On avait tout prévu. L’affluence. Les parcours. Les forces de gendarmerie et de police. On avait anticipé, calculé, fermé des quartiers de Paris. Et puis non. L’événement a déjoué les pronostics. L’Histoire a débordé les programmes. On imaginait une foule, ce fut une marée humaine. On attendait un grand moment catholique, on eut un élan de ferveur collective.

Et voilà des centaines de milliers de femmes et hommes qui auraient pu suivre la cérémonie sur des écrans, la commenter, la partager, la liker ; voilà une multitude de corps qui auraient pu, comme à l’accoutumée, se faire signe sans se déplacer et s’extasier sans se rencontrer ; eh bien non ! ils ont éprouvé le besoin d’être là, d’attendre, de se tenir au milieu d’autres corps, de mêler leur voix à celle de leurs voisins, leur souffle à celui de leurs prochains, de prier, chanter et faire silence ensemble. Communion. Présence partagée. On n’avait, de mémoire de Parisien, pas vécu cela.

On a vu dans cette exception une leçon donnée aux politiques. La preuve qu’une parole forte peut encore rassembler là où la leur suscite une indifférence grandissante. Un désaveu des bergers laïques qui ont trop promis et dont les troupeaux se sont lassés. Le retour d’une France tenue pour morte et prenant sa revanche sur deux siècles d’anticléricalisme censés l’avoir ensevelie.

Et on a reconnu dans ce besoin de communion physique un sursaut face à un monde de réseaux sans rencontres, d’échanges sans visages et de sollicitations sans répit où les hommes n’ont jamais été aussi connectés et où ils font, pourtant, l’expérience d’une solitude inédite. Toutes ces explications sont vraies. Mais courtes. Et, quand elles se risquent à saluer la contre-offensive d’une chrétienté face à un islam réputé conquérant, elles frisent la propagande grossière.

La vérité est dans la parole même du pape. Lisez Magnifica humanitas. Écoutez ce qu’il dit des migrants. Du dérèglement climatique. De la paix. Voyez comme il prend à rebours l’hubris des hommes ivres de la technique qu’ils ont déchaînée. Observez-le dans son corps-à-corps silencieux avec ce compatriote, Donald Trump, que peu osent affronter.

Le vrai secret de cet homme, et de l’événement qu’il a suscité, est là. Cette façon de regarder le désastre sans lui faire allégeance. Cette autorité qui ne dispose ni des armes, ni des milliards, ni des appareils dont les maîtres du monde tirent leur assurance.

Oui, dit-il, le désert croît. Oui, comme l’ont écrit Heidegger et, avant lui, Nietzsche, ce peut être pire que la mort. Mais non, la mécanique n’est pas fatale. Non, l’espèce humaine n’est pas assignée à son désêtre. Et oui, les nihilistes, les pyromanes de l’Apocalypse, les collapsologues obsessionnels sont priés de revoir leur copie. Tel est le message de Léon. Et cela s’appelle l’espérance.

Je précise qu’il n’y a rien là qui, contrairement à ce qui s’est écrit, porte atteinte au principe de laïcité. Car la laïcité, c’est la séparation des Églises et de l’État. C’est le fait que nul clergé n’a autorité sur le législateur. Et cela signifie qu’aucune loi divine n’a le droit d’interférer dans la fabrique des lois humaines. Mais où a-t-on lu qu’elle commandait le silence des religions ? Qui a décrété qu’un croyant devait, pour être citoyen, laisser sa croyance au vestiaire ? Et d’où vient l’étrange idée que la neutralité de l’État aurait pour corollaire la disparition de la foi ?

Les Églises ont le droit de parler. L’État garantit le libre exercice des cultes, il n’organise pas leur extinction. Et, si aucun pasteur ne peut prétendre clore le débat public au nom d’une vérité révélée, je trouve bien peu sûrs de leur République ceux qui la croient menacée par le spectacle de cet élan de foi.

Et puis je rappelle enfin que je suis un juif d’affirmation et que les prières que l’on entendit place de la Concorde n’étaient évidemment pas les miennes. Mais j’observe Léon XIV. Comme j’ai observé Jean-Paul II, qui me reçut au temps de la guerre de Bosnie. Ou son successeur, François, que je vins alerter, en 2015, sur le sort d’un monastère chrétien assiégé par Daech en Irak.

Je n’oublie rien, cela va de soi. Ni les siècles de persécutions. Ni l’enseignement du mépris. Ni ce qu’il en a coûté à mes ancêtres d’être les témoins obstinés d’une alliance que l’on prétendait abolie. Mais je mesure le chemin parcouru. Je mesure, avant même ces trois hommes, l’onde de choc de cette révolution réussie, l’une des rares, que fut Vatican II. Et je ne tiens pas pour peu de chose que l’Église ait alors proclamé son rejet du marcionisme qui, avec sa volonté d’arracher le christianisme à ses racines juives, fut la plus meurtrière de ses hérésies. Il y a là une déclaration de fraternité inédite. Et je serais infidèle à ce que je suis si je ne travaillais, moi aussi, à la consolider. Je n’ai pas eu besoin de prier avec ces fidèles pour me tenir près d’eux. Ni de me sentir moins juif pour entendre ce qui, dans cette ferveur, s’adressait aussi à moi.

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