Proust rentrait à Paris à la fin du mois de septembre 1909. Il venait d’obtenir de Gaston Calmette, le directeur du Figaro, la promesse qu’il éditerait son roman dans son journal sous la forme d’un feuilleton hebdomadaire. Proust devait maintenant remettre à son éditeur la dactylographie du texte.
Jusqu’alors, il écrivait un récit où l’élément romanesque ne contredisait pas l’élément autobiographique. Mme Proust y apparaissait en tant que telle avec « les belles lignes de son visage juif »[1]. Il n’en était plus question désormais. Proust avait enfin conçu l’idée de son œuvre.

Ainsi commença-t-il à dicter à une sténographe un roman dont le narrateur se distingue de l’auteur, même s’ils s’appellent tous deux « Marcel », ne serait-ce que parce que le narrateur à 20 ans est déjà presque aussi chauve que Swann.
Toutefois, contrairement à Swann, le narrateur appartient à une famille catholique classique, de la bonne bourgeoisie antisémite, issue d’un petit bourg de province tout aussi classique. Sa mère n’est évidemment plus juive.
Ce qui n’empêche pas la famille de célébrer le rite du déjeuner du samedi, comme une famille juive, en se distinguant des autres familles du bourg, mais ce trait ne constitue plus qu’un signe destiné à troubler le lecteur.
« Un barbare », précise Proust, en expliquant : « Nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu’avait de particulier le samedi. » Et de signaler que ce rite crée « une sorte de lien national » entre les membres de la famille, précisément comme on pourrait le dire du rite du chabbat[2] ?
Or voilà que le grand-père de Marcel profite de la présence de Swann à sa table pour se laisser aller à des réflexions plus ou moins antisémites.
« Je ne vous en veux pas », répondait M. Swann en riant. « Vous apprendrez un jour que tout ce que vous respectez et dont vous croyez les juifs dépourvus, la générosité, la charité, la solidarité, le pardon des injures, la probité, la délicatesse, jusqu’à continuer d’aimer ceux qui nous frappent, ce sont justement les vertus juives », écrivait Proust[3] – pour finalement renoncer à publier un tel passage.
Swann risquait d’y apparaître comme un Juif religieux, si peu que ce soit, alors qu’en apparence il n’avait plus rien de juif, excepté son nom…
Dans Contre Sainte-Beuve, c’est-à-dire dans la première version du roman proustien, il allait de soi que le narrateur (Proust lui-même) écrivait ce que son lecteur était en train de lire.
Dans ce qui devient À la recherche du temps perdu, le narrateur (Marcel) n’arrive à rien. Sa vocation à la littérature ne cesse d’être contrariée par son goût pour la frivolité. Et, par « frivolité », il n’entend pas seulement la mondanité. Par « frivolité », il entend surtout les aventures amoureuses.
Jusqu’alors, même s’il ne se mettait toujours pas au travail, Marcel gardait l’espoir qu’il y parviendrait. Hélas, à Tansonville en 1904, lorsque s’amorce la fin du roman, l’espoir disparaît.
Marcel constate qu’il n’est pas un écrivain et que la réalité lui échappera à jamais.

Le narrateur entre dans cet état de déréliction en tombant par hasard, en vacances chez des amis, sur un exemplaire du Journal d’Edmond de Goncourt. Il y lit la description d’une soirée chez les Verdurin, une soirée on ne peut plus brillante, magnifiée par la littérature de Goncourt, alors que lui, Marcel, en se reportant à sa propre mémoire, ne retient que la vulgarité des Verdurin, que leur vanité, que leur cruauté, etc.
Pourquoi lui, Marcel, n’a-t-il pas ressenti le charme des Verdurin ? Pourquoi n’a-t-il pas su profiter de la chance qu’il avait d’être reçu chez eux pour décrire leur salon avec le même art que Goncourt ?
Parce que lui, Marcel, ne sait pas « observer ». Eh oui… il lui manque le sens de la vue que possèdent si bien Goncourt et les écrivains de son espèce.

« J’avais beau dîner en ville, je ne voyais pas les convives, parce que quand je croyais les regarder je les radiographiais. »
« Il en résultait qu’en réunissant toutes les remarques que j’avais pu faire dans un dîner sur les convives, le dessin des lignes tracées par moi figurait un ensemble de lois psychologiques où l’intérêt propre qu’avait eu dans ses discours le convive ne tenait presque aucune place », conclut Marcel[4].
Or, justement, pour Proust, il n’y a que le sens de la radiographie qui importe en littérature. Le sens de la vue ne produit que de l’idolâtrie. Et voilà que, paradoxalement, son narrateur en tire la conclusion inverse : c’est parce qu’il est radiographe, et non observateur, qu’il ne sera jamais un écrivain.
Ce qui n’empêche évidemment pas Proust d’écrire le roman du narrateur.
« Il s’arrangeait de manière que le lecteur averti pût soulever le masque », remarquait Gide, « et entrevoir, sous le masque, le vrai visage[5]. » Si bien qu’à chaque fois que Proust soulève le masque, se produit quelque chose de prodigieux : l’accès à la vérité, c’est-à-dire à l’intériorité qui contredit nécessairement l’extériorité.

« Alors je me rappelais : Tous les jours, quand j’étais habillé, je descendais dans la chambre de mon grand-père qui venait de s’éveiller et prenait son thé. Il y trempait une biscotte et me la donnait à manger », écrivait Proust[6].
« Et quand ces étés furent passés, la sensation de la biscotte ramollie dans le thé fut un des refuges où les heures mortes – mortes pour l’intelligence – allèrent se blottir, et où je ne les aurais sans doute jamais retrouvées, si ce soir d’hiver, rentré glacé par la neige, ma cuisinière ne m’avait proposé le breuvage auquel la résurrection était liée[7]. »
La séquence capitale qui inaugurait Contre Sainte-Beuve débutait ainsi. Écrite probablement au printemps 1909, cette séquence mettait en scène Nathé Weil, le grand-père de Proust.
Autobiographique, elle se déroulait dans la maison familiale d’Auteuil dont il ne restait plus rien en 1909, peuplée de souvenirs qui rattachaient Proust à sa famille juive.
Cette séquence ne pouvait plus subsister, en tant que telle, dans le roman qu’il reconcevait pour Le Figaro.
À son grand-père juif, Proust substituait une tante imaginaire, la tante Léonie, une tante évidemment catholique. Pour le reste, les éléments du récit ne changeaient pas.

« Tout d’un coup, je me souviens. Ce goût du thé mêlé de biscotte amollie, c’est celui que tous les matins je goûtais à Combray, quand aussitôt habillé j’allais dire bonjour à ma tante Léonie qui me donnait une cuiller de son thé[8]. »
Proust peignait ensuite le portrait de Léonie, une femme si pieuse, et en même temps si malade, si maigre, si osseuse, qu’elle évoque un objet de piété.
« Elle me tendait son front pâle et fade où les grains aigus des vertèbres transparaissaient, elle semblait me tendre une couronne d’épines ou un rosaire[9]. »
Ainsi Léonie expose son front où les vertèbres transparaissent.
Eh oui… Marcel ne voit pas les choses. Il les radiographie. Rien n’est plus important pour lui.
Pourquoi ne pourrait-il pas radiographier les vertèbres de tante Léonie à travers son front ? Les vertèbres, ici, signifient l’âme de Léonie.
Et quelle âme a-t-elle ? Sinon celle de Nathé Weil ? Voilà réellement à qui songeait Proust quand il fit l’expérience du petit morceau de biscotte qui deviendrait une madeleine.
Il s’attendait évidemment à ce qu’on lui reproche de ne rien connaître à l’anatomie humaine. Une erreur impardonnable ! Qu’avait-il appris en classe ?
Or justement, au lycée Condorcet, il se classait parmi les meilleurs élèves en science naturelle. En cinquième, à la fin de l’année scolaire, il obtint le deuxième prix de science naturelle[10]. Comment aurait-on pu donner un prix pareil à un élève qui ignorait où se situaient exactement les vertèbres dans le corps humain ?
De toute évidence, Proust commettait une erreur anatomique en toute connaissance de cause. Et pourquoi commettre volontairement une telle erreur ? Sinon pour faire signe ?
« Pensez que je n’aurais même pas pu faire comprendre à cet idiot de Froberville que le nom de Cambremer était étonnant », confie la duchesse de Guermantes à Swann[11]. Le nom de Cambremer fait signe. Personne ne le comprend mieux que Swann.
« C’est quelqu’un de très en colère et de très convenable qui n’a pas osé aller jusqu’au bout du premier mot. » C’est-à-dire Cambr(onne). « Mais puisqu’il ne devait pas pouvoir s’empêcher de commencer le second [c’est-à-dire Mer(de)], il aurait mieux fait d’achever le premier pour en finir une bonne fois[12]. »
Le nom de Cambremer se substitue à un nom imprononçable. Mais ce nom imprononçable, on peut toujours le radiographier.
Pourquoi ne pas radiographier les vertèbres de la tante Léonie ? Swann explique précisément comment s’y prendre.
C’est quelqu’un de très coincé qui n’a pas osé aller jusqu’au bout du premier mot, c’est-à-dire vert(us). Mais puisqu’il ne devait pas pouvoir s’empêcher de commencer le second, c’est-à-dire hébr(aïques), il aurait mieux fait de dire carrément « vertus hébraïques », plutôt que de dire « vertèbres ».
Il suffit de prononcer le e final de « vertèbre » pour y entendre « hébreu ». Comment ne pas y songer, s’agissant d’un roman où la famille juive de l’auteur disparaît pour ne plus être évoquée qu’à travers des signes ?
Qu’est-ce que les « vertus hébraïques » ?
Eh bien… écoutez Swann :
« La générosité, la charité, la solidarité, le pardon des injures, la probité, la délicatesse, jusqu’à continuer d’aimer ceux qui nous frappent, ce sont justement les vertus juives »[13].
Et maintenant, écoutez Marcel :
« Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire[14]. »

Comprenez que ces vertus sont si présentes dans l’âme de Léonie qu’on a l’impression qu’elles transpercent son front en l’irradiant, comme des lettres hébraïques se révélant sur la page ridée d’un parchemin pour rappeler le souvenir de Nathé Weil.
[1] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, version Fallois, Gallimard, p. 128.
[2] Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 109.
[3] Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Esquisse VIII, Pléiade, p. 667.
[4] Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Pléiade, p. 297.
[5] André Gide, Journal, Pléiade, p. 848.
[6] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, version Fallois, Gallimard, p. 54.
[7] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve (version Fallois), Gallimard, p. 53.
[8] Marcel Proust, manuscrit de la Recherche, cahier 8, 1909, esquisse XIV, dans Du côté de chez Swann, Pléiade, pp. 696-697.
[9] Marcel Proust, manuscrit de la Recherche, cahier 8, été 1909, édité en ligne, gallica.bnf.fr.
[10] André Ferré, Les années de collège de Proust, Gallimard, p. 90.
[11] Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 336.
[12] Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 336.
[13] Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Esquisse VIII, Pléiade, p. 667.
[14] Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 51-52.
