Le 7 janvier 1892, Proust servit comme garçon d’honneur au mariage de sa cousine, Louise Neuburger, avec Henri Bergson, un mariage célébré par le grand rabbin de France dans la grande synagogue de Paris – ce qu’on appelle la Rothschild Shul en yiddish –, la synagogue édifiée par les Rothschild pour l’offrir à la communauté juive.
Gustave Neuburger, le père de la mariée, comptait parmi les dirigeants de la banque Rothschild, et Léon, son frère cadet, occupait également un poste important dans la même banque.
Godchaux Weil, l’un des grands-oncles de Proust et l’un des principaux conseillers des Rothschild en matière religieuse, s’efforçait de convaincre les Juifs de ne pas former que des hommes d’affaires. Gustave Neuburger le comprenait bien.
Il avait arrangé le mariage de sa fille aînée avec un intellectuel de premier ordre, formé à l’École normale supérieure, agrégé de philosophie, enseignant au lycée Henri IV, promis à une carrière prestigieuse à l’Université.
Gustave ressentait la nécessité de faire entrer dans sa famille un homme de savoir – laïc, bien entendu – mais qui ne restituait pas moins ce que représentait jadis un rabbin dans les communautés juives traditionnelles.
Marcel s’intéressait beaucoup au mari que l’on destinait à Louise, sa cousine.

Bergson avait l’air à la fois introverti et rebelle, décidé à provoquer un scandale, s’il le fallait, pour servir les intérêts de la vérité, tout en conservant une allure on ne peut plus conventionnelle : très bien élevé, très gentil, très discret, ne cherchant pas du tout à se mettre en avant.
À 32 ans, vieilli avant l’âge, on ne pouvait pas dire qu’il était beau. Il n’en séduisait pas moins Marcel. Comment ne pas être séduit par un tel maître ?

Bergson se rendait évidemment compte de son pouvoir de séduction sur Proust. Un pouvoir qui s’exerçait dans les deux sens, ce qui explique qu’il l’ait choisi comme garçon d’honneur.
Le cérémonial à la synagogue s’était considérablement transformé sous le Premier Empire, afin de s’adapter à l’esthétique française. On y avait introduit un décor, des costumes, des chants, etc.
La synagogue rothschildienne prenait modèle sur l’Opéra de Paris. Des musiciens comme Meyerbeer ou Rossini avaient composé des œuvres spécialement destinées à la liturgie judéo-française.
Un grand mariage impliquait un orchestre et un chœur. Au balcon, comme au parterre, on assistait à un spectacle splendide.
Néanmoins, l’office qu’on y célébrait restait globalement fidèle aux rites traditionnels. Seule l’esthétique changeait.
Marcel, en garçon d’honneur, se tenait devant le tabernacle près des mariés. On avait posé un verre en cristal enveloppé dans une serviette de soie sur le tapis devant eux.

Et au moment le plus solennel, quand les chanteurs et les musiciens se turent, Henri écrasa le verre d’un coup de talon – un coup claquant qui résonna dans toute la synagogue comme pour dire : « Eh bien ! C’est fait. Et c’est irrémédiable. Rien ne pourra plus nous séparer. »
Voilà comment les mariés se juraient fidélité chez les Juifs. Et aussitôt le chœur entonna le psaume qui rappelait l’exil à Babylone : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche ! Que ma langue s’attache à mon palais ! » Car, en se jurant fidélité, les mariés n’en juraient pas moins de rester fidèles à Israël.
À la fin des années 1890, Proust travaillait à son roman Jean Santeuil. Or quelque chose d’imprévisible apparaissait soudain dans le texte qu’il était en train d’écrire.
Le vase en verre de Venise brisé par son héros, lors d’une dispute avec sa mère, y rappelait le rite de la brisure du verre à la synagogue.
Eh oui ! Quelles que soient leurs dissensions, rien ne pourra séparer Mme Santeuil et son fils. Ce verre brisé, « ce sera comme au temple le symbole de l’indestructible union », écrivait-il[1].
Problème : Jean Santeuil appartient à une famille catholique tout à fait classique, de sorte qu’il ne peut pas dire une chose pareille. Comment pourrait-il invoquer un rite proprement juif pour célébrer sa réconciliation avec sa mère ?
Peu importait à Proust.

Bergson était issu d’une des plus grandes familles juives de Varsovie.
Samuel Zbitkower, son arrière-grand-père, finançait le mouvement hassidique, un mouvement mystique très populaire dans le monde yiddish. Zbitkower construisait des synagogues, des écoles, des académies rabbiniques où l’on enseignait la Cabale selon les vues du Baal Shem Tov (le « maître du saint Nom »), le fondateur du mouvement.
Même si, à Paris, ils s’étaient fondus dans la bonne société israélite, les Bergson restaient profondément attachés à la culture hassidique. Samuel Liddell Mathers, le beau-frère d’Henri, le mari de sa sœur Mina, avait traduit en anglais la Kabbala denudata, le recueil de traductions latines des grands textes de la Cabale juive.
Quant à Henri, il venait de publier son Essai sur les données immédiates de la conscience, sa thèse de doctorat dans le même esprit.
L’élan vital, concept fondamental chez Bergson, restitue ce que les cabalistes appelaient le rouah, c’est-à-dire le souffle émané de Dieu, l’énergie créatrice, la puissance primordiale, porteuse d’une félicité ineffable, mais perpétuellement contrariée par des forces attristantes, décourageantes, accablantes, liées à l’intelligence humaine et à ses limites.
« Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence », affirmait le jeune Proust[2]. Cette idée, il la trouva dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience. La véritable puissance, ce n’est pas l’intelligence. Il ne suffit pas d’être intelligent pour accéder à la vérité.
Bergson réprouvait la pensée abstraite et lui préférait l’intuition concrète dont dépendaient toutes sortes d’expériences mystiques qu’il extrayait du champ religieux pour investir le champ philosophique. Eh bien, ce qu’Henri faisait en philosophie, Marcel se promettait de le faire en littérature.
Le 7 novembre 1892, Proust invita Fernand Gregh « à venir dîner ce soir lundi, à 7 heures précises, seul avec M. Bergson et surtout pas en habit »[3]. Gregh ne s’attendait pas à ça. Il venait tout juste d’avoir dix-neuf ans, sidéré à l’idée d’être présenté à un tel philosophe.

« Nous possédons tous nos souvenirs, sinon la faculté de nous les rappeler », affirmait Bergson[4]. Ce qu’il entendait par « souvenirs », ce n’étaient pas seulement les souvenirs individuels. Ce qu’il entendait par « souvenirs », c’était surtout la mémoire universelle, la mémoire commune à tout être vivant.
Seulement, pour s’en souvenir, faut-il encore pouvoir communier avec le Vivant puisque cette mémoire-là détient la puissance qui fait que l’on n’ignore plus rien.
« Le point théorique est la télépathie », expliquait Proust à l’âge mûr. « Bergson trouve que si le jour où une femme meurt au Cap, sa fille en a la vision à Paris, ce n’est pas là un fait extraordinaire ; mais que l’extraordinaire est que ces phénomènes se produisent si rarement. La conscience selon lui ne résidant nullement dans le cerveau, les diverses consciences devraient être tout naturellement en communication[5]. »
La télépathie crée un monde limpide, forcément transparent, où chacun sait exactement ce qui se passe dans la tête de l’autre. On ne peut pas mentir, on ne peut rien cacher dans ce monde-là. La jalousie n’y a aucun sens.
Ce monde, c’est le Vivant pour Bergson, les espèces vivantes formant un même ensemble, à une exception près : l’espèce humaine. Tout le problème est là.
L’humanité a refoulé son instinct animal pour se fragmenter en individus persuadés de la toute-puissance de leur intelligence, si bien que la télépathie n’opère plus entre les hommes.
Elle n’a pas disparu pour autant – insoupçonnée en soi – selon Bergson.

Depuis la fin du XVIIIe siècle, les rabbins hassidiques s’opposaient avec véhémence aux autorités juives acquises à la Haskala, c’est-à-dire aux Lumières modernes, les Lumières kantiennes en particulier, les Lumières que l’on enseignait dans les universités allemandes auxquelles les Juifs avaient désormais accès, des Lumières abominables aux yeux des disciples du Baal Shem Tov.
Bergson reprenait le même discours, en l’adaptant à la culture française. Il dénonçait notamment « l’erreur de Kant » qui, selon lui, confondait le temps avec l’espace – ce qui revenait à confondre la vie avec la mort[6].
Bergson s’attaquait ainsi à toute la philosophie allemande issue des Lumières kantiennes.
Dans un pays comme la France, qui souffrait d’un complexe d’infériorité par rapport à l’Allemagne depuis la défaite de 1870, il produisait un anti-intellectualisme lié à un antigermanisme qui eut une influence considérable sur les intellectuels que fréquentait Proust, de quelque bord qu’ils fussent, de l’extrême gauche à l’extrême droite : Daniel Halévy, Emmanuel Berl, André Gide, aussi bien que Maurice Barrès, Charles Maurras ou Léon Daudet.

« Quant aux “joies de l’intelligence”, pouvais-je ainsi appeler ces froides constatations que mon œil clairvoyant ou mon raisonnement juste relevaient sans aucun plaisir et qui restaient infécondes[7] ? », remarque Marcel (le Marcel du roman).
L’idée de remettre en cause les « joies de l’intelligence », cette idée, Proust la trouva également dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience.
Paradoxalement, Bergson incarnait l’intellectuel anti-intellectuel. Une figure conceptuelle qui, le cas échéant, justifiait la xénophobie et le nationalisme aussi bien que l’antidémocratisme et le corporatisme, même si Bergson lui-même ne s’engageait pas sur le terrain politique.
C’est justement ce qui lui permettait de fonder ce que Bernard-Henri Lévy appellera l’idéologie française – l’idéologie majoritaire en France, autrement dit l’anti-intellectualisme répandu partout, jusque dans les universités et les grandes écoles, et cela durant plus d’un demi-siècle[8].

À la parution des Plaisirs et les Jours en 1896, Maurras consacra un article très favorable à Proust – le tout premier article véritablement élogieux qu’il ait jamais reçu – car son livre était alors très mal accueilli par la presse et par le public.
Maurras ne prédisait pas moins : « M. Marcel Proust nous sera un témoin de la vérité retrouvée[9]. »
Proust lui apparaissait comme un romancier bergsonien. Seulement, ce qui relevait de la thèse philosophique chez Bergson se métamorphosait avec un art admirable, aux yeux de Maurras, dans « l’allégresse poétique » des Plaisirs et les Jours.
Chez Proust, « aucune sécheresse ». « Il n’est rien qu’il ne conte avec quelque émotion. Et son ironie elle-même paraît jaillir d’une source de sympathie tenue secrète », observait Maurras[10] en faisant allusion à la puissance immanente et télépathique à la source de toute vie, selon Bergson.
L’article apporta un réconfort d’autant plus précieux à Proust que Maurras commençait alors à compter parmi les critiques littéraires de premier ordre.
[1] Marcel Proust, Jean Santeuil, Pléiade, p. 423. (C’est moi qui souligne.)
[2] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve (version Fallois), Gallimard, p. 53.
[3] Marcel Proust, Lettre à Fernand Gregh, 7 novembre 1892, Correspondance I, Plon, p. 190.
[4] Henri Bergson, cité par Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, Pléiade, p. 374.
[5] Marcel Proust, Lettre à Armand de Guiche, 18 juin 1921, Lettres, Plon, p. 1017-1018.
[6] Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, PUF, p. 102 et suivantes.
[7] Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Pléiade, p. 444.
[8] Bernard-Henri Lévy, L’Idéologie française, Grasset, p. 153.
[9] Charles Maurras, Revue encyclopédique, août 1896, cité par Philip Kolb, dans Marcel Proust, Correspondance II, Plon, p. 109.
[10] Charles Maurras, Revue encyclopédique, août 1896, cité par Jacques-Henry Bornecque, Un autre Proust, Nizet, p. 53. (C’est moi qui souligne.)
