La semaine dernière, dans The Free Press, Niall Ferguson et John-Clark Levin ont soutenu que l’histoire est en train d’être vaincue par les algorithmes et l’intelligence artificielle – un cadre d’analyse qui a conduit l’ historien Ferguson à conclure : « J’ai totalement échoué. » Neuf auteurs lui ont ensuite répondu dans ces mêmes pages, certains partageant son désespoir, d’autres contestant son diagnostic.

Ce débat touche directement au travail auquel j’ai consacré ma vie. Directeur de l’Antisemitism Research Initiative, au sein du Program on Extremism de l’université George Washington, je documente le moment où la normalisation de l’antisémitisme devient opératoire – celui où le slogan scandé se transforme en projet de passage à l’acte, et où ce projet devient le fondement d’une plainte devant les autorités fédérales. Je suis aussi un historien originaire de Mossoul, dans le nord de l’Irak, qui ne s’est pas contenté d’étudier la mort de l’histoire : je l’ai vécue de l’intérieur, j’ai écrit à son sujet sous le coup d’une condamnation à mort, puis j’ai passé les années d’après-guerre à exhumer l’effacement le plus profond que ma ville ait jamais subi : celui de ses Juifs.

L’un des deux titres qui m’autorisent à parler appartient au monde contre lequel Ferguson nous met en garde. L’autre, à celui qu’il croit déjà perdu. Au point où ces deux mondes se rencontrent, je peux l’affirmer : son alarme est justifiée, mais sa conclusion est fausse.

Commençons par ce en quoi Ferguson et Levin ont raison. Lorsque l’État islamique s’est emparé de ma ville, le 10 juin 2014, la destruction de l’histoire constituait un objectif militaire. Il a incendié la Bibliothèque centrale de l’université de Mossoul ainsi que les manuscrits d’une ville qui conservait des archives depuis près de 3 000 ans. Il s’est attaqué au musée de Mossoul à coups de masse et à Nimroud au bulldozer. Il a fait sauter le tombeau du prophète Jonas, un lieu sacré pendant quelque quatorze siècles de coexistence entre musulmans et chrétiens. Il a réécrit les programmes scolaires, criminalisé la mémoire et fait de l’enseignement du passé réel de la ville un crime passible de la peine de mort.

Ce fut l’entreprise d’anti-histoire la plus totale du XXIᵉ siècle, et elle n’eut besoin ni d’algorithme ni de moteur de recherche. Il lui fallut, en revanche, un État – cette condition que Deborah Lipstadt identifie à juste titre comme le mécanisme qui transforme une rhétorique haineuse en réalité génocidaire.

Sept jours après la chute de Mossoul, j’ai commencé à écrire anonymement, la nuit, dans une pièce dont une mince cloison seulement me séparait de la maison d’un haut responsable de l’État islamique. Je veux être précis sur ce qui me poussait. Ce n’était pas le courage ; la peur ne m’a jamais quitté. C’était plutôt la décision d’affirmer ma souveraineté sur la seule chose qui me restait. L’État islamique contrôlait les mosquées, les écoles, la radio, les places publiques et les corps de tous ceux que j’aimais. Le seul territoire qu’il ne pouvait annexer était celui de la trace écrite. La trace devint donc mon pays. Je datais tout. Je vérifiais tout. Je consignais les noms des morts – un acte qui, à cet instant, aurait suffi à me faire les rejoindre. Les habitants de la ville comme les gouvernements à l’extérieur ont fini par se fier à cette chronique, que je publiais sous le nom de Mosul Eye, pour une seule raison : elle était exacte. Dans de telles conditions, l’exactitude n’est pas une vertu universitaire. Elle est la guerre tout entière.

C’est ici que je me sépare de Ferguson, sans cesser de partager son alarme. « J’ai totalement échoué » : cette phrase définit la tâche de l’historien comme la nécessité de remporter une bataille pour l’attention face au spectacle. Telle n’a jamais été sa tâche. La tâche consiste à conserver une trace assez exacte pour que, lorsque le spectacle s’épuise – à Mossoul, cela a pris moins de trois ans –, la vérité soit toujours là, vérifiable, attendant que la ville revienne la réclamer. Martin Gurri appelle cela une guerre asymétrique contre l’oubli, et il a raison ; mais l’asymétrie joue dans les deux sens. Ceux qui nient doivent retenir leur public pour toujours. La trace, elle, n’a besoin de survivre qu’une fois.

*

Il me faut maintenant remonter plus loin que 2014, car la mort de l’histoire, dans sa forme la plus profonde, ne fut pas l’œuvre du califat. Elle s’est accomplie des décennies plus tôt, et elle concerne les Juifs.

J’ai grandi dans une ville où le mot « Juif » survivait surtout comme une injure – un mot sans visage, sans voisin, sans nom. La communauté juive de Mossoul avait plus de deux millénaires et demi d’existence. Elle fut chassée entre 1948 et 1951, puis effacée une seconde fois, de la mémoire elle-même, par des décennies de politique d’État et de silence imposé. Mes professeurs n’en parlaient pas. Les manuels n’en parlaient pas. Lorsque, étudiant, j’ai commencé à poser des questions sur Mahallat al-Yahud – le quartier juif, dont le nom demeurait dans la bouche des anciens tandis que sa signification était dérobée aux jeunes –, on a refusé de me répondre. Voilà ce qu’est la mort de l’histoire : non pas une vidéo virale, ni un streamer ricanant face à Piers Morgan[1], mais un silence si total qu’une génération ne peut nommer un tiers de sa propre ville.

J’ai consacré des années à tenter de rompre ce silence. De 2018 à 2023, en qualité de conseiller principal auprès de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), j’ai dirigé dans tout l’Irak des projets consacrés au patrimoine et à l’histoire orale, notamment l’histoire orale de la communauté juive de Mossoul – enregistrée avec Meira Yona, aujourd’hui disparue, dans le dialecte judéo-arabe de Mossoul, une langue de ma ville sur le point de quitter ce monde, que nous avons saisie avant la disparition de ses derniers locuteurs. Un classeur manuscrit réunissant près de 3 000 noms de Juifs de Mossoul est actuellement préparé en vue de son versement aux archives. Lorsque je le tiens entre mes mains, je tiens le recensement d’un effacement enfin inversé.

Et, au milieu de la guerre, j’ai trouvé la synagogue.

C’était l’été 2017, au cœur de la Vieille Ville – sur le lieu même que les djihadistes avaient choisi pour leur ultime retranchement. La bataille avait éventré les rues et, sous les maçonneries effondrées et des décennies d’ordures accumulées, la synagogue se dressait encore. Des inscriptions hébraïques étaient gravées dans la pierre bleue, toujours lisibles. Des enfants jouaient parmi les ruines. Les familles qui vivaient alentour ignoraient ce qu’avait été ce bâtiment ; ce savoir leur avait été soustrait avant même leur naissance.

Je ne savais pas lire les inscriptions. J’ai donc fait la seule chose qu’un historien pouvait faire dans de telles conditions : j’ai photographié les pierres, publié les images en ligne et demandé au monde de les lire avec moi. Un rabbin qui avait servi comme aumônier de l’armée américaine en Irak m’a répondu. Un ancien correspondant de CNN a déchiffré dans la gravure une bénédiction tirée du Deutéronome. Un archéologue israélien a identifié un verset. Au cœur d’une guerre menée pour effacer la mémoire de ma ville, des inconnus, sur trois continents, se penchaient ensemble sur des photographies de pierre bleue et restituaient un texte que le quartier lui-même ne pouvait plus lire.

Une synagogue sans communauté n’est pas une ruine. C’est un témoin de pierre.

Bernard-Henri Lévy connaît cette histoire, puisqu’il en a fait le récit. En octobre 2018, il a raconté dans The Wall Street Journal ce moment que j’avais vécu et a appelé le monde entier à reconstruire la dernière synagogue encore debout à Mossoul. Ainsi, tandis que Lévy répond aujourd’hui à Ferguson en appelant à « se souvenir de Socrate, mais aussi d’Ulysse et, s’il le faut, d’Achille », je peux dire ceci : je n’ai pas besoin de convoquer Achille. Je connais la guerre. Ma vie, c’est la guerre. Je suis né en pleine guerre, j’ai été éduqué sous le régime des sanctions, je suis devenu historien sous l’occupation, et la bataille qui a détruit ma ville a fait de moi un historien dans l’espace public. Et c’est précisément cela qui m’autorise à dire que Lévy a raison et Ferguson tort quant à ce que la guerre enseigne. La guerre m’a appris que les hommes qui brûlent les bibliothèques ne sont pas forts ; brûler une bibliothèque, c’est au contraire avouer qu’elle est en train de gagner.

À ses trois Grecs, j’ajoute une quatrième figure : l’archiviste, qui leur survit à tous.

De mon travail, j’ai tiré trois conclusions.

La première est que le travail de sauvegarde de la vie juive a la structure d’un rayon de miel. Les abeilles construisent le rayon alvéole après alvéole et, là où le motif doit changer – aux jointures, lorsqu’une portion du rayon en rejoint une autre –, elles bâtissent une alvéole à cinq côtés, une jonction irrégulière qui permet à la construction de se poursuivre. Il en va ainsi de ce travail. Il ne s’arrête jamais ; il ne s’achève jamais en une forme parfaite et close ; et lorsqu’il est interrompu en un point, il ne prend pas fin, mais continue ailleurs.

À Mossoul, ce travail a été interrompu en 1951, mais il s’est poursuivi en Israël, dans la mémoire de ceux qui étaient partis. Il a été interrompu dans les archives, et s’est poursuivi dans un blog écrit derrière une mince cloison. Il a été interrompu dans la synagogue, et s’est poursuivi, soixante-dix ans plus tard, sur les écrans d’inconnus traduisant le Deutéronome à partir de photographies de pierre brisée. Ceux qui entreprennent d’en finir avec la mémoire juive ne combattent pas une institution que l’on peut conquérir ni une plateforme que l’on peut saturer. Ils combattent une forme de construction qui reprend à la jointure suivante.

La deuxième est que la vie juive constitue la boussole morale de toute société qui l’abrite. Ce n’est pas une métaphore affective ; c’est un constat, et c’est le principe fondateur de mon initiative de recherche. Le sort fait aux Juifs est le premier et le plus sûr des indicateurs de l’état d’une société. Ce qui fut infligé lentement aux Juifs de Mossoul – la dépossession, le départ, puis l’effacement du départ lui-même – fut une répétition générale. Une fois apprise, la méthode a été appliquée aux Yézidis et aux chrétiens, en 2014, à une cadence industrielle. Une société qui se retourne contre ses Juifs a déjà annoncé ce qu’elle finira par autoriser contre tous. Voilà pourquoi un historien arabe et musulman de Mossoul dirige à Washington une initiative de recherche sur l’antisémitisme ; et pourquoi, à la question de Mossoul – une ville peut-elle jamais redevenir elle-même sans la mémoire de ses Juifs ? –, je réponds non.

La troisième concerne les négationnistes de la Shoah eux-mêmes, et c’est la conclusion que l’essai de Ferguson ne cesse de frôler sans l’atteindre. Ceux qui ne peuvent admettre le droit des Juifs à exister n’ont pas gagné le débat ; ils se sont engagés dans un débat permanent avec eux-mêmes. Le déni de l’existence d’un autre peuple n’est pas une position dans laquelle une conscience puisse trouver le repos ; il faut l’entretenir, chaque jour, contre l’évidence du monde, et cet effort corrode la conscience.

Je l’ai vu chez les hommes du califat, qui avaient besoin de mises en scène toujours plus élaborées de leur certitude à mesure que leur projet s’effondrait autour d’eux. Je le vois aujourd’hui chez les streamers décrits par Ferguson et Levin, dont l’ironie et la dérision ne témoignent pas de l’assurance, mais de son contraire : le bruit d’hommes qui ne peuvent se permettre un instant de silence face à leurs propres conclusions. L’éternel dilemme de l’antisémite tient à ce que sa position l’oblige à faire la guerre à sa propre conscience, et que cette guerre ne connaît aucun armistice. L’histoire n’a pas besoin de vaincre de tels hommes. Il lui suffit de leur survivre, et elle y est toujours parvenue.

À la lumière de tout cela, les autres réponses à l’essai de Ferguson et Levin s’ordonnent d’elles-mêmes. Victor Davis Hanson met en cause le silence des historiens et, depuis Mossoul, son accusation n’en frappe que plus fort. Si le prix à payer pour préserver l’histoire en Amérique se résume à une mauvaise semaine de réactions hostiles en ligne, alors le silence de la profession est un choix fait à bon compte.

Tyler Cowen soutient que l’IA n’est pas l’amplificateur décisif, et ma ville lui donne en partie raison – l’opération médiatique extrémiste la plus efficace du siècle a été bâtie avec des caméras, de la conviction et un budget d’État, sans qu’aucun grand modèle de langage soit nécessaire –, mais, plus profondément, l’amplification n’a jamais été la variable décisive.

Ben Shapiro voudrait rebâtir les institutions ayant la vérité pour boussole ; Mossoul nous met en garde, car le califat s’est emparé en moins d’un an de toutes les institutions de ce type dans la ville, et, en amont des institutions, il y a les personnes prêtes à les faire vivre en en payant le prix.

Spencer Klavan fait confiance au dialogue en face à face. Mais, dans ma ville, la radicalisation se faisait elle aussi en face à face, dans les mosquées et les salons. Ce qu’il cherche vraiment n’est donc pas la conversation, mais l’incarnation – une personne qui, derrière la trace, engage son corps – et, sur ce point, nous sommes entièrement d’accord.

Jacob Siegel, enfin, présente le choix à venir comme celui entre la préservation monastique et l’entrée dans l’arène. Mossoul ne laissait pas le choix. La même personne devait, au cours d’une seule nuit, être le moine et le combattant – archivant à la lumière d’un groupe électrogène, publiant dès le matin au cœur de la bataille, écoutant Moussorgski au casque tandis que les drones passaient au-dessus de sa tête. Je soupçonne qu’il ne s’agit pas d’une anomalie propre au temps de guerre. Je soupçonne que c’est désormais, tout simplement, le métier.

Ferguson conclut en disant qu’il croyait naïvement que les archives, les documents et les notes de bas de page adéquats chasseraient les négationnistes du terrain. « Quels sots nous étions ! », écrit-il. Je lui répondrais autrement. Dans le seul lieu que je connaisse où l’État a fait de l’anti-histoire une politique officielle, les archives, les documents et les notes de bas de page ont fini par produire exactement l’effet qu’il leur prêtait autrefois. Les bibliothèques de Mossoul sont en cours de reconstruction. Le musée est en cours de restauration. La synagogue est protégée. On enseigne aux enfants de la ville l’histoire que le califat est mort en tentant d’effacer – y compris, pour la première fois en trois générations, l’histoire de ses Juifs. Et le récit que j’ai consacré à ces années a paru cette semaine, avec une préface du défunt pape François, qui avait compris que la défense de la mémoire n’est une cause ni juive ni occidentale, mais humaine.

Ce n’est pas l’algorithme qui décidera si l’histoire survit à l’âge algorithmique. Ce qui en décidera, c’est l’existence – ou non – de personnes prêtes à préserver la trace quand le faire a un prix, et à aller la déterrer lorsqu’elle gît sous les décombres et les ordures de l’oubli imposé. Le rayon sera interrompu ; il l’est toujours. Le travail reprendra à la jointure suivante et se poursuivra ; il le fait toujours. À Mossoul, le prix de la trace était la mort, et la trace a survécu. En Occident, jusqu’ici, le prix à payer n’est encore que l’attention. Le taux de change est favorable. Ce serait un étrange moment pour se déclarer vaincus.


Un texte traduit, pour La Règle du jeu, par Gilles Hertzog.
Cet article a été originellement publié dans The Free Press.


[1] Journaliste et animateur de télévision britannique. Ndlr.

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