois que je n’avance plus dans mon roman : comment un exercice aussi insignifiant pourrait-il débloquer mon écriture ?
Or je m’étais trompé. Rien n’est plus passionnant que d’écrire sous la contrainte arbitraire du réel.
La preuve en est : j’ai dû à l’instant m’interrompre pour aller aux toilettes. Cette pause n’a pris que deux ou trois minutes au grand maximum. Mais j’ai vécu cette interruption comme un supplice interminable. Ou plutôt comme un tunnel que mon corps m’aurait imposé de traverser, me barrant la vue pour se soulager.
« Plus vite ! me disais-je en pissant. Je vais rater des épisodes… »
Et, en effet, entre le moment où je me suis levé et mon retour au siège 340, le paysage a eu le temps de changer. Les forêts se sont densifiées, sans que je comprenne ni pourquoi ni comment.
Merde ! Maintenant, plus le droit à l’erreur. J’ouvre grand les yeux et je ne rate rien.
Ce tracteur qui sillonne un champ,
Ces grosses roues pleines de terre, il faut les reproduire sans me prendre la tête sur le lexique ou la syntaxe,
Ce parking à camions dont je me demande ce qu’il fout entre les épis de blé.
Les routiers qui se reposent.
Cet homme ventripotent qui fume une cigarette.
Devant un bouquet de fleurs très jaunes. (« Très jaunes », oui : on s’en fout d’être précis. L’essentiel est dorénavant d’écrire à la mitraillette. En rafale.)
Ainsi que ce poteau un peu plus bas que le précédent,
Mais moins que le prochain,
Et aussi les oiseaux,
Un, deux, trois, cinq, douze,
Tout petits dans le ciel,
Et aussi le panorama sur lequel je dézoome soudain,
Ce paysage qui défile à la vitesse de mon flux de conscience.
Tiens, des éoliennes ! Je n’ai jamais voulu rejoindre la cohorte, si prévisible, de leurs contempteurs : « Ces grandes merdes en acier sont des épouvantails. Avec leurs mâts arrogants, leurs hélices imbéciles qui tournoient pour nourrir des turbines, elles te salopent une contrée magnifique par leur simple présence ! Au nom de l’écologie, on impose à la nature un surplus de laideur ! »
Je n’arriverai jamais à faire mienne une telle indignation.
Car, chaque fois qu’il m’est donné d’observer des éoliennes, la même équivoque me crève les yeux.
Faut-il les appréhender comme Heidegger analysait la centrale électrique du Rhin dans « La question de la technique » : une structure qui somme le fleuve de se murer en lui, qui le provoque, qui l’empêche d’être autre chose qu’un « fournisseur de pression hydraulique », un « stock d’énergie », un « objet pour lequel on passe une commande » ? Sont-elles les ambassadrices du Gestell au sein du monde rural ? Les représentantes par excellence de cet arraisonnement dont la rationalité prédatrice prive la nature de son éclosion libre ?
Faut-il plutôt les décrire comme le même Heidegger, questionnant l’essence et l’origine de l’œuvre d’art dans les Chemins qui ne mènent nulle part, prenait l’exemple des chaussures de paysan peintes par Van Gogh – ou, mieux encore, du temple grec : des phénomènes qui, au lieu de pressuriser la nature, convoquent ses éléments pour mettre à nu le combat que se livrent l’éclaircie et la réserve, afin de conquérir « l’unité du monde et de la terre » ? Des « œuvres » à part entière, dont la stature instaure une certaine vérité ? Ce vent qui les meut, ce sol auquel elles sont arrimées, ce mouvement qu’elles expriment en restant immobiles, cette nature qu’elles subliment en la domestiquant : ces aspects ne pourraient-ils pas dégager un nouveau Quadriparti ?
Toujours est-il que les champs continuent. Parsemés de bosquets.
Je me rends compte, en zoomant de nouveau sur la fenêtre (mais sur la fenêtre considérée en soi, comme une chose consistante, faisant écran à ce qu’elle met à nu, et non en tant qu’interface transparente), que des coulures grisâtres s’y disséminent, cadavres de gouttes qui s’y sont asséchées.
Comment ai-je pu passer deux heures à examiner le paysage sans m’aviser de cette donnée, qui était pourtant la plus proche de moi ?
Justement : elle était trop près de mon regard avide pour que je la remarque.
(Heidegger toujours : le Dasein est l’être des lointains.)
Je regardais à travers la fenêtre et ce travers l’excluait de ce qu’il fallait voir.
De même pour le chemin de fer en tant que tel. Un spectacle tellement évident que je n’en ai rien dit. Ces lignes électriques qui nous survolent depuis le départ, et que j’aperçois de biais. Ces pylônes qui défilent toutes les demi-secondes, tels des croches se succédant sur la portée des rails. Ils battent la mesure du voyage. Et l’on oublie trop souvent, à l’écoute d’une sonate, d’en saluer le rythme.
Car le rythme se donne sans rien exiger en retour. C’est grâce à lui qu’à chaque fin de phrase, le paysage change, m’offrant l’occasion de sauter à la ligne. Que j’entre, sans m’en aviser en temps réel car je suis immergé dans ses métamorphoses, dans des espaces sans cesse renouvelés.
De prime abord, chaque étape du voyage ressemble à la précédente comme sa copie conforme.
Mais ce sentiment relève d’une illusion d’optique.
Il faut jouer aux sept différences et la variation se dégage d’elle-même.
Tiens, ici, par exemple. En apparence, tout est pareil à ce que j’observais il y a une minute. Sauf qu’à bien sonder la vue, on sent une agitation latente derrière le paysage. Un trémoussement à peine perceptible, mais qui agite l’air. Que viennent faire ces huit peupliers devant une maison ? Pourquoi les arbres, bouleaux, tilleuls et autres, se multiplient-ils autour de la nationale ? Quel exploit ce village a-t-il accompli pour être, non plus vaste que le précédent, mais plus dense ? Et cette voiture, que n’est-elle pas grise comme celles d’avant ? D’où émane son désir de s’afficher en rouge ?
Est-ce un signe qu’on s’approche de Paris ? Ou me fais-je des idées ?
Je regarde mon GPS. Nous longeons Sens.
Au loin une usine.
Une route qui ne se contente pas de traverser la plaine, mais qui se rapproche de nous, s’aligne sur notre direction et, disciplinée, parallèle, se met à nous longer. Bientôt, une voie la rejoint, afflue en elle. Une deuxième quelques minutes plus tard. Et une troisième. La nationale ne grossit pas mais elle avale ses comparses.
Un panneau indique Provins. Verra-t-on la cité médiévale ?
Les camions de transport se multiplient.
La forêt redevient très dense, presque sauvage, mais c’est de la triche et je n’en suis pas dupe : derrière sa posture sylvestre, elle cache son allure parisienne.
Des rails de plus à côté du nôtre, qui viennent de converger. De plus en plus de petites nationales qui quadrillent les champs. Ici, le rural est urbain : poli, arraisonné, quadrillé.
On longe l’aérodrome de Melun, malheureusement caché par un talus.
Dans un champ, les sillons d’un tracteur forment une enluminure.
La voix du chef de bord annonce que notre arrivée à Paris aura lieu dans quinze minutes. Comment se fait-il que le paysage soit encore champêtre ?
Seule une petite zone industrielle apparaît, mais si timidement qu’on la croirait située aux abords de Grenoble ou Limoges, pas à un quart d’heure de la capitale !
Si j’étais parfaitement honnête, il m’incomberait d’admettre que la nature s’imprègne progressivement d’une atmosphère de ville. Panneaux, routes, parkings, hangars : tous ces éléments, quand on y prête attention, se font de plus en plus présents. Mais quand s’imposeront-ils vraiment ? Je sens que cette question recèle le mystère même de ma quête immédiate : comprendre ce qui mène d’une métropole à l’autre, mais surtout définir leur aura respective, mesurer l’influence qu’elles ont sur leur environnement. Repérer l’endroit exact où l’on puisse commencer à dire : ici, la campagne appartient à Paris.
Mais catastrophe. A l’instant exact où le paysage allait me livrer son secret, nous entrons dans un tunnel. Quel immense gâchis ! Un sacrilège que je prends très personnellement. J’attendais ce moment depuis trois heures et les chemins de fer franciliens ont décidé de me le foutre en l’air. Je suis à deux doigts de tout abandonner…
Sauf que nous sortons du tunnel plus tôt que prévu. Et que le paysage est, pour le coup, pile le même qu’avant. Une semi-campagne.
D’où ma sérénité, mon absence de méfiance quand nous nous enfonçons dans un second tunnel.
Qui méritait pourtant d’être craint, lui qui est redoutable. Après une minute de pénombre, il nous rend à la lumière devant un paysage d’apocalypse : la ville sans préambule, révélée sans qu’on ait eu le temps de se préparer à son surgissement.
En l’occurrence, les cabines du téléphérique survolant les faubourgs de Villeneuve-Saint-Georges. Dispositif parfaitement absurde : outre qu’il ne convaincra personne que l’Île-de-France est une piste de ski, on peine à comprendre s’il monte ou s’il descend.
Des conteneurs attendant d’être chargés sur des camions attendant qu’on les charge.
Des barres d’immeubles se dressent soudain et barrent l’horizon.
Des barres qui barrent : je cherche une solution pour éviter cette tautologie. Mais mon voisin a fini de ranger ses affaires. Manifestement désireux de reprendre son stylo, mais n’osant pas déranger Raphaël Llorca en pleine séance de travail, il se tourne vers moi et attend que nos regards se croisent pour me le réclamer :
– Quel usage ! Le moins qu’on puisse dire, c’est que vous ne me l’avez pas demandé pour rien ! Mon Bic vous aura été bien précieux ! me glisse-t-il en me fixant de plus belle, sans que je parvienne à savoir s’il en est fier ou s’il me le reproche.
Au revoir donc à Raphaël Llorca. Mon voisin m’a inoculé son impatience et, m’avisant que je serai en retard à mon prochain rendez-vous à Paris, je décide de finir mon trajet sur la plateforme, debout devant la porte. Tout à l’heure, je n’aurais consenti pour rien au monde à changer de point de vue. Mais depuis que le tunnel m’a trahi, qu’il a ruiné mon travail, les choses m’indiffèrent.
Certes, le panorama actuel n’a rien de déplaisant. Sa vue sur Créteil ne manque pas de charme. Une zone commerciale d’allure industrielle. Les boutiques se succèdent, leur devanture me parle plus ou moins : Mobilier de France, But, Autour de Bébé, Maison de la literie, Monsieur Meuble – série sauvée par un alléchant Wok Grill, dont je recommande à l’aveugle la fréquentation à mes éventuels lecteurs.
Un parking.
Encore un peu de nature dans les coins. C’est beau : elle résiste. Mais en vain. Le combat est inégal et tout le monde sait que le construit gagnera la bataille.
Les Choux de Créteil. Si mal nommés : pourquoi baptiser ainsi des tours dont la disposition en épis de balcons pastiche celle des lupins ou plutôt des molènes ? Et quelle idée de promettre à des citoyens qu’ils vivront dans des choux ?
Bousculade naissante, et bientôt générale, dans notre plateforme. Trop de voyageurs s’agglutinent au niveau de la porte. Je gravis l’escalier et me positionne devant une fenêtre opposée.
Oui, vous avez bien lu : une fenêtre donnant sur le côté gauche. Sur la moitié sénestre du paysage, que je m’étais jusqu’alors interdit de considérer.
Le plus sidérant, c’est que j’accomplis cette hérésie sans le moindre scrupule, m’émerveillant même d’avoir basculé dans l’autre dimension, aux antipodes de la perspective que j’avais adoptée.
Me voici désormais face à l’envers du monde : la fin de mon texte s’en trouvera-t-elle bouleversée ?
Quelle n’est pas ma surprise, voire ma déception, mon malaise, ma désorientation, lorsque je comprends qu’il n’en sera rien. Il ne suffit pas de tourner la tête pour changer d’univers. La face cachée du paysage – celle que je redoutais ne fût-ce que d’apercevoir à la dérobée, à laquelle je n’osais même pas songer, de crainte que la simple idée de son existence ne perturbe l’équilibre que j’avais atteint pour rédiger ces notes, dévastant mon écriture par sa seule existence – ne se distingue nullement de l’aspect que revêtaient les choses lorsqu’elles se manifestaient telles que je souhaitais les observer : depuis la droite.
Or la gauche tient tout à fait la route.
Devant moi, une cheminée industrielle, grise, effilée, préfiguration de la fumée qui se dégage d’elle.
Un défilé de pavillons. Ou d’immeubles de deux ou trois étages. Meulière, moellons, pierres de taille, briques.
Des marronniers alignés. Taillés comme des topiaires géantes.
Quelqu’un, assis les jambes ouvertes sur les marches de son perron, s’énerve au téléphone.
Gare de Maisons-Alfort – Alfortville.
Sur un mur, ce graffiti typique de la vie parisienne : Monsieur Chat, orange comme Garfield, sourit de toutes ses dents.
Un premier bras de Seine. Au milieu des barres, des bureaux, une pagode surgit, verte et d’or, un peu maladroite dans ce décor qui contraste avec ses corniches et ses avant-toits incurvés, improbable présence à l’entrée de Paris.
Entrer dans une ville en train en offre une découverte très spéciale. Une introduction à son tissu urbain qui se révèle à la fois synthétique et fouillée, globale et détaillée. Il faudrait trouver un mot pour désigner l’équivalent de la « phase de descente » pour le monde ferroviaire : la « glissée » ? Comme en avion, on appréhende sa destination par une approche qui fournit la carte postale de son environnement. Sauf qu’on ne perd pas d’altitude et qu’on ne surplombe pas. Le mouvement permanent du regard lui permet de prendre de la distance par rapport à ce qu’il examine sans se sentir plus haut. L’œil transcende mais il ne dépasse pas.
Apparition soudaine d’un quartier néo-traditionnel. Haussmann revisité au siècle du béton.
Le siège d’une entreprise.
Un grand pont de pierres aux arches vieillissantes.
Une grue, tendant ses bras d’acier vers le vide.
Un dépôt de la SNCF au fronton défraîchi.
Des trains à l’arrêt, de toutes les formes, de tous les âges, de toutes les compagnies : Inoui, Île-de-France Mobilité, Lyria.
Un « Techno centre européen » : quelle expression glaciale !
A mesure que nous avançons, d’autres voies ferrées se raccordent au tracé de la nôtre. Autant d’itinéraires soudain réconciliés. D’axes qui, après s’être dispersés dans toutes les directions, finissent aux abords de la capitale par converger vers Paris. Des lignes qui auraient pu s’entrechoquer, s’emmêler dans je ne sais quel nœud – mais qui, sitôt qu’elles se rencontrent, décident de s’aligner chacune sur le trajet de l’autre. Désormais parallèles, elles affluent toutes vers le même horizon, cette destination qu’elles avaient en commun quand elles s’éparpillaient, et qui leur confère quelque chose de commun : un sens à partager. Ici, la dispersion s’achève sur cette vérité qu’abrite l’imminence du retour. Le réticulaire a vaincu la dissémination.
Mais le spectacle ne se fige pas pour autant sur cette évidence. A travers la fenêtre, son mouvement continue.
Deux travailleurs en gilet fluorescent se tiennent sur les rails, déblayant du ballast.
Bureaux ou habitats, les constructions affichent un visage plus solennel : elles sont parisiennes.
Je reconnais, au loin, quatre titans de béton et de verre, des livres colossaux : la BnF, dont la façade est partiellement bâchée, recouverte de publicités pour la collection « The Original Sinner » de la marque Gucci.
Ne pas oublier, non plus, de prêter attention aux tags sur les murs. Des sigles pour la plupart, parfois des monogrammes, signatures colorées sans signification : UWP PHN BG DOSE SHEAT EULONE ADN. Parfois, des dessins figuratifs. Des schémas. Des représentations. Un soleil, un smiley, une bite.
Le dernier étage, mansardé, de l’hôtel Clairet, pendant parisien du Montbrillant.
Les tours Duo en arrière-plan, déstructurées, fascinantes. Repliées sur elles-mêmes, elles sont tronquées au niveau de leur cou, comme si leur corps s’inclinait dans un sens et que leur visage se penchait dans l’autre direction.
Le Palais omnisports de Bercy, dont les murs se penchent eux aussi, mais recouverts de pelouse. Si l’on tient pour acquis que la végétation défie la gravitation – elle dont la nature est de s’élever, de défier la logique de la terre en s’appuyant sur elle –, alors l’herbe-mur ajoute à ce dépassement celui de la technique. Sans parler de cette charpente métallique, toutes ces poutres d’acier dont le treillis s’entortille, comme si un chaos intérieur démangeait le spectacle de sa solidité. Un peu plus de soleil et il pourrait fondre.
Des préfabriqués empilés les uns sur les autres. S’empiler, s’aligner, être juxtaposé, telle serait ma définition de l’existence urbaine.
Et puis enfin, le rivage désiré, le lieu de l’arrivée, où règne encore l’empire du passage, cette omniprésence du mouvement dans l’espace : le quai qui se dessine. Lieu où les voyageurs, atteignant leur destination, continueront de marcher, de courir, de se précipiter, les uns pour gagner leur maison, les autres pour fuser vers un rendez-vous où ils seront en retard, les autres encore pour flâner par les rues de Bastille.
Vérité du voyage : il ne s’achève jamais. Rentrer, ce verbe demeure synonyme de partir.
Mais partir d’où ? Comment ? Dans quelle direction ?
Dès le début du quai, deux trémies de sortie. Destinées aux voyageurs impatients, paresseux à l’idée de porter leurs bagages jusqu’aux portiques ou brûlants de se téléporter au plus vite jusqu’à leur point de chute, ces cages d’escalators s’enfoncent dans les entrailles de la gare. Où mènent-elles ? Que se passe-t-il, si l’on s’enfuit par là ? Débouchent-elles sur l’un de ces boulevards esseulés du XIIe arrondissement, loin du parvis de la gare et du métro ? Ou bien vers un tunnel qu’il faudra emprunter jusqu’au hall principal ? Une fois, à Montparnasse, fatigué après une journée où j’avais enchaîné huit heures de cours, j’ai emprunté l’une de ces issues dérobées. Mal m’en a pris : je me suis retrouvé dans un dédale de tunnels, de parkings, de corridors, incapable de comprendre dans quel labyrinthe je m’étais égaré.
Le train ralentit peu à peu. Je n’aperçois même pas quand sa course s’arrête et qu’il s’immobilise. Il faut croire qu’au cours de ce trajet, le temps s’est déplacé.
