Ce ne sont pas les généraux qui portent le pays.

Ce sont les épaules anonymes.

Dans les appartements aux rideaux tirés, les femmes comptent les absents. Elles ne prononcent pas toujours leurs noms. Le nom est une matière dangereuse. On le garde dans la bouche comme une braise.

Depuis les dernières frappes, depuis les annonces répétées à la radio, depuis la mort du guide suprême et les promesses de vengeance, la ville a changé de rythme. Les sirènes ont remplacé certains appels à la prière. Les drones ont traversé le ciel comme des insectes mécaniques. Mais dans les cuisines, l’eau bout toujours.

Une mère apprend à son enfant à reconnaîytre les sons.
Ceci est une porte qui claque.
Ceci est une explosion lointaine.
Ceci n’est rien.
Elle ment avec précision.
Elle ment pour que le coeur de l’enfant ne suive pas le rythme exact du monde.

Les étudiantes marchent plus vite qu’avant.
Elles ont déjà traversé la rue des insultes, des arrestations, des foulards arrachés.

Elles ont déjà connu la disparition d’un camarade.

Aujourd’hui, elles connaissent en plus la guerre suspendue au-dessus de leurs têtes.

À l’université, certains bancs restent vides.
On dit : il a été arrêté.
On dit : elle est partie.
On dit : il valait mieux.
Les phrases sont incomplètes.
Elles laissent derrière elles une traîne de silence.

Les étudiants parlent à voix basse des exécutions à l’aube.
Ils ont appris l’heure exacte où la lumière est la plus fragile.
Ils savent que c’est à ce moment-là que l’État choisit de faire disparaître les corps.
Le jour commence avec une absence supplémentaire.

Dans les quartiers plus pauvres, les hommes font la queue pour du pain plus cher que la veille.
La guerre extérieure et la guerre intérieure se rejoignent dans la même poche vide.
Le corps ressent l’inflation avant de comprendre la stratégie.

Pourtant, malgré les menaces, malgré les arrestations renouvelées, malgré les réseaux coupés, les femmes continuent de déplacer légèrement le tissu sur leurs cheveux.
Ce geste minuscule contient une géographie entière.
Il dit : mon corps n’est pas une annexe du décret.
Les enfants dessinent encore.
Parfois des maisons.
Parfois des hélicoptères.
Le ciel occupe plus de place qu’avant sur leurs feuilles.
Le quotidien n’a pas cessé.
Il s’est contracté.

On continue d’acheter des tomates.
On continue de préparer les examens.
On continue d’aimer en secret.
Mais chaque geste porte une gravité nouvelle, comme si la simple action de vivre était devenue un acte public.

Le pouvoir parle de stabilité.
La télévision montre des drapeaux.
Mais dans les couloirs étroits, dans les salles de classe, dans les chambres partagées, la vérité circule autrement : par le regard soutenu, par la main qui ne se retire pas, par le pas qui ne s’accélère pas quand l’uniforme approche.

Ce pays tient dans ces détails.

Il tient dans une mère qui laisse la lumière allumée.
Dans une étudiante qui relève la tête.
Dans un enfant qui demande encore pourquoi.

Le silence les entoure tous.
Mais il n’est plus un vide.
Il est une réserve.

Et c’est peut-être là, dans ces corps ordinaires qui persistent à vivre malgré la peur, que l’histoire recommence à respirer.

Le corps est la première résistance.
Un corps qui marche dans une ville bombardée est déjà une chambre remplie de souvenirs, une maison qui parle encore dans la poussière.
Un corps qui refuse de se plier aux ordres des forces armées ou des couvre-feux dit déjà quelque chose que les armes ne peuvent réduire.
Un corps qui chante sur un toit malgré le manque d’internet lègue à la nuit un écho que l’on ne peut supprimer.

Les frappes réciproques, les missiles qui traversent le ciel comme des phrases impossibles, ont tué à la fois les figures du pouvoir et des centaines de civils – femmes, enfants – qui n’étaient pas des combattants mais qui occupaient simplement de l’espace dans ce monde.

Il y a eu des signes d’allégresse dans certaines rues au moment de l’annonce de la mort du guide suprême. Mais ce n’est pas la joie simple. C’est une forme d’agonie qui irradie à travers les silences, plus lourde que le cri.

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