Chez les Guermantes, la famille de Palamède de Charlus, les garçons allaient faire des études dans des collèges anglais, si bien qu’ils étaient tout à fait bilingues – si bien, aussi, qu’on les prenait parfois pour des sujets britanniques.
Ainsi, à un paysan des Laumes qui lui demande qui il est, Basin, le frère aîné de Palamède, futur duc de Guermantes, encore prince des Laumes alors, Basin rétorque : « Hé bien, je suis ton prince. »
« Alors le paysan regarda la figure toute glabre de Basin et lui répondit : “Pas vrai. Vous, vous êtes un English”[1]. »
Swann se signale également par quelque chose d’anglais, à commencer par son nom. Il appartient, comme les Rothschild, à une famille partagée entre branches anglaise et française. Lui aussi, probablement, est-il passé par un collège anglais durant ses études. C’est là, sans doute, qu’il a rencontré Charlus.
Il s’agissait alors de garçons d’une quinzaine d’années.
Les élèves du lycée Condorcet, où Proust faisait ses études, avaient été autorisés à fonder un club sportif, le Racing Club de France. Ils disposaient d’un grand terrain au bois de Boulogne où l’on pouvait faire toutes sortes de sports, notamment du rugby.
Le lycéen Proust aimait beaucoup assister aux matchs. Et il aimait plus encore l’atmosphère du vestiaire après le match, une atmosphère humide qui sentait la sueur.
À force de fréquenter le club, il s’était lié avec le chef de l’équipe de rugby du lycée, Raoul Versini, un beau brun moustachu.
Dans une lettre, en octobre 1888, Proust lui confia qu’il avait été « trop loin avec un garçon » en consentant à une « très grande saleté » dans « un moment de folie »[2]. Qui était ce garçon ? Sans doute un rugbyman qu’il connaissait à peine.
« “Comment ? Vous avez connu Swann, baron, mais je ne savais pas. Est-ce qu’il avait ces goûts-là ? demanda Brichot d’un air inquiet.
— Mais est-il grossier ! Vous croyez donc que je ne connais que des gens comme ça. Mais non, je ne crois pas”, dit Charlus les yeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre. Et pensant que puisqu’il s’agissait de Swann, dont les tendances si opposées avaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait qu’être inoffensif pour celui qu’il visait et flatteur pour celui qui le laissait échapper dans une insinuation : “Je ne dis pas qu’autrefois, au collège, une fois par hasard…” »[3]

Un jeune homosexuel n’aimera pas un garçon aussi efféminé que lui, en tout cas pas la première fois, du moins selon Proust. Il aimera, au contraire, un véritable hétérosexuel, même si la sexualité, au sens propre, n’entre pas encore en jeu dans ses rapports avec les garçons.
Par la force des choses, entre l’homosexuel et l’hétérosexuel, il ne pourra jamais se nouer qu’une amitié. L’homosexuel se retrouvera dans une position de plus en plus frustrante, qu’il ne quittera qu’en reportant son désir sur un autre homosexuel, faute de mieux ; un homosexuel qu’il n’aimera pas autant qu’un hétérosexuel, sauf s’il recourt à son imaginaire pour conférer à son ami une hétérosexualité fictive.
Cette loi psychologique explique pourquoi Charlus aime tellement Swann.

À chaque fois qu’ils se retrouvent dans un restaurant pour dîner en tête-à-tête, Swann raconte à Charlus ses aventures avec des femmes – des aventures qui enchantent Charlus, puisque précisément elles lui permettent de croire que Swann est un don Juan.
« Après tout, qu’est-ce que ça fait que ce soit la vérité ou non puisqu’il arrive à me le faire croire[4]. » Charlus énonce ainsi le principe qui le détermine.

Il est bien décidé à croire que Swann aime les femmes. Et, pour y croire vraiment, il lui faut lui présenter une femme avec qui il le verra coucher. Quelle meilleure preuve d’hétérosexualité ?
Seulement il lui faut également éviter que sa complice féminine ne se prenne à ce jeu et ne devienne réellement amoureuse de Swann, auquel cas il affronterait à une rivale. Alors autant engager une lesbienne sans le moindre goût pour les hommes afin d’être sûr qu’elle ne jouera qu’une comédie.
Les cabarets proliféraient alors sur la butte Montmartre, installés dans des baraquements, à la manière foraine. Rue des Saules, le Cabaret des Assassins, le futur Lapin Agile, attirait la plus haute société.

Odette y présentait un numéro de travesti aux débuts des années 1870, quand Charlus la repéra. Elle chantait, vêtue comme un homme, d’un veston et d’un gilet, mais avec un chapeau qui laissait apparaître sa chevelure de femme.
Eh oui… Odette a l’air si féminine qu’il faut l’avoir vue dans son numéro pour comprendre qu’elle est lesbienne.
Mais, tout cela, le lecteur l’ignore quand il découvre Un amour de Swann.
Il ignore que Charlus connaissait Odette depuis des années avant de la présenter à Swann.
Il ignore, même, que c’est Charlus qui a arrangé leur rencontre. Le lecteur ne l’apprendra qu’au cinquième tome du roman.
Eh oui… sans Charlus… Un amour de Swann n’aurait pas pu débuter. Car voilà, un soir, au théâtre, qu’il présente Odette à l’homme qu’il aime.

Charlus a habillé Odette, il l’a maquillée, il l’a parfumée pour lui plaire. Il tâche de la faire passer pour une femme du monde.
Mais Swann n’est pas idiot. Odette ne lui plaît pas du tout. Il flaire une courtisane. Il éprouve une répulsion instinctive pour elle.
« Elle ne savait pas un mot d’orthographe, c’est moi qui faisais ses lettres », confie Charlus à Marcel.[5] Une donnée fondamentale.

Peu après leur rencontre au théâtre, Charlus dicte un petit mot à Odette, pour demander à Swann de lui montrer ses collections, un petit mot si délicat, si bien tourné, si intelligent qu’il l’enchante.
Mais l’enchantement, et le désir qu’il fait naître, le désir de la recevoir, le désir de nouer des relations avec elle, ne tiennent qu’à Charlus.
Swann est si intimidé par les femmes que sa timidité même intimide Odette.
Il se laisse approcher. Elle le flatte. Elle lui donne envie de la revoir. Il lui fixe un rendez-vous le mois suivant. Elle le drague. Elle fait tout son possible pour lui faire croire qu’elle est amoureuse de lui. Elle le trouble. Il lui concède un nouveau rendez-vous.
Elle lui écrit des petits mots toujours aussi charmants, toujours sous la dictée de Charlus. Elle réitère ses avances, toujours sur les conseils de Charlus. Elle trouble d’autant plus Swann qu’elle lui transmet un sentiment amoureux dont la base est réelle, même si elle ne joue qu’une comédie, puisque Charlus, lui, est réellement amoureux de Swann.
Cependant Swann accepte d’accompagner Odette dans la société qu’elle fréquente – une société républicaine on ne peut plus vulgaire, mais amusante. Il y passe évidemment pour son amant.
Swann prend l’habitude de ramener Odette chez elle, rue La Pérouse, dans le quartier des Champs-Élysées. L’idée de passer pour son amant lui plaît de plus en plus. Mais il ne parvient pas encore à aimer Odette.
« La nécessité où il était, pour trouver jolie sa figure, de limiter aux seules pommettes roses et fraîches, les joues qu’elle avait si souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits points rouges, l’affligeait comme une preuve que l’idéal est inaccessible et le bonheur médiocre[6]. »
Toutefois il surprend une expression qu’il trouve ravissante chez Odette ; une expression de tristesse, d’accablement, de mélancolie, qui évoque le visage de Zéphora, l’épouse de Moïse, peint par Botticelli sur une fresque de la chapelle Sixtine.

Il lui apportait la gravure de Dürer, Melancholia, qu’elle désirait voir. « Elle était un peu souffrante ; elle le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée.

Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora.[7] »
Soudain Odette prend la qualité d’une Mater Sancta.
Eh oui… Swann ne peut aimer Odette qu’à condition de la hisser jusqu’au niveau d’un véritable objet d’art.
« Il oubliait qu’Odette n’était pas plus pour cela une femme selon son désir, puisque précisément son désir avait toujours été orienté dans un sens opposé à ses goûts esthétiques », précise Proust[8] – pour ne pas dire à son goût pour les femmes.
La transfiguration d’Odette ne le satisfait pas moins. Il jouit d’aimer une femme d’un genre qui, jusqu’alors, lui avait toujours déplu.
Le voilà réellement amoureux d’elle. Seulement il éprouve érotiquement pour Charlus ce qu’il éprouve esthétiquement pour elle.
Son érotisme l’oriente vers les hommes dans l’ombre des choses charnelles ; son esthétique l’oriente vers les femmes, dans la lumière des choses spirituelles.

Certains soirs Odette s’excite de la manière la plus crue. Pourquoi ? Swann ne le comprend pas. Mais, soudain, une nuit, il entend un bruit. Il y a quelqu’un d’autre dans la chambre, quelqu’un qui les observe en cachette.
Swann se lève, il se lance à la recherche de l’inconnu, ce qui met Odette dans un tel état de nerfs qu’elle brise un vase en le lançant sur Swann afin de faire cesser la perquisition.
Cette histoire, le lecteur ne l’apprendra qu’à la fin d’Un amour de Swann. Mais le dispositif qui permet à Odette de cacher un inconnu dans sa chambre, ce dispositif existait déjà au début du récit. En réalité, sans ce dispositif, le récit n’existerait pas.
Depuis qu’il a présenté Odette à Swann, Charlus n’a jamais cessé d’être là, dans l’ombre, pour conformer Odette à ses désirs, pour lui dicter ses lettres, pour façonner son comportement ; bref, pour la téléguider, comme pourrait le faire un metteur en scène.
Swann n’aurait jamais cru qu’il était devenu hétérosexuel si Charlus ne s’était pas arrangé pour le lui faire croire.
Swann ne couche avec un homme que dans l’obscurité de sa voiture, en silence, livré à un besoin irrésistible, sans pouvoir empêcher la honte de l’accabler aussitôt qu’il sort de l’obscurité.
Une fois la chose faite, il s’agit de l’oublier au plus vite et de se comporter en amnésique, comme si la chose n’avait jamais existé.
Quand il revoit Charlus en pleine lumière, Swann ne fait jamais allusion aux moments où ils se retrouvent dans les bras l’un de l’autre. Charlus, non plus. Ils n’y font pas même allusion lorsqu’ils dînent en tête à tête.

Ce n’est pas tout… Marcel apprend que Charlus a eu une aventure avec Odette…
« Est-ce que Swann a jamais su que vous aviez eu ses faveurs ?
— Mais voyons, quelle horreur ! Raconter cela à Charles ! C’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais, mon cher, il m’aurait tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre. Pas plus que je n’ai avoué à Odette, à qui ça aurait, du reste, été bien égal, que…[9] » Trois petits points…
1. Marcel Proust, Albertine disparue, Pléiade, p. 164.
2. Marcel Proust, Lettre à Raoul Versini, 26 octobre 1888, cité par William C. Carter, Marcel Proust, a life, Yale University Press, 2013, pp. 71-72. La lettre est reproduite partiellement en ligne : Marcel Proust, lettres et manuscrits autographes chez Ader, auction.fr.
3. Marcel Proust, La Prisonnière, Pléiade, p. 803.
4. Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Pléiade, p. 404.
5. Marcel Proust. La Prisonnière, Pléiade, p. 803.
6. Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 219.
