Brune altière, regard intelligent cerné de très grandes lunettes rondes ou parfois rectangulaires qui lui donnentune allure un peu seventies, bouche carmin mat.

Elle se définit comme « un artisan du digital », c’est-à-dire qu’elle apporte un soin « très manuel » à tout son contenu : le montage des vidéos, le choix du son et celui des bonnes pages… 

Estelle Derouen, 29 ans, violoniste – elle a étudié au conservatoire –, se dit perfectionniste. Elle l’est. 

Elle s’exprime avec vigueur, franchise, délicatesse et précision. Elle s’intéresse principalement à la littérature contemporaine, et surtout à la littérature érotique. 

Parmi ses très belles critiques, on rencontre Clarisse Michaux (La gaieté me sidère), Karim Kattan (Hortus conclusus), Olivier Lovrenski (Tah l’époque), Jenny Erpenbeck (Kairos), Vincent Petitdemange (Requiem au bord du jour), Louise Browaeys (Bleue comme la rivière), Assia Djebar (Les impatients)…

Elle mène parfois des entretiens avec des écrivains tels qu’Éric Reinhardt ou Théo Casciani. Elle reçoit un nombre impressionnant de livres chaque semaine. 

Elle me confie son goût pour les voix singulières, le beau style. Elle offre une perspective passionnée, mais aussi lucide et réaliste sur la beauté bohème de son activité de critique littéraire, qu’elle prend toutefois très au sérieux. 

Elle a travaillé dans un cabinet ministériel et pour des revues littéraires. Elle a un enfant. Elle aime lire et flânerau Nemours, place Colette, au Palais-Royal. Elle aime aussi les coffee shops et les matchas. En ce moment, elle écoute beaucoup Mylène Farmer, Voyou, « Five minutes » de Her et Jungle.

Elle lit Bataille, Pessoa, Gracq, Céline et Jean-Baptiste Del Amo. Récemment, elle a découvert Nicole Bleydont elle a aimé La panthère bleue.

Elle me fait remarquer que depuis quelque temps, la société que composent les personnes qui, comme elle, parlent de littérature sur les réseaux sociaux, tient à ne plus se faire appeler « influenceurs littéraires » mais plutôt « créateurs de contenu littéraire sur les plates-formes digitales » ou, un peu plus simplement,« créateurs de contenu littéraire ». Moi, je veux bien, mais franchement, les trois sont un peu catastrophiques. BookstagrammeurBooktokeur, c’est n’est pas vraiment mieux. Il faudra pour le moment se contenter d’une valse un peu maladroite entre tout cela.

Estelle Derouen, ou @mademoisellemoncoeur, est la personne à suivre pour être sûr de ne rien manquer de ce qui compte de meilleur dans les dernières sorties – surtout si vous aimez ce qui brûle. 

Entretien

La critique sur les réseaux est indéniablement plus spontanée, efficace, prenante, gratuite et toujours accessible. Elle semble mieux adaptée aux nouvelles mœurs de cette époque.

Je me demande si notre influence est chiffrable. L’écho de « La Grande Librairie », par exemple, se traduit par un vrai rebond des ventes et des commandes. Sur Instagram, c’est plus éparpillé, plus variable. Je ne sais pas dans quelle mesure notre influence peut être mesurée. C’est une question que je me pose en permanence : quel est l’impact réel, économique, des créateurs de contenu ? On n’a peut-être pas encore assez de recul pour disposer de chiffres parlants. Nous fonctionnons surtout comme un bouche-à-oreille amplifié. Tout dépend de notre audience. Quand je rencontre les éditeurs, je vois qu’ils ont besoin de nous, tout en ignorant exactement à quel point il est efficace de faire appel à nous. Ce serait intéressant d’étudier notre impact.

On vous envoie beaucoup de livres ?

Oui, trop. Parfois cinq par jour, parfois aucun, parfois énormément. Il y a plusieurs catégories : les livres que je demande moi-même, de façon spontanée ; les programmes que je reçois en avance, souvent sous forme de questionnaire où l’on coche les titres qui nous intéressent ; et les ouvrages que je découvre en librairie ou dont j’ai entendu parler, sachant que je peux les obtenir directement. Mais je reçois aussi beaucoup de livres que je n’ai pas demandés et que je ne souhaite pas.

Cela signifie-t-il que, pour de nombreux éditeurs, vous faites partie des voix qui comptent pour défendre un livre ?

Je m’occupe surtout de littérature blanche contemporaine, donc je suis ancrée dans l’actualité. Je lis des classiques, mais je suis bien plus attentive à ce qui sort aujourd’hui. Naturellement, on m’envoie – parfois un peu trop – les nouveautés, et cela m’intéresse. J’ai des amis journalistes : je reçois plus de livres qu’eux, je le sais.

Êtes-vous curieuse de tout ce que vous recevez ? Jetez-vous un œil à tout ?

Oui, je regarde tous les catalogues ; c’est une passion. J’aime prendre du recul sur les tendances, voir ce qui se vend, car cela reflète à la fois une demande et ce que les écrivains ont envie de dire. Nous avons vu récemment – cela a toujours existé, mais de façon plus marquée – tout un engouement pour les récits sur la mère, le père, le deuil : une génération d’écrivains qui a perdu leurs parents s’est mise à écrire sur eux. Je m’intéresse à la littérature du corps, charnelle, érotique, physique, scientifique. J’aime la façon dont on raconte le corps aujourd’hui, à travers des textes féministes et modernes. J’adore analyser l’identité d’une maison d’édition, ce qu’elle cherche à promouvoir. Je fais ensuite mon marché. « Ça m’intéresse, ça pourrait marcher. » Ensuite, selon ma relation avec la maison, se pose la question d’une collaboration commerciale – être payée pour en parler – ou bien je le demande gratuitement, sans délai imposé.

Quelles sont vos impressions sur la littérature contemporaine française en général ? Comment la qualifieriez-vous ? Quels grands mouvements identifiez-vous ?

J’aime la critiquer autant que la défendre, en m’efforçant d’être objective, car je suis souvent déçue. On remarque de très bons résumés, de bons projets, des idées séduisantes et commerciales, mais l’écriture et la mise en œuvre ne sont pas toujours à la hauteur. Ce que j’aime dans la littérature contemporaine, c’est la liberté stylistique : tout est permis. Des jeunes écrivains utilisent des figures presque désuètes qui fonctionnent ; d’autres jouent avec les mots. On voit de plus en plus de romans en vers libres, l’écriture inclusive qui s’immisce, de nouveaux mots qui apparaissent. C’est la grande force de la forme contemporaine. Sur le fond, les écrivains se racontent eux-mêmes. On a moins de faiseurs d’histoires et de fictions pures et davantage de témoignages bien écrits. L’autofiction a pris une place vaste.

Déplorez-vous la quasi-absence du genre de la fiction ? Éprouvez-vous une envie de lire des fictions, ou cette absence générale éteint-elle en vous cette envie – un peu comme un muscle que l’on n’utiliserait plus ?

Personnellement, je suis à la recherche d’un style ; c’est l’écriture qui m’intéresse. Je ne suis donc pas en manque de fiction. J’adore Céline, l’un des rares écrivains qui pourrait me donner envie d’écrire, et au fond il se raconte beaucoup lui-même. Même chez les classiques, on retrouve ce récit de soi et cette réinvention.

C’est toujours le style et la créativité qui sont au cœur du problème pour vous.

Oui, absolument.

Parmi les plumes contemporaines, quelles ont été les bonnes surprises récentes, les belles découvertes que vous conseilleriez à nos lecteurs ?

J’ai une immense admiration pour Jean-Baptiste Del Amo. J’ai lu tous ses romans ; pour moi, c’est un très grand romancier. Il faut lire tout Del Amo. Sinon, j’aime beaucoup Jean-Philippe Toussaint.

Vous citez deux auteurs vivants… Vous qui aimez Céline, vous savez ce qu’il disait : deux ou trois écrivains par génération, deux ou trois styles nouveaux, pas plus, et le reste n’a strictement aucun intérêt. Pensez-vous que ce soit une chance ou une malédiction d’avoir tant de livres et tant d’écrivains ?

C’est une chance d’avoir une riche activité littéraire, avec des rentrées en septembre et en janvier. Cela ne m’empêche pas de déplorer le surnombre de livres. On pourrait en sortir un peu moins et mieux accompagner les écrivains qui se retrouvent souvent seuls. Publier un peu moins et un peu mieux.

Le sort peut être parfois très cruel pour un livre mal défendu.

J’aime défendre ceux qu’on n’a pas vus, ceux qu’on a ratés. Il m’arrive de faire l’impasse sur un grand succès. Je n’ai toujours pas lu Triste tigre de Neige Sinno, par exemple, parce que le livre a eu tous les prix ; je le lirai, mais un ouvrage trop poussé, trop aidé, n’a pas besoin de moi. J’essaie d’être utile en lisant les livres qui me plaisent et pour lesquels les auteurs n’ont pas eu l’appui presse qu’ils auraient mérité. C’est aussi le cas pour la littérature érotique, très méprisée et menacée par la romance : j’essaie de la mettre en avant avec mes goûts et mon approche.

D’ici quelques années, des influenceurs doubleront peut-être certains médias mainstream. Avec votre indépendance, votre liberté de choix et votre souveraineté de goût, on pourrait alors parler de vous comme d’un véritable contre-pouvoir dans le monde littéraire, sauvant les « petits » livres et contrebalançant les structures traditionnelles de la critique.

J’essaie de rester fidèle à ce qui m’a motivée au début. J’ai créé ce compte pour ne pas oublier ce que je lisais. Comme j’aime l’image, j’ai commencé par photographier les livres, comme un carnet de bord. Puis on m’a dit d’écrire ce que j’en pensais. J’ai développé, d’abord anonymement. On y prend goût. C’est une approche personnelle ; on ne veut pas la perdre.

Quel regard portez-vous sur le phénomène de la critique littéraire sur les réseaux sociaux ? Je découvre tout cela et j’ai l’impression que c’est extrêmement varié. 

Pour être honnête, je lis assez peu les chroniques de mes homologues et peu la critique en général. J’ai mes rituels : je ne rate aucune émission du « Masque et la Plume », j’aime les interviews de Beigbeder au Figaro. Sur Instagram, il existe quelques personnes dont j’apprécie vraiment le traitement ; on retrouve là l’idée que la singularité fait la force. Le problème d’Instagram est que ça reste un réseau d’images : l’image domine souvent le contenu écrit. J’aime les arguments, une approche analytique et critique. Je suis souvent un peu déçue par ce que je lis, non par prétention, mais parce que cela ne répond pas à mes attentes. Je suis plutôt intéressée par la présence d’un livre, par la façon dont les maisons communiquent et à qui elles font appel.

Considérez-vous qu’Instagram n’est pas un format adapté à une critique littéraire digitale à proprement parler ?

Ça dépend. La critique littéraire se lit. J’aime faire des chroniques vidéo, mais on est rattrapé par un sens de l’esthétique. J’alterne entre vidéo et écriture. Quand j’écris, je sais que je suis peut-être lue par trente personnes – c’est toujours plus que certains magazines. Je me fais plaisir, et je suis ravie quand cela fait plaisir à l’éditeur et à l’écrivain. Instagram reste un moyen de présence : c’est rare qu’une chronique écrite me donne vraiment envie de lire ; c’est plutôt le fait de voir le livre apparaître plusieurs fois qui suscite ma curiosité.

Peut-être y aurait-il des formes hybrides, digitales et physiques, à inventer. Tendez-vous vers cela ?

J’ai eu la chance d’être conviée à un colloque à l’Académie royale de Bruxelles sur la littérature érotique, grâce à mon travail sur Instagram et à une enquête que j’avais coordonnée. L’activité n’est pas que virtuelle ; elle se prolonge vite dans la vraie vie. On me demande de plus en plus de coordinations, de rencontres en librairie, d’articles, de rédaction en chef. Quand on interviewe un écrivain, on passe de l’écran au café.

Dans l’idéal, comment aimeriez-vous que tout cela évolue ? Avez-vous des projets ou des objectifs, ou vous laissez-vous porter ?

Je ne serais pas contre professionnaliser ma présence digitale au sein d’une maison d’édition, créer ma micro-entreprise et faire des collaborations commerciales. J’ai beaucoup aimé travailler pour des revues ; cela me manque. J’avais aussi un projet – un peu mort-né – de boîte de production pour proposer des formats d’interviews longs avec des écrivains, formats qui pourraient ensuite être achetés par une chaîne. Laisser plus de temps aux auteurs, créer des entretiens qui n’existent pas vraiment sur les réseaux. Dans mon rêve, j’aurais un espace sur une radio que je créerais moi-même, où je mélangerais générations, genres, écrivains de mondes différents. J’aime les confrontations, les débats. Nous sommes à Paris, dans une bulle très éloignée de la réalité nationale : la plupart des gens ne lisent pas. Et même dans cette bulle, il y a des microbulles. J’aime mélanger, surtout dans une époque crispante. Le podcast, c’est une affaire de séquences : un sujet, des écrivains, y compris ceux qui ne sont pas connus.

Faire clasher les microcosmes littéraires entre eux.

Oui, et remettre en avant l’utilité de l’écrivain.

Pensez-vous que les créateurs de contenu aient un rôle capital à jouer dans la survie de la littérature à l’heure des réseaux ?

Peut-être, sur le long terme. Nous sommes les nouveaux ambassadeurs des lettres. Et nous jouons ce rôle de contre-pouvoir : réajuster les places en donnant de l’espace à des écrivains et à des livres qui ne sont pas spécialement appuyés par la machine médiatique.

Ou qui ne dépendent pas du réseau, de l’entre-soi.

C’est ça. L’entre-soi est humain : on parle des livres de ses amis. Je ne peux pas le critiquer, j’en serais la première victime et la première consommatrice. Mais c’est au détriment d’un tas d’écrivains. Et très vite, on retrouve un deuxième entre-soi sur Instagram ou TikTok. Le contre-pouvoir est relatif. Les plus libres sont ceux qui ne rentrent pas vraiment dans la machine. Dès qu’on est payé pour parler d’un livre, il y a un projet de mise en avant. Nous sommes des sauveurs déjà corrompus, je dirais.

C’est mieux que rien.

Il ne faut pas oublier que nous sommes soumis au réseau lui-même. Je suis sur Instagram et TikTok. Instagram a mes images et mes vidéos, mais je dois m’adapter à son algorithme qui évolue en permanence. Il n’y a pas si longtemps, les hashtags fonctionnaient bien ; aujourd’hui c’est autre chose. Avant, Instagram n’avait que des photos. Aujourd’hui, il y a autant, sinon plus, de vidéos, car les gens ne lisent plus : ils écoutent pendant qu’ils font la vaisselle ou sont aux toilettes. Le format ne doit pas dépasser trois minutes, idéalement une minute, sinon on lâche. Il faut des sous-titres. Avant, une story avec photo et chronique suffisait. Aujourd’hui, il faut au moins cinq photos, une musique en écho. Cela ajoute du travail, on perd l’instantanéité, on entre dans une vraie gestion d’agenda et de communication.

Vous faites du sur-mesure.

Oui. J’ai parfois la prétention de ne pas être tout à fait dans le moule. Je me fais plaisir et j’ai créé une communauté que j’essaie de contenter. Mon esthétique n’est pas mainstream – pas de tulipes ni de mimosa de saison. Je parle beaucoup d’érotisme : le mot « sexe », le mot « cul » ne favorisent pas l’algorithme. Et certaines stories sont censurées.

On a le droit de dire « cul » sur Instagram ?

Oui, je le fais. Mais certaines couvertures avec un corps nu féminin m’ont valu des avertissements. Il y a un an, un livre sur l’homosexualité n’a pas bien marché parce que les mots étaient bloqués. Tout ce qui est sexuel, politique ou engagé est mis de côté. Le réseau censé être un espace de liberté se révèle « censuré ».

Vous mettez le doigt sur une censure hyper-préventive et arbitraire.

Ce n’est pas fait intelligemment. Le grand problème de l’IA, ce sont les paramètres : il n’y a pas de cerveau humain derrière.

Essayez-vous d’aller contre, ou vous adaptez-vous, en vous autocensurant par prévention ?

Avant, j’étais la rebelle de service, anonyme, petite communauté : je disais ce que je pensais. En voulant me professionnaliser, je suis restée libre dans mes lectures, mais je ne fais plus de critiques négatives. Je nuance – comme récemment avec Les Hauts des Hurlevent – mais si je détestais un livre, je n’en parlerais pas. Je reste rebelle en mettant en avant des textes transgressifs. Mon écrivain favori est Georges Bataille. Il y a une vigilance plus qu’une interdiction.

J’étais effarée du nombre de followers sur les comptes qui parlent de New Romance. Je ne me rendais pas compte de l’ampleur du phénomène. Qu’en pensez-vous ?

C’est fou. Au festival du livre de Paris, le nombre de stands consacrés à la New Romance depuis quatre ou cinq ans est impressionnant. Le pire, c’est que ce n’est même pas un chemin qui mène à un attachement aux livres. Le public – souvent des jeunes femmes étudiantes – arrête totalement de lire dès qu’il entre dans la vie active. Elles ne passent pas à d’autres romans. C’est triste.

Alors que Georges Bataille, c’est de la New Romance en mieux : mêmes effets d’intensité, d’érotisme, de violence.

Et c’est littéraire, au moins. 

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