C’est une histoire extraordinaire. Le 20 septembre 2018, je consacre l’un de ces bloc-notes à un mystérieux blogueur irakien qui signe Mosul Eye, l’« Œil de Mossoul ». Il vient alors de publier de stupéfiantes photographies prises dans les ruines de la vieille ville, récemment libérée de Daech, au cœur de ce qui a été l’épicentre du djihadisme mondial. Ce sont des pierres. Sur ces pierres, des inscriptions hébraïques. Et, surgis du néant, les inconcevables vestiges d’une synagogue dont nul ne soupçonnait l’existence. Je relaie son appel. J’écris qu’il faut sauver ce qui vient ainsi de réapparaître de la présence juive dans l’antique Ninive. J’alerte les ONG engagées dans le sauvetage des monuments menacés par les guerres. Et sont conçus des projets de restauration que la sottise puis les lois scélérates d’un pouvoir irakien sous influence iranienne s’obstinent, hélas, à bloquer.

Deux ans plus tôt, lorsque commença la guerre pour la libération de la villeet que je partis, avec Gilles Hertzog, François Margolin, Olivier Jacquin, Camille Lotteau et Ala Tayyeb, tourner pour Arte La Bataille de Mossoul, c’est ce même blog, Mosul Eye, qui, comme les autres reporters, nous guida sur le terrain. Tout y était. Les mouvements de troupes. Les positions qui tombaient et celles qui tenaient. Les quartiers où l’on pouvait s’aventurer et ceux que Daech avait minés. Les routes ouvertes au réveil et brusquement coupées. Les check-points. Les ponts détruits. Les endroits où l’on signalait des tireurs embusqués ou des voitures piégées. Et, pour les parties les plus anciennes de la ville, l’enchevêtrement des rues, les passages d’un quartier à l’autre, les impasses, cette géographie intime où, pour une équipe étrangère venue filmer la bataille, une erreur de carrefour pouvait être fatale. L’Œil de Mossoul fut notre boussole. Notre ami inconnu. Celui qui nous a, peut-être, sauvé la vie.

Mais voici que l’homme derrière l’œil publie un livre, aux États-Unis, chez Skyhorse Publishing. Il s’intitule, comme il se doit, Mosul Eye, et l’on y découvre l’incroyable histoire de celui qui se cachait derrière ce nom. Il s’appelle Omar Mohammed. C’est un historien qui a 29 ans lorsque Daech entre dans sa ville. Il pourrait fuir. Il décide de rester et, pendant des mois et des mois, il mène une double vie. D’un côté, il se fond dans la masse, se laisse pousser la barbe, fréquente les mosquées où prêchent les tueurs, écoute, interroge, vérifie les rumeurs. De l’autre, il met en place un dispositif d’une ingéniosité folle pour faire sortir ses informations. Internet est traqué ? Il multiplie les connexions et les accès clandestins. Facebook est coupé ? Il se replie sur WordPress ou Twitter. Ses notes pourraient le trahir ? Il les disperse, les cache, en conserve des versions manuscrites ou tapées. La police de Daech l’a repéré ? Il change de voix, passe de l’arabe à l’anglais, laisse croire qu’il est à Mossoul alors qu’il est parti en Turquie. Et ainsi parvient-il à franchir électroniquement les murailles de la ville et à faire de son œil invisible le regard du monde sur la cité martyre.

Le résultat, dans ce livre hors normes et non traduit en français, est un document unique, à la fois sur les années de terreur à Mossoul et sur ce que peut être la vie quotidienne en régime islamofasciste. Tout est là. Les exécutions publiques auxquelles il se force à assister pour entendre le nom des condamnés et le crime dont on les accuse. Les décapitations. Les lapidations. Les hommes précipités du haut des immeubles. Les chrétiens chassés de la ville, leurs maisons pillées, leurs églises détruites. Les Yézidis réduits en esclavage. Les jeunes filles violées si sauvagement que les médecins dont il recueille les témoignages les voient mourir de leurs blessures. Et enfin, la guerre venue, son propre frère, Ahmed, resté à Mossoul-Ouest, qu’il supplie de partir et qui meurt, en 2017, le cœur transpercé par un éclat de mortier. Alors le chroniqueur est rattrapé par sa chronique. Et le désastre qu’il consignait devient, encore plus, le sien.

Il faut lire ce livre. Il faut le lire, encore une fois, comme un témoignage unique de ce que devient la vie sous l’empire de l’islamisme. Mais il faut le lire aussi comme le récit d’une existence exemplaire et la preuve de ce que peut le courage quand les circonstances portent un homme à ses limites. Et puis il faut le lire, enfin, comme une magnifique leçon sur les pouvoirs de l’Histoire. Car que fait Omar Mohammed ? Il oppose aux tueurs les noms de ceux qu’ils tuent. Aux effaceurs, la trace de ce qu’ils voulaient abolir. À ceux qui voudraient que leurs victimes meurent une fois dans leur chair et une autre dans la mémoire des hommes, il oppose l’archive. Et alors apparaît une étrange ruse de la vie qui, pour survivre, choisit ce qui lui ressemble le moins : le document, la date, le nom enregistré dans un carnet, bref, la lettre morte qui, paradoxalement, empêche le néant d’avoir le dernier mot.

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