Mes lecteurs les plus attentifs se souviendront peut-être de ce Bloc-notes que j’avais intitulé, en 2020 : « Retenez bien ce nom : Nathan Devers » (Le Point n° 2498). Six ans après, ma recommandation est devenue vaine. Car les journaux, désormais, courtisent le jeune écrivain. Les télévisions se le disputent. Les libraires savent qu’un texte signé de lui ne passera pas inaperçu. Et le dernier en date, Aimer Jérusalem (Gallimard), est, de l’avis général, une réussite. Quelle est la généalogie d’Israël, se demande-t-il ? Qu’est-ce qui fonde l’État miraculeux inventé par David Ben Gourion, Menachem Begin et Yitzhak Rabin ? Et quel rapport le peuple juif, dont l’histoire fut si longtemps celle d’un exil, entretient-il avec sa terre ? La réponse de Nathan Devers, par ailleurs éditeur de La Règle du jeu, est simple comme, souvent, les idées fortes. Un livre. Un peuple-livre. Une nation dont la grande aventure, le secret le plus profond sont d’habiter un livre qui a survécu à toutes les catastrophes et l’a continûment engendrée. C’est pourquoi un Israélien est à la fois, et pour la même raison, l’héritier des prophètes bibliques, le dépositaire d’une mémoire sans équivalent dans l’Histoire et le citoyen d’un État moderne, démocratique par vocation et étranger à toute forme, fût-elle juive, du culte barrésien de la terre et des morts. Et c’est pourquoi le vrai péché de Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, les deux alliés de Benyamin Netanyahou dont les propos infects alimentent la haine pavlovisée d’Israël, est d’être profondément ignorants, littéralement illettrés et de n’aimer, en conséquence, ni Jérusalem, ni le peuple sable qui a construit Tel-Aviv, ni l’expérience politique, morale, spirituelle dont l’État des Juifs est le produit. Ce livre n’est pas un manifeste. Ce n’est pas un traité. Et malgré la science biblique dont il témoigne, ce n’est pas un exercice de piété. C’est, sur la noble aventure qu’est le sionisme, la méditation libre, érudite et belle dont le débat public avait besoin pour reprendre de la hauteur.

C’est par Michel Houellebecq, en 2008, lors de la publication de notre livre à deux voix, Ennemis publicsque j’ai entendu parler pour la première fois de Marin de Viry. Nos éditeurs nous envoyaient dans les émissions littéraires les plus cotées. Ils sollicitaient les critiques les plus influents et redoutés. Ils visaient le « doublé gagnant » qu’étaient, à l’époque, la « couv de L’Obs » et une « spéciale Picouly » sur le service public. Mais Michel avait une idée fixe : un article, dans la Revue des Deux Mondes, d’un mystérieux Marin de Viry dont il parlait comme d’un oracle et dont l’adoubement valait, à ses yeux, toutes les reconnaissances. Alors, bien sûr, quand Marin de Viry, presque vingt ans plus tard, m’adresse l’un de ses livres, Notre royaume (Salvator), je me précipite. J’y lis une formule politique (triple légitimité républicaine, démocratique et monarchique) qui m’est parfaitement étrangère. Des idées (la catastrophe du traité de Lisbonne, son coup d’État juridique permanent, la souveraineté populaire confisquée) que je n’aime pas. Un côté Péguy (« la République, notre royaume de France »). Des formules normaliennes à la Régis Debray (« L’Éternel ne donne pas de consigne de vote » ou « César Birotteau lance une OPA sur Godefroi de Bouillon »). Mais, à côté de cela, une façon d’invoquer Thucydide pour dire que la modernité a le choix entre la liberté et le repos. Un appétit, à condition qu’il aille de pair avec le souci de l’autre, pour la grandeur ou, comme eût dit Baltasar Gracian, pour le rehaut des âmes. La considération, pour juger un régime, du point de jonction entre la politique et l’esthétique, et de la façon, en conséquence, dont il se représente lui-même. Tout cela, en revanche, me plaît bien, me donne l’envie de débattre et de mieux connaître cet auteur pour le moins intempestif. Sont-ils si nombreux les écrivains dont on refuse les prémisses, réfute les conclusions mais dont chaque page vous invite – Houellebecq n’avait pas tort – à remettre en ordre vos arguments ? Contre le nihilisme, front commun.

Pas d’accord non plus avec Otelo, le livre qu’Yves Léonard consacre, chez Chandeigne & Lima, à Otelo de Carvalho, âme, voix et ingénieur de la révolution des Œillets, en 1974 et 1975, au Portugal. J’étais là. Je raconterai un jour. Mais j’eus tout loisir d’observer ce Maure, non de Venise, mais de Lisbonne, autour de qui flottait un parfum de drame shakespearien, mais aussi de désinvolture et de fantaisie. Il avait l’air d’un acteur hollywoodien. Son vrai rêve avait d’ailleurs été d’être, non soldat, mais comédien dans un péplum où il aurait joué La Fayette ou George Washington. Voulut-il, comme l’auteur semble le croire, pousser cette révolution plus loin et devenir un Fidel Castro lusitanien ? Ou était-ce assez pour lui, comme je le pense, d’avoir engendré la première insurrection populaire où l’on mettait une fleur à son fusil et criait, non « À mort ! », mais « Vive la Liberté ! ». C’est mon désaccord avec ce livre. Mais quelle joie de voir ressuscitée, sous une plume amicale, cette invention démocratique bousculant tous les schémas conspiratifs dont on pensait que Malaparte avait, à jamais, fixé la technique. Ma jeunesse. Celle de l’Europe. Merci.

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