En février 1913, alors qu’il recherchait un éditeur, Proust expliqua à René Blum (son intermédiaire auprès de Bernard Grasset) qu’il livrait un roman dont les principaux personnages feraient, dans le dernier volume, « exactement le contraire de ce à quoi on s’attendait dans le premier »[1].

Voilà l’idée dont découle l’intrigue d’À la recherche du temps perdu

Charlus, qui se présente comme un homme à femmes au début du roman, révélera finalement son homosexualité. 

Swann, qui apparaît comme un dandy résolument sceptique, retournera finalement à la religion juive.

Mme Verdurin, qui incarne la gauche la plus vulgaire, illustrera finalement la grandeur de l’aristocratie française, devenue princesse de Guermantes.

Et ainsi de suite… jusqu’au narrateur lui-même, soi-disant hétérosexuel et antisémite, en réalité juif et homosexuel.

Cependant les personnages ne sont pas les seuls en cause dans cette affaire. Le principe qu’énonçait Proust détermine le roman lui-même, dont le dernier volume apparaîtra précisément comme « le contraire de ce à quoi on s’attendait dans le premier »

Et à quoi s’attendait-on dans le premier ? 

Eh bien, à un roman qui pouvait plaire à des lecteurs de L’Action française, le grand quotidien d’extrême droite d’alors, notoirement antisémite, dirigé par Léon Daudet, un grand ami de Proust, qu’il connaissait depuis près de 20 ans. 

Marcel à Combray.

Écoutez-le ! Françoise est une excellente domestique, remarque-t-il. Elle veille sur la maison avec beaucoup de soins. Mais elle est capable d’une telle cruauté, parfois, qu’elle lui rappelle les Juifs et leurs « lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère[2]. »

Une allusion au crime imputé à Israël depuis l’Antiquité et qui défrayait encore la chronique à l’époque où Proust concevait Du côté de chez Swann.

Or, justement, Swann souffre « d’un eczéma ethnique et de la constipation des Prophètes » selon Marcel[3]

L’eczéma ethnique se confond avec la lèpre juive dont la légende sévissait déjà dans l’Antiquité. 

La constipation des Prophètes, en revanche, est une invention de Proust. Mais elle renvoie au même imaginaire : les Juifs ne seraient pas aussi constipés s’ils n’avalaient pas autant de chair et de sang. 

Proust avait songé à une autre version : Swann donnait à certaines personnes « l’envie de lui demander si c’était vrai que les Juifs étaient forcés de manger un enfant vivant à certains jours[4]. » Proust préféra retenir la version de la constipation qui sollicite une association d’idées plus subtile. 

Ah ! Il y avait là de quoi combler les attentes des lecteurs de L’Action française, et de ses dirigeants, à commencer par Léon Daudet, soucieux de retrouver sous le « pays légal » – dominé par la « juiverie républicaine » – le « pays réel » foncièrement royaliste, catholique et antijuif.

Qu’est-ce que vous voulez ! Les visites du curé à la maison, la piété de la tante Léonie, la présence des siens chaque dimanche à la messe, ne suffisent pas à attester que la famille de Marcel est vraiment française – en tout cas pas autant qu’une réflexion antijuive.

Le lecteur ne peut pas ne pas respirer l’odeur de l’antisémitisme qui s’évapore de Combray. Elle ne cessera plus d’émaner du roman. 

Dès que je me suis habitué à cette odeur, dès que je ne la sens presque plus, m’en parvient une bouffée où son acidité s’est plus concentrée, comme s’il suffisait qu’elle se fasse oublier pour ressurgir.

Et voilà qu’un soir en mars 1917, en pleine guerre, voilà que Proust rencontra par hasard Léon Daudet chez Larue, un restaurant de la place de la Madeleine. Il y avait bien longtemps qu’ils ne s’étaient pas revus. Ils se décidèrent à dîner ensemble.

Léon Daudet et Marcel Proust.

Léon allait bientôt avoir 50 ans. Remarquablement ventru et bouffi, on le surnommait le Gros dans son journal, plutôt que de dire le Patron. 

Et pourtant Marcel lui assurait : « J’ai tellement été ravi de vous revoir l’autre jour, si jeune, si beau, et même embelli[5]. »

Il est vrai que des types bien rembourrés, voire tout à fait obèses, pouvaient lui plaire. Mais, en l’occurrence, il tâchait probablement de flatter le patron de L’Action française, lequel venait de lui annoncer qu’il allait bientôt publier une chronique de la vie parisienne – intitulée Salons et Journaux – où il traçait le portrait d’un certain nombre d’écrivains, dont lui, Marcel.

Aussitôt qu’il reçut l’ouvrage, il s’inquiéta de savoir à quoi il ressemblait sous la plume de Léon. 

Et, heureusement, il ne se trouva pas mal en découvrant son portrait en romancier « naturellement complexe, frémissant et joyeux », « l’auteur de ce livre original, souvent ahurissant, plein de promesses : Du côté de chez Swann[6]. »

Léon lui consacrait tout un chapitre dans son livre. C’était la première fois qu’une chose pareille lui arrivait.

Et pourtant, en dînant avec Léon, il s’était rendu compte qu’il n’avait toujours pas lu Du côté de chez Swann, même s’il en disait beaucoup de bien.

En revanche, il pariait que Charles Maurras (l’associé de Léon) l’avait lu, et que le livre lui avait beaucoup plu, sans quoi Léon ne lui aurait pas fait une publicité de premier ordre dans son nouvel ouvrage. Et ce n’était pas fini. 

Le patron de L’Action française allait se charger de lui faire décerner le prix Goncourt. Proust en prenait le pari.

Pari gagné ! 

Léon siégeait parmi les membres de l’Académie Goncourt, c’est ce qui lui avait permis d’accomplir cet exploit. 

Mais encore avait-il fallu l’accord de Maurras – Maurras qui, curieusement, soutenait Proust depuis des années, depuis Les Plaisirs et les Jours, son premier livre, sans pour autant entretenir une amitié, ni même des relations un tant soit peu suivies avec lui.

« Je n’oublie pas qu’un des premiers, jadis, vous avez parlé d’une façon délicieuse des Plaisirs et les Jours. Je vous ai toujours gardé de cet article une reconnaissance infinie », confiait Proust à Maurras[7]

Alors, en décembre 1919, À l’ombre des jeunes filles en fleurs venait d’obtenir le prix Goncourt.

Tout le monde s’attendait à ce que l’Académie Goncourt couronne Les Croix de bois de Roland Dorgelès – un hymne à l’héroïsme de l’armée française écrit par un héros de la guerre –, le roman que la critique et le public plébiscitaient. L’attribution du prix au roman de Proust entraîna une avalanche d’articles hostiles.

On ne comprenait pas qu’on ait pu couronner un livre aussi difficile à lire. Et voilà que L’Action française, pourtant si anti-intellectuelle, le portait aux nues. Quel paradoxe !

Léon ne cessait de lui faire une publicité retentissante dans son journal, ce qui, là encore, n’aurait pas été possible sans l’accord de Maurras. 

En reprenant contact avec lui, alors qu’il ne l’avait plus vu depuis des années, Proust ne pouvait faire autrement que de remercier Maurras, et pour son soutien passé, et pour son soutien actuel :

« Je suis d’autant plus à l’aise pour vous dire mon admiration profonde que je ne peux plus rien attendre de L’Action française qui m’a comblé », précisait-il[8]

Proust avait rencontré Maurras au début des années 1890 chez Léontine de Caillavet, l’un des modèles de Mme Verdurin, une Juive antisémite qui tenait l’un des salons littéraires les plus prestigieux de Paris.

Maurras servait alors de secrétaire à Anatole France qui l’avait pris en pitié. Maurras était sourd. 

Dans un salon, il fallait que quelqu’un se dévoue pour lui souffler à l’oreille ce dont il était question dans les débats afin qu’il puisse y participer. Mais il entendait à peine le son de sa propre voix. Elle s’enrayait sans qu’il puisse la contrôler. 

Proust et Maurras partageaient le malheur d’être infirmes l’un et l’autre. Ils se comprenaient. 

Proust et Maurras.

Mais, s’ils se découvraient toutes sortes d’affinités, ils ne restaient pas moins en désaccord sur un point fondamental : Maurras ne croyait plus en Dieu depuis qu’une maladie lui avait crevé les tympans à l’âge de quatorze ans. 

Curieusement, même s’il appréciait beaucoup sa littérature, Maurras n’éprouvait aucune sympathie pour Proust sur le plan personnel.

« Beaucoup de jeunes filles parmi nous, la fille d’Anatole France, entre autres », racontait Maurras en évoquant le salon Caillavet au début des années 1890. 

« Et voilà qu’on s’amusa au petit jeu des “questions”. Une de ces demoiselles ne s’avisa-t-elle pas de demander : “Lequel, de monsieur Marcel Proust ou de monsieur Charles Maurras, voudriez-vous épouser ?” Et la petite Suzanne France de s’écrier avec un rire espiègle : “Monsieur Charles Maurras… parce qu’il a l’air d’un homme”[9]. »

Le chef de l’extrême droite française prenait plaisir à raconter ce genre d’histoires. 

Humainement, il ne supportait pas Proust, « trop délicat, trop poli, toujours confondu en politesse », signalait-il. 

Proust agaçait tellement Léontine de Caillavet « que “Madame” me dit un jour en me prenant à part : “Les minauderies de ce petit Juif m’excèdent !” », se souvenait Maurras[10].

Dans ces conditions, pourquoi permettait-il à Léon de lui faire une telle publicité dans L’Action française, et bien au-delà ? 

Cela reste un mystère. 


[1]1. Lettre à René Blum, 23 février 1913, in Correspondance XII, Plon, p. 92.

[2]2. Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 28.

[3]3. Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, p. 395.

[4]4. Marcel Proust, Du côté de chez SwannEsquisse IX, Pléiade, p. 669.

[5]5. Marcel Proust, Lettre à Léon Daudet, fin mars 1917, Lettres, Plon, p. 796.

[6]6. Léon Daudet, Salons et Journaux, réédité dans Souvenirs littéraires, Grasset, p. 225.

[7]7. Marcel Proust, Lettre à Charles Maurras, 26 décembre 1919, Correspondance XVIII, Plon, p. 561.

[8]8. Marcel Proust, Lettre à Charles Maurras, 26 décembre 1919, Correspondance XVIII, Plon, p. 561.

[9]9. Charles Maurras, cité par Henri Massis, Entretiens avec Charles Maurras, réédités en ligne, revuedesdeuxmondes.fr.

[10]10. Charles Maurras, cité par Henri Massis, Entretiens avec Charles Maurras, réédités en ligne, revuedesdeuxmondes.fr.

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