La chose a eu très peu d’écho en France. Et c’est, pourtant, l’un de ces micro-événements que Michel Foucault appelait des « concrétions du temps » et qui accompagnent ou parfois accélèrent les inflexions de l’Histoire. Il s’agit de la dernière couverture du New York Magazine. Elle s’intitule « Habibi City ».

Le New York Magazine est un bel et beau journal. Il est né, en 1968, de l’intuition de Clay Felker et du génie graphique de Milton Glaser. C’est l’une des rares institutions de ce moment de contre-culture et d’invention à avoir survécu aux années de normalisation qui ont suivi. Il a vu naître, avec Tom Wolfe, Gloria Steinem, Pete Hamill et Gail Sheehy, cette manière très écrite, subjective, ironique, parfois cruelle, qu’on a appelée le « nouveau journalisme ». Il a inventé le « radical chic », donné sa matrice au film Saturday Night Fever, baptisé une génération de jeunes acteurs des années 1980. Et, pour que les choses soient claires, il a toujours été plutôt amical à mon endroit et a notamment accueilli, en 2008, un long « J’accuse » où je développais ma thèse sur les trois piliers du nouvel antisémitisme : l’antisionisme, le négationnisme et la compétition des victimes.

Ce dossier, « Habibi City », n’a, je le précise aussi, rien qui, dans son intention, puisse choquer. Habibi, en arabe, signifie « aimé ». Ou « bien-aimé ». Et le propos était, en principe, de dire son amitié à une mosaïque de communautés qui, elles aussi, font New York et qui, parce qu’elles viennent d’Asie et du Moyen-Orient, sont regroupées par l’autrice sous l’acronyme Swana (South West Asia and North Africa). Le geste est beau. Et juste. New York est la ville par excellence qui permet aux affligés du monde de recommencer leur existence. C’est la ville d’Ellis Island où ont débarqué des cohortes de femmes et hommes qui fuyaient leur terre natale ravagée par la dictature, la guerre ou, tout simplement, la pauvreté. Et voilà une nouvelle génération d’affligés qui sont parfois devenus couturiers, disc-jockeys, humoristes de talent, chefs et qui font la nouvelle scène new-yorkaise. Il fallait raconter cette renaissance culturelle. Le New York Magazine l’a fait. Et c’est bien.

Là où les choses se compliquent, c’est lorsqu’on entre vraiment dans le texte. On découvre alors que ce qui fait vraiment lien entre « les Swana » n’est ni une origine géographique partagée, ni une communauté de souffrance, d’espérance ou de renaissance, mais une poignée de propositions politiques que l’autrice du dossier égrène avec une complaisance d’abord étrange, puis embarrassante et qui, très vite, tourne à l’obscène. Ces nouveaux New-Yorkais, dit-elle, ont en commun de s’être sentis humiliés depuis le 7 Octobre. Ou menacés. Ou amenés à se reconstruire dans la résistance et les manifestations. Mais contre qui, ces manifestations ? Contre les massacres perpétrés par le Hamas ? Contre les hommes qui ont violé, mutilé, assassiné des femmes des villages israéliens frontaliers de Gaza ? Non, dit l’autrice. Car Israël, c’est le sionisme. Le sionisme, c’est le racisme. Israël n’est d’ailleurs pas un pays mais une abstraction, une tache sur la carte, un morceau de terre « qu’on appelle pour l‘heure Israël ». Et si l’identité « Swana » existe, si elle a une cohérence et forme un « nous », ce n’est pas par les souvenirs de l’exil, ni par la joie d’avoir trouvé une seconde patrie, mais par une opposition partagée au « génocide israélien ».

Mais ce n’est pas tout. Car, dans la cartographie de cette nouvelle société new-yorkaise issue, pour l’essentiel, du Moyen-Orient, toutes les minorités sont là. On y trouve les Yéménites, les Syriens, les Palestiniens, les Pakistanais, d’autres, beaucoup d’autres. Il n’y a, en vérité, qu’une absence. Une seule. Les femmes et hommes qui ont fait une alya inversée, une yerida, et qui, quittant Tel-Aviv pour Brooklyn, sont, eux aussi, des émigrés du Proche-Orient mais dont l’appartenance à la Swana est apparemment « compliquée »… Les Juifs de Sanaa, d’Alep ou de Téhéran dont les familles, dans les années 1950 et 1960, n’ont pas été moins déracinées et chassées de cette même zone mais qui sont devenus trop « sionistes », donc trop « xénophobes » pour être des « habibis »… Et ne parlons même pas de ces autres galeux, fiévreux et miséreux qui, un siècle plus tôt encore, fuyaient les pogroms de Russie, de Pologne ou de Roumanie et n’aspiraient qu’à vivre libres – les descendants de ces « foules entassées » que saluait Emma Lazarus sont trop européens, trop blancs et pas assez « décoloniaux » pour être vraiment new-yorkais au sens du New York Magazine… Tous sont effacés de la photo. Gommés de la carte et du territoire. Dans le New York de Zohran Mamdani, et pour parler la langue du Habibiland, les Juifs, tous les Juifs, quelles que soient leurs origines ou leurs opinions, sont invisibilisés. Un jour, on ne se souviendra plus d’eux que pour, comme vendredi dernier, à la Central Synagogue de Manhattan, faire irruption en plein office de shabbat, les insulter et frapper.

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