LE REGARD que de gré ou de force je pose
sur le monde alentour, qu’il soit comme la main 
que l’on plonge incurvée dans l’encre d’un bassin
où les morts de l’hiver, sans bruit, se décomposent.

Glacial, le bouillon de feuilles et d’insectes
engloutit lentement cette coupe de chair,
le rose s’en retire, elle s’emplit d’un vert
où se voit aussitôt une pêche suspecte. 

C’est un jus de désastre, où à regret s’enfoncent
ensemble l’âme et l’œil, on sombre au son d’un glas
dont chaque battement est un coup de semonce. 

Mais alors, sous les doigts, un soleil pâle et bas,
en leur chute irisant les gouttes d’eau pourrie,
les change en or, assez pour que le jour sourie. 

***

LOURDE, large, la Seine entraîne dans sa crue
une bassine rouge, un canot à l’envers,
un madrier, un seau, des lettres d’un beau vert
sur un grand écriteau, peut-être un nom de rue.

Et tout cela s’enfuit, s’enfuit à la vitesse
d’un cheval au galop, s’engouffre sous les ponts,
indifférent au bruit des moteurs, des pimpons,
tout cela déjà loin, ailleurs cette détresse.

Mais une autre déjà ! sans cesse ça défile,
des restes en tout genre, agiles, se faufilent,
évitent les remous qu’aggrave le limon

et on les trouve seuls, beaux comme qui déserte,
ils viennent, passent vite et s’en vont à leur perte,
emportant avec eux tous les regards d’amont.

***

LE BÉBÉ en morceaux n’a pas passé l’hiver, 
il vient d’éclabousser de sa jeune cervelle
un mur sale, soudain placardant la nouvelle
que dans ce quartier-ci l’abattoir a rouvert. 

Les trottoirs encombrés de pneus et de frigos
sont à présent farcis de bouts de chair humaine,
un reste de vieillard glapit et se démène
à comparer ses bras devenus inégaux. 

Vingt-six sources de sang s’écoulent dans la rue
et font naître des lacs plus rouges que le soir
qui descend calmement, zébré de gyrophares 

et salué trop fort d’un concert de pimpons.
Une femme hébétée recherche son poupon
que la bombe a réduit à la portion congrue. 

***

LE TRAIT de la rivière à Pashupatinath
soulignait la colline où des singes barbus,
comme d’un vieux savoir secrètement imbus, 
ayant montré les dents filaient à quatre pattes. 

Les perruches tiraient en oblique le fil
de leur vol d’un vert cru et criblaient l’atmosphère
de leurs cris éraillés, musique mortifère
sitôt que l’œil, en bas, y mêlait le profil 

des lents morts rôtissant sur la belle ordonnance
des bûchers. La fumée frisottait dans le vent, 
une cuisse cuisait une dernière danse 

et, crépitant un peu, lançait des étincelles
qui s’en allaient mourir dans les yeux insolents
d’un sâdhu nu, un pied sur une balancelle. 

***

Ô HALLES de jadis, festons de girandoles
donnant un air de fête à la rue Saint-Denis !
Ces grappes de putains à donner le tournis,
et ces trognons de choux dormant dans les rigoles ! 

Les bananes en tas évoquant des tropiques
finissaient de mûrir au soleil de minuit,
on se sentait passer doucement d’aujourd’hui
à demain, ô trépas tellement sympathique

qu’on courait l’arroser au zinc avec les forts
accoudant leur fierté des besognes sanglantes. 
Et le feu de l’alcool apportait son confort 

à cette nuit de brume, une fraternité 
s’imposait, ça sentait très fort – l’humanité, 
comme un parfum perdu de pourriture lente. 

***

LE PARFUM du figuier, avec la puanteur
des excréments séchés qui parsemaient la terre,
composait un bouquet dont l’entêtant mystère 
vous infusait dans l’âme une antique lenteur. 

La garrigue alentour, épineuse, accueillait
d’insidieux lézards, des vols de papillons,
et parmi les cailloux, bruns et vifs, les grillons, 
devant mes pas d’enfant, alertés s’enfuyaient. 

Et parfois, les grands jours, la mante religieuse 
majestueusement déployait ses engins
de mort, ses petits bras dentés comme un vagin,

je regardais ses yeux énormes pivoter, 
il me semblait y voir l’alliance vicieuse 
de la verte espérance avec la cruauté. 

***

DE L’OBJET en ivoire un éléphant paraît
qui foule posément de lointaines savanes,
à l’écart des humains et de leurs caravanes
il va, philosophant, dormir dans la forêt.

Il est grand, d’un beau gris, et balance sa trompe
au rythme harmonieux de ses pas souverains,
sa queue bat la mesure à son arrière-train,
il fait vibrer le soir que la poussière estompe.

C’est à ce moment-là qu’il entend retentir
les cris, les mots hurlés, et ensuite les tirs.
Il est mort. À la scie on coupe les défenses.

La belle Afrique noire a du sang sur les mains
et moi, sur mon bureau, d’une grande élégance,
une courge d’ivoire au ton de parchemin.

***

Ô FIN D’APRÈS-MIDI – par-delà les platanes,
du vert du bleu du blanc c’est la Seine à Paris,
les moteurs tout au long poussent leurs sales cris, 
un corbeau pontifie, une mouette ricane, 

on se sent tout à coup le cœur éparpillé –
à quoi se retenir ? L’ombre est plus verte au bord, 
au fond de la couleur coule l’idée de mort
que Saint-Gervais sonnant s’efforce de nier, 

sur le ventre du fleuve un tas de charbon rampe, 
un fanion écarlate agite sa gaieté
pour un modeste adieu que l’air du soir détrempe.

La poussière du temps lentement se dépose 
sur le banc solitaire, et le doigt y compose 
l’énigme d’un dessin fidèle à l’êtreté. 

***

MON CORPS est-il à moi ? je n’en suis pas si sûr.
Il se pourrait qu’il soit à l’air que je respire
et au vin que je bois, à tout ce qui conspire
au bel agencement de ce squelette dur 

et du vivant manteau de viande qui l’habille.
Et même si mes yeux sans cesse sont enclins
à me persuader que le ciel m’appartient
parce qu’il faut qu’ils voient pour que le soleil brille, 

peut-être ne sont-ils, eux, mon cœur et mon sang, 
que la propriété de la vaste nature,
dont j’aurais seulement l’usufruit, en passant. 

En ce cas, il faudra faire la fermeture,
un jour, rendre les clés – mais cet acte fatal 
signera le retour à l’élément natal. 

***

BONHEUR, oubli de tout, avenir et passé,
les quotidiens bourreaux ont desserré leurs griffes,
le soleil a comblé tous les hiéroglyphes
qu’elles ont dans le cœur cruellement tracés.

Le soleil sur la peau, ce baiser archaïque,
fait sombrer dans l’oubli date, lieu, méridien,
on est là, on est bien, on ne désire rien,
on goûte le repos là-bas, sous les tropiques.

Sans mouvoir un seul membre on se sent animal,
dans l’état, supposé proche de l’idéal,
du grand zèbre repu vautré dans la savane.

Oui mais, passe un nuage, exit le nonchaloir,
car le zèbre soudain revoit, qui se pavanent,
les hyènes du regret et les lions de l’espoir.

***

LES PAS aventurés dans l’église déserte
tirent le marbre froid de son sommeil muet, 
leur écho rebondit et meurt dans l’ombre verte 
que versent chichement les vitraux embués.

Puis un parfum d’encens où sont tapis des ors 
met l’âme ultrasensible à l’heure orientale, 
rois mages et chameaux entrent dans le décor 
qui s’allume soudain d’une étoile mentale. 

Filante, elle se noie dans l’eau du bénitier
où flotte languissant comme les algues brunes 
le souvenir des doigts de pécheurs amnistiés 

par l’homme qui là-bas, cloué sur du bois sec, 
ouvrant tout grand ses bras d’ivoire, sans rancune, 
reçoit ses assassins pendu comme un y grec. 

***

EN LOURDS MOTS lacérés la fureur de l’homme ivre
sème son désespoir dans le grouillant sillon
de la rue, et soudain, vient y mettre un bâillon
le litre rouge sang embouché comme un cuivre.

Las, sur ce sol ingrat qu’arrosent la sueur 
suave de la vigne et le malheur, personne – 
presque tous ont le cœur collé au téléphone, 
reste seule à lever la graine de la peur. 

Et quand la rage éclate en une pluie d’insultes 
et de souvenirs morts, de vieux souliers percés 
lancés contre le ciel, qu’une âme catapulte, 

alors, dans le sillon, les fourmis mécaniques, 
rajustant prudemment leur cuirasse chronique, 
passent au large, loin, vite, les yeux baissés. 

***

AU TRAVAIL que la mort avait bien commencé, 
la rigueur de l’hiver mit la dernière touche :
le pauvre corps, sans bruit, de sa dernière bouche 
interminablement poussait un cri glacé 

que balançait celui qui poussait la brouette 
au rythme saccadé de ses pas mal chaussés. 
Il fatiguait, sans cesse il fallait redresser 
cet homme surgelé faisant des pirouettes

à chaque cahot. Des chiens aboyaient. La neige
compacte sous la roue imprimait son manège
à ce machin tout raide, à cet épouvantail 

fait de bâtons humains. Non loin de là, deux types
rayés de haut en bas – la marque du bétail – 
contemplaient le spectacle et se fendaient la pipe. 

***

C’EST LE VENT dans les pins, on sent comme une masse
qui se fraie un chemin sans peine ni remords,
solennel ronflement qui orchestre la mort
du fragile silence, un moindre bruit le casse.

C’en est fait de lui, mais bientôt la folle sphère
où survivent requins, coyotes, pélicans,
sur un ordre donné géométriquement,
a d’un coup décidé de changer l’atmosphère.

Alors, autour des troncs, jusqu’entre les aiguilles,
humblement se rassied sur son trône le roi,
le souverain Silence, entouré de ses filles.

L’une a du Cri de Munch la bouche écarquillée,
les mains sur les conduits auditifs appuyées,
et l’autre, de l’index, met ses lèvres en croix.

***

ILS ONT QUITTÉ leurs vents, leurs montagnes, leurs proches,
leur soleil, le parfum de leur mouton grillé,
et ont élu pour fief, seigneurs éparpillés,
un carré d’herbe grand comme un mouchoir de poche. 

Ils sont là, à deux pas de la gare du Nord,
des siècles plein les yeux, et ils sifflent les filles
qui vont à leur travail en jouant des gambilles – 
rauque, le cri du rut à la nuque les mord. 

Sur les membres sans gras les loques d’Occident 
ont du mal à cacher la lèpre d’une crasse 
inconnue jusque-là des peaux d’Afghanistan – 

c’est la boue du dédain dont le passant qui passe 
éclabousse ces corps déchus de Kandahar
qui ont leur regard fier pour unique étendard. 

***

J’ENTENDS, j’entends des cris, un homme tue sa femme,
en pleine nuit un char vient de pulvériser
quelque part en Afrique un bel enfant frisé,
un train a déraillé, la douleur fait ses gammes.

Je ne supporte plus ce sang dans les oreilles,
je vois des éclairs blancs qui cisaillent la nuit
et me jettent aux yeux cette grêle de bruits,
des balles font au loin comme un bourdon d’abeilles.

Et lorsque, tout à coup, se fait une clairière
dans cette selve obscure envahie par le lierre
des sons, et que j’entends le silence de mort,

je l’écoute. J’attends qu’enfin l’anéantissent,
enfants du seul Éden, harmonieux accords,
les cris enfiévrés de deux amants qui jouissent.

***

LE TRAIN était couché dans une aube incertaine, 
l’horizon alignait quelque douze volcans
dont quatre qu’on voyait gronder, grandiloquents, 
des menaces de feu de leur bouche hautaine. 

Les Andes infusaient dans la contrée déserte, 
en guise de réveil, le froid de leurs sommets 
qu’un petit Japonais, d’un Nikon affamé, 
mitraillait comme un fou par la fenêtre ouverte. 

Les neiges, tout en haut, couronnées de fumée, 
avalaient les ruisseaux de lave rouge sang 
dans le jour gris étain à la mine fermée. 

Aux touristes, plus tard, ce matin de légende 
offrit près d’un marché, encor plus saisissants, 
sept moutons égorgés attendant qu’on les vende. 

***

FOU formidablement le vent tordit les arbres, 
autour des invités il tombait des marrons,
la jeune pluie se mit à dessiner des ronds
sur le gris de l’ardoise et le grain pur des marbres.

La noce écartelée sous les toiles des tentes 
envoyait vers le ciel des sourires moqueurs, 
des enfants rabroués affichaient leur rancœur
d’être encor condamnés à des années d’attente. 

La bière de Belgique et le vin de Gaillac 
conspiraient à donner un tour dionysiaque
à cet entassement de chaud bétail humain, 

mais, dans le vent calmé, sous la pluie régulière,
plus panique me fut l’image singulière
d’un ânon immobile en travers du chemin. 

***

COMBIEN DE MILLES a-t-elle à son actif, la lame 
qui s’avance de front, balafrant l’océan,
pour aller s’engouffrer dans le gosier béant
du port, et puis mourir au milieu des réclames ? 

Peut-être est-elle née au bout du Pacifique
et a-t-elle joué aux îles Sous-le-Vent, 
compagne des dauphins et des poissons volants, 
déjà de loin en loin berçant des sacs plastiques. 

Puis elle aura forci sous le soc des tempêtes 
labourant l’infini tumultueux des eaux,
les mouettes riaient et criaient à tue-tête. 

Et, puissante, elle aura croisé l’île de Pâques, 
Juan Fernandez, sans voir que son destin opaque 
l’attendait sur ces bords, morte à Valparaiso. 

***

L’ORAGE vient de loin, il approche, il arrive, 
il a, pour l’annoncer, envoyé en avant
ses messagers musclés, les rafales de vent
qui échevellent l’arbre, épouvantent la grive,

font claquer le volet, puis se calment – d’un coup ! 
et la guerre commence. Oh, juste une mitraille
tirée du haut du ciel, ce n’est qu’une grenaille
inoffensive, mais donnant un avant-goût 

des forces qui derrière, en rangs serrés, s’avancent, 
car il pleut tout à coup une forêt de lances,
et le ciel en fureur, dans un fracas sans nom, 

d’un immense et blond signant son offensive, 
ordonne que l’on passe à la grande lessive
et sur la terre en pleurs fait donner le canon. 

***

NÎMES, je me souviens des jours où le mistral 
comme un blanc cheval fou ayant brisé ses rênes
galopait, galopait tout autour des arènes, 
crachant par les naseaux un fluide glacial, 

les arbres s’inclinaient partout sur son passage. 
Le ciel était d’un bleu de livre pour enfants,
le soleil arborait son or, l’air triomphant,
on eût dit le créé le jour du vernissage, 

s’il n’y avait pas eu toute cette poussière
sans cesse soulevée par les sabots du vent,
qui venait dans les yeux, enflammait les paupières. 

Oh oui, c’était très beau, à Nîmes, le vacarme
lorsque contre les murs claquaient les contrevents,
que je fermais les yeux – je me souviens des larmes. 

***

L’OR DES BLÉS moutonnait, bercé sous le ciel d’août
par l’attentive main d’une invisible brise,
le champ, le monde entier se taisait sous l’emprise
du charme qu’infusait un soir immense et doux. 

Et là, dans l’or pâli par le déclin du jour, 
se mit à resplendir une floraison rose 
qui, me décrétant l’œil exilé de la prose, 
lui offrit en son sein un permis de séjour.

Je ne me souviens plus si c’était un pommier, 
mais ce dont je suis sûr, c’est que si vous dormiez
comme moi, l’œil ouvert, couchés sur un nuage 

rose tendre, immobile, et fait de mille fleurs, 
vous auriez, au réveil, une idée du langage
qui me fit oublier le sens du mot malheur. 

***

DANS LE RECTANGLE noir filigrané de mâts 
et de haubans d’acier que le soleil fait d’or,
un solennel clapot contre les quais, tout bas, 
invite à embarquer sur le parfum du port. 

Le gazole irisé pondu par un moteur
tente bien d’exiler l’âme par les narines
vers de lointains derricks, mais le gras imposteur 
doit s’incliner devant les puissances marines : 

alangui comme l’huître entre ses draps de pierre, 
dense comme en l’oursin ses langues de corail, 
l’arôme se prélasse entre les gouvernails, 

et, sans appareiller, invisible vapeur
par le rêve affrété, vous emmène en croisière
visiter l’opulent archipel de l’ailleurs. 

***

LA MITE, permets-lui d’arpenter ton lainage
et battre à pas pressés, avides, les fourrés
de l’ancienne toison, laisse-la se livrer
à son méticuleux et muet braconnage. 

Vois comme agile et preste autant que vif-argent 
l’animal effilé s’enfile dans les mailles
pour aller se nicher jusque dans les entrailles
de ce vieux pull-over, allons, sois obligeant, 

laisse-la se gaver du souvenir de toi
et du mouton bêlant dans l’herbe nourricière
qu’aura sauvegardé la laine d’autrefois : 

il sera toujours temps, à l’heure de l’envol, 
de l’abattre d’un geste et, fatal, sur le sol, 
de lui faire avouer son être de poussière. 

***

L’OEUIL encor plein d’ailleurs, de lamas et de palmes, 
de lourds cheveux de jais nattés sous des chapeaux, 
de frontières perdues agitant leurs drapeaux, 
souffre quand l’envahit, pour le noyer, le calme 

atroce du retour. Quand, vives, les rayures
au creux desquelles, lourds, rêvent des enfançons,
éclataient de beauté à donner le frisson,
il ne lui reste plus en guise de pâture 

qu’une gamme de tons jurant avec le ciel,
du gris le plus suspect à la noirceur sans vie, 
tout un monde foncé, plat et artificiel. 

Alors, niant tout ça, l’œil retourne en dedans
où celle qu’il a vue dormait en l’attendant,
il s’en va retrouver la belle Bolivie. 

***

LA MOUETTE, assise sur son reflet, lentement 
dérive au gré de l’air sur le lac impassible,
et son petit œil rond semble avoir pris pour cible 
mon cœur qui bat pour elle imperceptiblement. 

Je suppute le poids de tout ce mouvement
pour l’heure emprisonné dans la blanche nacelle, 
j’imagine déjà le vigoureux coup d’ailes
qui le libérera pour la livrer au vent. 

Enfin, sans prévenir, la mouette se décide
et, prenant un élan donnant à l’eau les rides
en lesquelles se noie son inverse blancheur,

lance vers la hauteur tout son paquet de vie, 
et là, sous le regard levé du vieux pêcheur 
surpris par son envol, triomphante, elle crie. 

***

LA CHEVRETTE bêlait, tremblait, tapait du pied 
dans son petit sabot, on lui tenait la corne
en lui tordant le cou, l’acolyte, l’œil morne, 
considérait la main prête à sacrifier. 

La lame découpa un demi-bêlement
qui eut juste le temps de sortir par la bouche, 
le reste, par la gorge, emporté dans la douche 
de sang que fit s’abattre, écarlate aliment, 

le prêtre de Kali sur l’effigie de pierre. –
Dans une flaque rose un vivant se mourait. 
Les fidèles tassés marmonnaient des prières, 

mais déjà le boucher, d’une main machinale, 
jouant de son couteau un modeste finale, 
débite le jarret qui ce matin courait. 

***

EN ANGOLA, l’enfant. La mère qui sait lire
sait qu’en meurt un sur quatre avant qu’il ait cinq ans. 
Elle veille, la nuit, et se demande quand
la hyène de l’angoisse arrêtera de rire. 

La mouche au coin de l’œil est-elle en train, soigneuse, 
de rédiger, signer, sceller l’arrêt de mort
illisible qu’ira, sans l’ombre d’un remords,
signifier le sang à la tête teigneuse ? 

Et la bouche peinant à voler un bol d’air
à la jatte de nuit laiteuse de la case,
n’est-elle pas déjà l’urne en qui se transvasent

les sorts immémoriaux de l’Afrique fantôme ?
Puis la mère s’endort en chantonnant des psaumes
et rêve que son fils est tué à la guerre. 

***

DE TEMPS EN TEMPS il pleut dans mon appartement
et je me vois contraint de mettre des bassines,
le chagrin se répand jusque dans la cuisine
et donne peu à peu un goût aux aliments.

Ça s’infiltre, ça cloque, et des taches de doute
éclosent dans des coins de moi insoupçonnés,
sur le charme du lit, sur les murs du passé,
et dans le grand salon de l’avenir, ça goutte.

Au bout de quelque temps, lorsque la crue menace
de se rendre vraiment maîtresse de la place,
je branche la machine à sécher tous les pleurs

qui ne fait pas de bruit, marche à l’éternité,
ne laisse derrière elle aucune humidité
sauf des traces de sel qui font comme des fleurs.

***

NEIGE, fourrure blanche étendue sur le lit
de la terre en janvier dans le grand cimetière,
le dieu l’a cette nuit tirée de son vestiaire
pour garder bien au chaud les os ensevelis.

Les tombes sont là, oui. Sous le soleil avare
elles font le gros dos et garent leur granit,
leurs fausses fleurs en pot, leurs noms, leurs obiit,
sous ce pur don du ciel, hermine riche et rare.

Noires, piquées bien droit, les épingles des ifs,
s’enfonçant dans le blanc composent un motif
dont la simplicité fait toute l’opulence.

Mais, tournés vers le ciel, les yeux décomposés
ne pourront plus jamais se dire, extasiés,
que le plus beau de tout c’est le bruit du silence.

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