Le 15 février 2010, un ex-Premier ministre jamais élu et devenu le premier
irresponsable politique de France, Dominique Galouzeau dit de Villepin, s’exhibait dans une de ces fabriques industrielles bretonnes de viande cochonne dont les déjections, le “lisier”, ont créé le désastre écologique catastrophique du réseau trophique de la région. L’empoisonnement durable des terres et des nappes phréatiques par les phosphates porcins passe directement dans l’eau du robinet, supposée potable, et aboutit à l’envahissement et étouffement des plages par les “algues vertes”, plaie d’Egypte mortelle dont le traitement va coûter une fortune aux contribuables, un mot qui dans ce contexte commence bien mal : les cochons vont revenir très cher aux “cochons de payants”.

Se plaçant un porcelet sur le ventre devant les photographes, les micros et les caméras de télévision, Galouzeau énonce : « Il vous rappelle quelqu’un ? Moi aussi… » On entend suggérer : « Nicolas ? » Et tout en acquiesçant à ce prénom qu’il attendait, G. renchérit : « Non… Celui-ci, il est sympathique ! » Une répulsion suivie d’une effusion. D’abord l’horreur, puis la tendresse. J’insiste sur ce découpage qui est un couplage, il est important pour la suite : dans ce que j’appellerai “la vidéo cochonne de Galouzeau”, deux sentiments se succèdent et se correspondent. Le porc négatif puis positif.

Il suffit de demander sur internet ensemble les mots “Villepin” et “cochon” pour tomber sur ce bout de vidéo, que voici :

https://www.youtube.com/watch?v=yXoN5B9yq7M

Ce « Il vous rappelle quelqu’un » m’a aussitôt rappelé quelque chose. Et c’est de cette chose que je vais traiter ici, dans un affreux, soigneux curetage, en prenant tout mon temps (je préfère prévenir). Du côté d’un deuxième lisier, d’une autre pollution : disons… idéologique. Le “ressouvenir” de ce « rappeler » était un “faire revenir”. Reconvoquer, héler. Quelque chose était « rappelé » au sens de : remis en selle, réinstallé.

Quelques jours après, la semaine du Salon de l’Agriculture se trouva la cible d’une hystérisation provoquée par le même personnage, provocatrice. Une nervosité artificielle, un tourbillon malsain, pour installer un courant pas clair, je veux dire un stream pas clear. Tentative assez vaine du canal historique vétéro-chiraquien, elle correspondait à une crédulité dans les coups fourrés foireux qui se prennent pour des coups d’Etat, à une fascination maladive pour le Dix-Huit Brumaire, pour les Cent-Jours de 1815 (une catastrophe pour la France, qu’elle mit un siècle à rattraper). De là l’euphorie malsaine de l’agité de la vidéo, un activiste du nihilisme.

Cette mise sous pression revenait à superposer sur la crise, la vraie, d’adaptation, de mutation, de modernisation, une crise de nerfs. Je ne vois pas qui dans ce pays pense que ce soit un service à rendre au monde agricole et de là à l’économie en général, que de surimposer sur la lecture et l’écoute attentives de leurs besoins pour déceler les solutions en formation, un spectacle bruyant de vieilles divas dans leur frivolité, leur vacuité, leur vanité. L’avenir de la France ne se situe pas boulevard du Crépuscule __ même relooké en quai Voltaire.

On surnomme ce Salon “la plus grande ferme de France”, mais en 2010 le parasitisme et le papillonnage politiciens se sont jetés sur elle au risque de faire passer cette manifestation importante pour une version villepinailleuse de La ferme des célébrités __ au moment même où s’effondrait cette daube de télévision anti-réalité. On a fini par comprendre que la prestation interminable mais minable du gars looser porte de Versailles __ neuf heures pour rien __ visait en fait à préparer la seule candidature sérieuse qui restât à sa portée : celle à figurer dans le prochain casting de cette émission. Juste de quoi confirmer que Galouzeau rime avec “zozo”. Tu parles d’une information.

Un looser qui porte “la loose”, la poisse : le gars Looseau. Il s’imagine disposer d’une masse plébéienne plébiscitaire informe, apolitique, parcourue par la nostalgie, le vertige du repli, le désir du néant, dont il pourrait extraire, comme d’un minerai, juste assez de métal pour se forger un petit poignard électoral en vue d’infliger une blessure envenimée et handicapante lors de la prochaine élection présidentielle. Hou l’horrible spadassin ! J’ai peur ! C’est le complot gros-malin de ces Pieds Nickelés. Leur “opération Chevènement” comme il y eut “Fortitude” ou “Overlord”. Cela consiste à fidéliser par un populisme attrape-tout, sans rivages, par de la grosse caisse démagogique, un paquet de voix de gogos juste suffisant pour servir de grain de sable et enrayer. Hors du grotesque et de l’inutile, la seule politique là-dedans est celle du pire : une répétition du drame de 2002 dont Chevènement fut le responsable et le coupable. C’est pêcher en eaux troubles ; laisser traîner sa patte dans du stream pas clear.

S’il n’y avait pas eu la vidéo cochonne du 15 février, je n’aurais pas mis un pied là-dedans ; ni le gauche, ni le droit : ça ne risque pas de me porter bonheur.

Cette vidéo est un message chiffré. Rien qu’à le signaler, à le pointer, à le faire regarder en face au lieu d’accepter qu’il se fasse passer pour une plaisanterie anodine, il passe aussitôt du registre de l’inconscient, de l’implicite, du glissé subreptice, de l’introduit dans les têtes sans qu’elles s’en rendent compte, à celui du conscient, de l’évidence, de la clarté. Vous avez peut-être déjà deviné de quoi je parle. Mais nous allons continuer à mettre ensemble les points sur les “i”, posément, un pied après l’autre, sans rater une marche (a tribute to dear Mylène Farmer). Cette matière est trop sensible pour être expédiée à la légère. Je n’exclue pas que beaucoup de celles et ceux qui vont lire ce qui suit me trouveront bien trop mesuré dans mes explications et commentaires, s’agissant de considérer, en se pinçant pour y croire, le poids de ces images assorti du choc de ces mots : un ex-Premier ministre traitant le président de la République de… porc ; cet animal au statut symbolique et imaginaire ultra-sensible, c’est le moins que l’on puisse dire ; et cela dans un contexte où les thèmes qui offensent les convictions religieuses se sont faits explosifs.

Le personnage de la vidéo n’est pas ici l’objet d’un procès. Il disparaît derrière ce qui le traverse, le manipule, le possède : derrière la chose qui gicle sur l’écran à travers lui, utilisant sur le moment cette marionnette, ce secoué. La chose qui vient de si loin, d’atroces tréfonds. De l’Antiquité, du Moyen Age, de la Shoah. Ressurgissant selon les moyens modernes de la vidéo, de la télé, de la diffusion sur internet. Je veux bien que ce type soit écrasé par ce qu’il remet dans le circuit. Il a sur les images un air étrange, comme égaré, halluciné ; une sorte de somnambule. Il plane. Il fait de la politique “hors-sol”, comme d’autres des tomates. Je n’exclue pas que cet insensé ne se soit pas rendu compte de l’horreur historique tout de suite qualifiable de ce qu’il faisait et disait là. C’est lui pourtant qui est en cause, puisque c’est lui qui fait, et qui parle.

Dispot-sitif avec vidéo

Il y a dans cette vidéo un effet de fini, aux deux sens du terme : il est trop tard, elle est irratrapable ; et elle est d’une finition achevée. A la façon des plasticiens contemporains, des vidéastes, je décide de la désigner “scène originaire”, comme on signerait un urinoir genre l’origine du monde. A la fois très peu de signes et une abondance des significations qu’ils « rappellent » (re-sic). Je dépose ici le brevet de son usage possible pour une “installation”, un dispositif : le Dispot-sitif. Dans une pièce, sur l’écran d’un moniteur, défileraient en boucle les images et le son de cette vidéo cochonne du 15 février 2010, avec mes commentaires et mes illustrations organisés autour. De l’art et du cochon. Pour cette porc-nographie.

Et pour faire voir en deux. Non pas en double, mais sur deux plans en même temps, le présent et le passé, le symbolique et l’imaginaire, la surface et la profondeur, etc. Revoir la chose qui se répète ou fait retour de refoulé, et pourtant distinguer ses habits neufs, ses moyens autres. Ne pas subir ce qui se passe comme un tour de passe-passe, ni en myope ni à trop grande distance, manœuvrer en champ-contrechamp et en contre-plongée __ entre l’historique, l’archaïque, et les généalogies. Ce jeu des doubles est ce que j’appelle le deux-voirs de mémoire.

Cette vidéo est si “parfaite” __ si simple de signes, si féconde de significations __ qu’elle mérite d’être conservée, montrée, démontrée, scrutée et expliquée le plus possible. Il y a comme une épure abstraite dans cette apologie de l’exclusion, cette mise en scène souillée par le rappel de l’ancienne souillure.

C’est dans une “souille” que les sangliers s’enduisent de boue en s’y roulant. Surtout, ne pas se priver de montrer et de démontrer pour la démonter cette vidéo d’apparence neutre, lisse et « sympathique » (le cochon selon Galouzeau). Une fois bien vue pour ce qu’elle fait voir et entendue pour ce qu’elle dit, elle devient la souille et la boue de cet Obélix étique (sans h) portant son mini-sanglier dérisoire, et qui vient “rappeler” en Bretagne, faire remonter de sa pourriture et de sa fange, tel la sorcière d’Endor, le trait politique maurrassien, anti-républicain de la celtomanie : l’appel à l’insurrection populiste d’un prétendu “pays réel”, très irréel, qui serait celui du cochon-tout-est-bon et de ceux qui en mangent, et que l’on décrirait opprimé par un complot de ceux qui n’en mangent pas, désignés comme de mauvais et faux Français, des Marranes politiques, des porcs à l’apparence humaine. C’est-à-dire en clear : les Juifs, rejoints par les Musulmans.

Avec cette vidéo, le Nicolas qu’elle cite à comparaître n’est plus celui de l’espace public, mais d’une autre scène : en M. Klein de Joseph Losey et Alain Delon. Il serait contre-productif de citer ici le nom de famille hongrois nobiliaire aujourd’hui le plus connu sur la planète, celui qui dans la vidéo suit en sous-entendu le prénom « Nicolas ». Ce nom qui n’est pas prononcé est pourtant comme crié, hurlé, vociféré par le rictus. Ne pas le formuler apporte un plus, en ne laissant pas entrer la bousculade et le tohu-bohu politiciens, en débarrassant de cette cohue improductive l’espace de la réflexion. Ce nom, ici, par sa puissance électro-magnétique d’attraction comme de répulsion, à des degrés divers et changeants, n’aurait pour effet que de désorganiser et déséquilibrer la démarche. Il n’est pas le propos. De toute façon c’est un autre nom qui est insulté, qu’un porc « rappelle » : celui du grand-père maternel. Le nom de jeune fille de la personne qui la première a prononcé ce prénom Nicolas de la vidéo. Un deuxième nom en est solidaire : celui de la mère du petit-fils de ce Nicolas. Ces deux noms différents forment pour nous ensemble, ici, et ce sont eux qui nous interpellent, ce que Claude Lanzmann nomme « le Nom juif ». Concept opératoire et opérant, qui travaille et fait travailler. Donc, au travail : pour déconstruire cette scène obscène qui exhibe un cochon en le reliant au Nom Juif.

Je prie de bien vouloir garder en tête, pour suivre la démonstration, trois citations du même auteur :

« Nous, maréchal de France, chef de l’État français, le Conseil des ministres entendu, décrétons :
Article 1er – Est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif.
»
Philippe Pétain, chef de l’Etat Français, 3 octobre 1940

« Toute personne de race juive est tenue de se présenter, dans un délai d’un mois au commissariat de police de sa résidence ou, à défaut, à la brigade de gendarmerie pour faire apposer la mention « Juif » sur la carte d’identité dont elle est titulaire ou sur le titre en tenant lieu et sur la carte individuelle d’aliment. »
Philippe Pétain, 11 décembre 1942 (zone sud)

« Il est interdit aux juifs, dès l’âge de six ans révolus, de paraître en public sans porter l’étoile jaune. »
Philippe Pétain, 29 mai 1942, 8ème ordonnance concernant les mesures contre les Juifs.

Le contexte : cinq actualités

Quatre actualités largement diffusées formaient le contexte de la vidéo du 15 février, son acteur ne peut prétendre en avoir ignoré aucune des quatre : le choix du prénom Solal pour le petit-fils de celui que lui « rappelle » un cochon ; la circoncision de cet enfant ; le dossier du Nouvel Observateur sur les origines familiales du président de la République ; le débat sur la “viande hallal” dans une chaîne de restaurants, c’est-à-dire avant tout l’absence de porc. Ces quatre paramètres avaient en commun, selon une certaine conception du monde de stream pas clear, qu’un pêcheur en eaux troubles chercherait à détourner à son profit, d’entrer ensemble en contradiction avec un cinquième élément : la date de la vidéo. La période du Carnaval.

Le dossier du Nouvel Observateur rappelait l’importance centrale, dans la formation du « quelqu’un » de la vidéo, de son grand-père maternel, Juif par le nom et la lignée même s’il ne l’était plus de religion, Juif en tout cas au yeux des destructeurs des Juifs d’Europe, donc rescapé de la Shoah. Cette publication intervenait juste après le choix du prénom Solal pour le petit-fils du même « quelqu’un » de la vidéo (voir ici), suivi de la cérémonie de circoncision de cet enfant.

Spinoza dans son Traité théologico-politique, chapitre III : « Le signe de la circoncision me paraît d’une telle conséquence que je le crois capable d’être à lui tout seul le principe de la conservation du peuple juif ». Aujourd’hui on associerait à une telle réflexion la valeur du même “signe” pour les Musulmans : qu’un cochon « rappelle » le grand-père d’un enfant qui de notoriété publique venait tout juste d’être circoncis, met en cause tous ceux qui sont, seront, et ont été circoncis par précepte religieux, tout comme par précepte religieux ils ne mangent pas de porc. Les Juifs, les Musulmans. Ensemble.

Dans les jours où fut tournée cette vidéo, on parlait beaucoup d’un nombre très limité de boutiques de restauration rapide (cinq) ayant décidé de ne servir que des plats conformes aux prescriptions musulmanes “halal”, donc sans porc. Le hourvari pavlovien des commentateurs omit, évita, oblitéra le plus intéressant : que le kasher étant hallal, et le hallal kasher, la seule question productive à poser était celle de l’accueil et du vivre-ensemble dans ces établissements de tous les non-consommateurs de porc.

Si c’était le cas, alors il faudrait bien plutôt tresser des couronnes à l’entreprise Quick pour cette action anti-communautariste et de paix civile.

Puisque son initiative « rappelle », comme dirait Galouzeau, mais pas du tout dans son sens, que le hallal s’origine à cent pour cent (sang pour sang) dans le premier monothéisme, selon la loi qui porte le nom de Moïse, la personne la plus citée dans le Coran, et de loin : le prophète Moussa (‘alayhi Salam). Tout autour de la Méditerranée, pendant si longtemps, les voisines de religions différentes, musulmanes, juives, chrétiennes, se rendaient les unes chez les autres, multipliant par trois les réjouissances, à l’occasion des circoncisions, des baptêmes, des fêtes religieuses de leurs trois religions, et elles auraient été très vexées qu’on leur contestât ces habitudes ( qu’est-ce qu’ils ont, mes gâteaux, ils ne sont pas bons ? ). Il existait un culte bon enfant des saints, marginal mais toléré et constant, avec des sortes de pèlerinages locaux aux tombeaux des “ Sidis”, qui mêlait les familles des religions différentes sans que l’on sût exactement au bout du compte si cela relevait plutôt d’une allégeance ou d’une autre : on était là pour le Sidi, il était à tout le monde ; s’il pouvait faire du bien, ça ne faisait pas de mal. Je pense par exemple à Sidi Mimoun, à Marrakech.

Il se pourrait que l’Europe d’aujourd’hui permette de retrouver cette liberté de mouvement : des Musulmans pieux achètent couramment dans des magasins kasher, et des Juifs qui observent la kasherouth savent qu’en cas de besoin ils peuvent faire confiance à la viande hallal. Les nuances existent, mais elles sont minimes par rapport à ce qui est refusé par ces deux religions. On parle trop peu de ce fait de société parce qu’il va de soi sans esbroufe. Les commente-hâteurs et co-menteurs qui ont poussé des cris d’orfraie étaient trop coupés de ces réalités pour réaliser que l’offre réaliste de Quick pourrait fort bien participer de cette logique. Surtout, leur documentation était gravement déficiente dès lors qu’ils ne rappelaient pas l’affaire de la distribution de soupe populaire dite “gauloise”, « identitaire” ou “au cochon”, une provocation d’extrême-droite en 2004 à Paris (gare de l’Est), en 2005 à Nice, en 2006 en Alsace : manger ou pas du cochon aurait été un discriminant de l’identité nationale permettant, je cite, d’« aider les nôtres avant les autres ». La recette venait tout droit des années 1920 du chômage de masse en Allemagne où le parti nazi distribuait une soupe gratuite au cochon réservée aux prétendus “Aryens” (sic). Le ministre de l’Intérieur français du début du 21ème siècle, un certain Nicolas S., soutenu sur ce point par le maire de Paris Bertrand D., persévéra jusqu’au Conseil d’Etat pour stopper cette cochonnerie dont je vois réapparaître l’effluve avec Galouzeau en 2010 au moment même où Quick est incompris exprès.

La vidéo cochonne celtique fut enregistrée le 15 février : à la veille du Mardi-Gras. “Carnaval” signifie manger carné. Et pas n’importe quelle viande : du porc. La tête de cochon en plastique est un classique dans les boutiques de farces et attrapes. Le porcelet de la vidéo est comme un masque de Carnaval, dans une ambiance de charivari et d’euphorie. Le dérapage par le rire se croit excusé d’avance. Moi je ne rigole pas. Mais alors, pas du tout. We are not amused.

Cette vidéo fut tournée dans les jours même où les œuvres de Freud venaient de “tomber dans le domaine public” : dont Totem et tabou (1913). Au cochon comme tabou, commun aux Juifs et aux Musulmans, est opposé le cochon comme totem, d’identité fusionnelle “gauloise” et de gauloiserie. Le « rappel » est sonné en deux temps : tabou, puis totem. D’abord le « quelqu’un » qui serait du côté du tabou, donc un imposteur, un usurpateur, un corps étranger à expulser. Puis le côté « sympathique » du totem inondant de son charisme celui qui serait du coup l’enraciné, l’autochtone, le “de souche”, précisément à cause de cela plus authentique que par droit du sol, d’où sa face rayonnante d’illuminé touché par la grâce cochonne du Carnaval. Elle dit le droit du bon sang qu’on met dans les boudins, et qui ne saurait mentir.

Cette France n’est “profonde” que de dater d’avant Vatican II. De tenter sous couvert de gaudriole la restauration de la référence négative et positive au cochon comme critère de bonne ou mauvaise identité, religieuse et nationale. La vidéo condense les deux identités mythiques, fantasmées, d’un animal à la fois tabou et totem. La bonne, celle du cochon de Carnaval, « sympathique ». Et la mauvaise que le même cochon « rappelle » : celle du voisin qui ne participe pas au Carnaval. Qui ne mange pas de cochon. Qui n’en porte pas le masque. Le Juif. Le Musulman.

Les Musulmans de France sont concernés

Juifs et musulmans ont en commun trois pratiques sociales concrètes, visibles, ouvertes : la circoncision, le kasher/hallal, le refus de la viande de porc. Je dis bien “en commun” : en communauté anti-communautariste. La première partie de la vidéo consiste dans l’assimilation à un porc d’un porteur du signifiant juif, juste après l’annonce d’une circoncision dans la famille de cet insulté. Ce sont tous les Juifs et tous les Musulmans, s’agissant de cet animal, et de la circoncision __ deux domaines où Juifs et Musulmans sont ensemble __ que Galouzeau a traités là de pas catholiques en images animées : animées par une haine contre un individu dérapant brusquement dans la topographie, le lieu commun, de la phobie collective la plus connotée, la plus immémoriale, la plus mémorisée. Et par là il contredit à la paix civile française. A la bonne entente civique française. A la citoyenneté tranquille française. A l’écoute française de ce qu’il y a de commun entre communautés. Il s’agit donc d’une agression contre la France. Contre le rassemblement. C’est de l’anti-gaullisme primaire.

Imaginons qu’au lieu d’être petit-fils et grand-père de Juifs, l’homme public français de premier plan qui se fait traiter de porc en images et en sons avec geste à l’appui, cochon dans les bras et diffusion durable sur internet, ait été petit-fils et grand-père de Musulmans : la planète serait en feu. Le gars Looseau serait brûlé en effigie de Karachi à Marrakech, de Samarcande à Alexandrie. Partout dans le monde, on verrait les ambassadeurs de France faire antichambre leur casquette à la main, et la tournant avec angoisse comme la langue dans leur bouche, expliquer humblement que faites excuse m’sieur le ministre, mais ce malotru n’est une espèce de dérangé en cours de dissolution qui se prend pour Napoléon : « Qu’est-ce que vous racontez, il a été Premier ministre… ! Si vous êtes un modèle de démocratie, comment expliquez-vous qu’il ait occupé ce poste sans être élu du peuple ? Et vous venez nous donner des leçons ? » Bonjour les dégâts.

Là, rien. Pas une déclaration du Crif à l’AFP. Pas de mise au point du grand rabbin. Aucun contre-rappel de vaccin face à l’appel viral, forcément contagieux, qu’est ce cochon qui « rappelle quelqu’un ».

Tout de suite je n’avais pas été d’accord avec un soutien unilatéral sans conditions aux luthériens danois d’extrême-droite auteurs des caricatures du prophète de l’islam. La position équilibrante de l’Eglise catholique m’avait ensuite ré-assuré dans ce premier jugement. Il n’y a pas de quoi se réjouir que la liberté d’expression se voie prise en otage par la destruction des digues du respect, des remblais de la dignité, des barrières d’avalanches du souci de l’autre, des écluses de la visagéité. Quelle est selon Freud la meilleure métaphore de la civilisation ? Les polders… Think about it.

Et maintenant absence de sursaut, insensibilité, lorsqu’un chef de l’Etat qui n’est certes pas un prophète __ mais qui y est tenu ? __ se fait traiter de porc, et qu’il est lié au Nom juif. En voilà du propre, comme diraient Mesdemoiselles Papin.

Stupeur de stupidité, sidération devant le cobra. Devant ce tentateur de sous-préfecture au rictus de bellâtre, qui offre un porcelet comme le Serpent une pomme. Il me semble qu’une sorte de boucle vient de se boucler sur la question du sarcasme voltairien qui vire et volte l’air de rien dans le glauque : jusqu’à cette fine “plaisanterie” en vidéo du gars Looseau, typique de l’école esthétique française Le Pen-Siné-Dieudonné, et à partir des pervers danois issus de leur bouillon de culture puant des années 1920-1930 __ enfin plus éclairé grâce au fabuleux succès des romans Millénium sur la Suède ; auquel je joindrai mes articles sur l’engagement de jeunesse d’Ingmar Bergman, cas d’école du protestantisme nazifié et nazifiant en Scandinavie.

Quelle coloration pour les visites du président de la République française dans un pays musulman, après avoir été traité de porc par un ex-premier ministre de la même République ? Bienvenue à l’image de la France dans les pays d’islam, avec cette vidéo ! Voilà bien pourquoi les Musulmans de France sont concernés : leur représentant aux yeux des autres Musulmans sur la planète, leur président de la République, quel qu’il soit dès lors qu’il est légitime, vient d’être assimilé au tabou le plus constant et le plus connu de l’islam, en images et en paroles diffusées sur internet. A eux de dire le respect, la dignité, et qu’à travers l’honneur d’un homme jeté aux chiens, dans une vidéo qui tient à la fois de la caricature à la danoise et du sketch à la Dieudonné, c’est leur propre religion qui est aussi mise en cause par le sarcasme sur les trois pratiques sociales tournées en dérision avec un rictus de triomphe : la circoncision, le kasher/hallal, le refus de la viande de porc.

Un milliard trois cent millions de Musulmans se reconnaissent sur cette ligne de principe, tout comme un milliard cent cinquante millions de Catholiques ont désapprouvé le piège provocateur des caricatures danoises par la voix autorisée de leur intelligence collective, repoussant l’embrigadement douteux d’une complicité imposée.

La “Bête singulière”

Il faut examiner cette marchandise que la vidéo tente de fourguer en contrebande. Le fruit empoisonné qui nous est proposé par un escogriffe avec un rictus de vampire ou de sorcière de Walt Disney (il a le goret gore). Sur quelles données anthropologiques reposent cette lourde allusion, ce “rappel” à la manipulation idéologique de cet animal précis, de cette “bête singulière” qui a servi depuis des milliers d’années, et pour le pire, de critère de sympathie et d’antipathie entre des personnes, entre des groupes humains ?

Je tiens tout d’abord à dégager l’animal réel de toute responsabilité, à le mettre hors de “cause” au sens judiciaire du terme : il est arrivé qu’on lui intente des procès publics, au Moyen Age, avec plaidoyers et exécutions __ comme le rappelle Michel Pastoureau dans son livre tout récent, aussi savoureux que les précédents (et que les prochains, aucun doute avec lui) : le Cochon, histoire d’un cousin mal aimé (2009, coll. Découvertes chez Gallimard). Ce n’est pas cette pauvre bête sans défense que je m’apprête à incriminer, mais l’exploitation de son image et de son symbole à des fins idéologiques malsaines. Ce qui saute aux yeux dans la vidéo cochonne de Galouzeau est la détresse du porcelet, son muet appel à l’aide : « Libérez-moi de ce type, je n’ai rien à voir avec lui, vous voyez bien qu’il est en train de me manipuler, à nouveau mon espèce sert de support à du fantasme, je récuse par avance tout usage qu’il pourra faire de ma personne et de mon nom pour déshonorer une autre personne, un autre nom ! » Je tenais à rendre hommage à l’expression accablée de cette bête tellement plus normale, je me retiens de dire “humaine”, que l’hébété qui s’empare de son corps pour en abuser devant les caméras.

L’interdit religieux de consommer du porc est formulé à Lévitique, 11, 7 et Deutéronome, 14, 8. Le Talmud ne nomme pas cet animal, il dit : « une autre chose » (« davar aher »). Dans cette logique, le sang c’est l’âme : la bête en est vidée pour que sa viande soit consommable. De là l’abattage kasher et hallal.

Pour mon Dispot-sitif d’art contemporain, pour interpréter et commenter la vidéo du 15 février 2010, je prélève ceci dans l’excellent ouvrage de référence de Mme Claudine Fabre-Vassas, la Bête singulière __ les Juifs, les chrétiens et le cochon (1994) : « Toutes les cultures du monde désignent l’autre par ce qu’il mange ; on parle des mangeurs de grenouilles, de moules-frites, etc ; on se traite de “macaronis”, de “rosbifs”… Une exception, une anomalie très étrange, un paradoxe anthropologique : on nomme le Juif “cochon”, et on le suppose avide de sang. C’est-à-dire qu’on le qualifie précisément par ce qu’il s’interdit. »

A la page 363 du même ouvrage : « Comment peuvent-ils ne pas en manger ? On voua donc le Juif à l’éternelle ressemblance avec cette bête qu’il dit immonde. Distance exhibée qui aux yeux des chrétiens vaudrait aveu, et dénoncerait un appétit secret, car incestueux. » Je dirai, dans le même sens : le délire consiste à “expliquer” que les Juifs ne mangent pas de cochon parce que ce serait pour eux comme manger leur propre chair. Une sorte de… cannibalisme. Encore Mme Fabre-Vassas : « […] Les Juifs sont assimilés à cet animal. Tous les traits de la nature porcine se voient attribués au “peuple déicide”. C’est la matrice logique de l’antijudaïsme le plus commun et partagé, la justification minimale et comme naturelle de toutes les brimades, de tous les bannissements, de toutes les exterminations. »

Et voici le versant de la longue “sympathie” majoritaire pour le cochon, paysanne et européenne.

Il est plus qu’un animal de compagnie : un nourrisseur. Le petit investissement quotidien pour le faire grossir donnera à la fin de l’année, le jour froid et brouillardeux de sa mise à mort où il fera “un temps de cochon” (c’est l’origine de cette expression), une explosion de protéines. D’où l’image de la tirelire. Cette figure de bienfaiteur explique que dans certaines zones rurales, on l’appelait “le monsieur”. Sans ironie. Même position du porc en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ou en Chine.

CochonLa “tuée du cochon” est souvent appelée “la saint Cochon”. Mettre à mort et découper le cochon engraissé toute l’année, en préparer tout de suite les morceaux pour leur conservation. Il s’agit vraiment d’un “sacrifice” : un cérémonial collectif pratiqué dans tout son déroulement et ses détails avec une componction, un souci des traditions, une gravité bien plus intenses que pour nombre de cérémonies religieuses officielles. La règle de chaque séquence est commentée. Le moindre écart est rabroué. Les gestes sont respectés avec scrupule dans une grande tension d’assistance réciproque et de mobilisation, comme d’une équipe sportive ou d’un commando militaire en action. Pour opérer selon les techniques et recettes transmises qui sont en même temps autant de rituels prescrits, dont chacun a conscience, en les répétant, de répéter ceux des ancêtres et ainsi de les faire revivre. De maintenir les immémoriaux dans la mémoire. Chacun s’active à sa place, surveillant et surveillé, porté par le bon ordre du déroulement, exalté par la plénitude de cette journée.

crucifixiondesaintpierreLe cochon est traité comme de la viande kasher ou hallal __ égorgé et saigné à blanc __ mais pour le résultat inverse : récupérer le sang et en faire du boudin. Une fois vidé de tout son liquide à l’horizontale, par la carotide égorgée, le corps du sacrifié est accroché à une échelle la tête en bas, dans la posture d’un crucifié, mais à l’envers. Celle que réclama saint Pierre au moment de son exécution, par humilité, ne méritant pas la même mort que son Maître, et surtout pour ne pas risquer de faire concurrence à l’image archétypale unique de la Crucifixion (tableau costaud du Caravage).

« Dans le cochon, tout est bon » : ce proverbe qui garantit que rien de ce corps découpé n’est à perdre, et l’exige, exprime en même temps une gratitude sans mélange pour le mort, son éloge funèbre. Avec le double sens de “bon” : la gastronomie, mais aussi la morale. Il y aurait une bonté essentielle du cochon. Il est « sympathique ». Et ce “tout bon” de sa générosité en fait une sorte de saint. Mais ce “bon” est aussi celui du “bon Dieu”, syntagme d’une ambivalence redoutable parce qu’il est en réalité d’origine théologique : le “bon” Dieu ne l’est pas au sens de la bonté, mais par rapport au “mauvais” Dieu __ celui de qui, je vous le demande ? Allez savoir… J’en déduis que le fameux proverbe range le cochon du côté de la “bonne” religion. Voilà ce qui fait du cochon le grand trickster, exceptionnel, unique, de toute l’histoire anthropologique du paganisme dans le christianisme : cette position de jointure entre ces deux doubles sens paradigmatiques de “bon” __ gastronomie/morale et charité/théologie. Il a été le signifiant-maître de l’Agapè dans une société massivement paysanne. Un autre “Dieu caché” ; à ciel ouvert. Un des surnoms de la “tuée du cochon” est “la Saint Boudin”. Ne perdez pas votre temps à polémiquer contre cette “béatification”-là, il y a prescription.

Cochon saignée

Tels sont donc, entre la Bible et les cours de fermes, les deux pôles du statut symbolique et imaginaire du cochon. C’est par rapport à eux que s’orientent les boussoles. Les choses étant ce qu’elles sont, on ne changera rien à l’existence de ce clivage. Mais l’impératif catégorique est de s’opposer avec une précision et une force maximales à tout départ de feu d’une relance des hostilités entre les deux systèmes de représentations, refus du porc et sympathique cochon. Je tiens que le risque n’est pas dans le désenchantement du monde, mais dans son réenchantement. Voilà pourquoi je n’accepte pas le procédé de cet enchanteur pourrissant, ou de ce pourrisseur enchanté, avec dans les bras son cochon « rappeleur » d’antipathie et en même temps « sympathique ».

La “Judensau” de Galouzeau

C’est par ma troisième oreille à la fois en français, en allemand, et en “judéo-”, que j’ai été aussitôt alerté devant la vidéo cochonne de Galouzeau. Cette oreille-là entend des mots, des idées, des images en traduction simultanée en langue triple Dreifuss (“trépied”) ; et par moments c’est elle, pour moi, à l’intérieur, qui résonne, qui raisonne, et qui se met à me parler __ je transmets ou pas à l’extérieur. Elle avait repéré que son collègue que j’héberge aussi, Ashkénaz, fixait son regard sur ce naze. Et mon oreille Dreifuss manœuvra ses radars. Quand je la sens comme ça, je n’interviens pas, je la laisse faire : de toute façon, je la connais, elle ne m’écouterait pas. Elle n’en fait qu’à sa tête. Si j’essayais de la retenir, de l’empêcher, de m’occuper ailleurs, elle ferait son travail toute seule, même en dormant, les rêves, tout ça. Je me suis dit que ça allait barder. Ils se sont concertés, les deux, Ashkénaz et Dreifuss, dans leur bureau au grenier, ils sont descendus à la cave, fouiller dans les archives, et bientôt la réponse s’est affichée en lumière vive sur mon écran de conscience claire, avec sirène d’alarme : « Judensau », « Saujud ». C’était tout à fait ça ! Je vais les garder. Même essayer de les augmenter. Ils ont vraiment gardé la forme.

Oui, en effet : “cochon de Juif ” le retour. Et ce n’est pas du breton de Carnaval, on comprend mieux en allemand : “ Sau”, “truie”, “Jud”, Juif. Prononcer “Zao” et “Youdd”. En 1543, Martin Luther, le fondateur du protestantisme allemand, publie une apologie et une relance du thème antisémite moyenâgeux de la “Judensau”, “la truie aux Juifs” (“You-deûnn-zao”). A partir d’une description admirative d’une sculpture déjà ancienne de l’image-mythe antisémite de la “Judensau”, qui figurait sur un pilier extérieur de l’église paroissiale de Wittenberg, il bâtit un délire théorisant le thème des “cochons de Juifs”. Le haut-relief montre un cochon femelle et des êtres humains de la taille de ses porcelets, habillés en Juifs, qui tètent cette truie et la palpent. Le titre, Rabini Schemamphoras, évoque les prétendues formules magiques en hébreu qui selon cette image-(antisé)mythe seraient transmises aux rabbins et aux Juifs par la vulve de la truie, par son lait, et par le Talmud qu’ils lisent sous son ventre. Luther reprend à son compte et à celui de son mouvement religieux cette bombe d’antisémitisme. De toute la puissance nouvelle du protestantisme, il relance ce poison violent venu du pire Moyen Age, qui l’avait gardé de tel auteur antique. Et cela va tenir quatre siècles.

Le Grec Plutarque, au premier siècle de notre ère : si les Juifs ne mangent pas de cochon, c’est parce qu’ils sont de même “race” ; ce serait du cannibalisme (Propos de table, IV, question 5). Cette thèse contre l’unité du genre humain avait pu engendrer le mythe sculpté de la “Judensau”, lequel commençait à être phagocyté et détruit de l’intérieur du christianisme grâce à l’humanisme, à la Renaissance, aux textes venus par les Arabes, à des génies comme Rabelais, Erasme, Montaigne, ces catholiques plus libres par la pensée, internationaux, méditerranéens, européens. Mais cette évolution fut cassée par le mouvement réactionnaire brutal de Martin Luther et du protestantisme allemand, réactif et de régression, appuyé sur l’imprimerie, cette invention d’Allemagne du sud-ouest (Mayence et Strasbourg) qui profita d’abord aux horoscopes et autres âneries, et permit de multiplier l’image-mythe antisémite par la gravure. Luther ajouta son commentaire d’exaltation de la “Judensau”. Il réinstallait le cochon qui « rappelle » les Juifs, tout en adhérant à la viande de porc « sympathique » dont il était plus qu’amateur : bâfreur. Tel fut le parcours du “cochon de Juif” (“Saujud”) et de la “Judensau”, de Plutarque à Luther, de Luther à Himmler et Ben Laden.

Le haut-relief de la “Judensau” à Wittenberg, admiré par Martin Luther ; à gauche le rabbin qui soulève la queue ; en bas les têteurs et le lecteur du Talmud.

Le texte Rabini Schemamphoras de Luther en 1543 sera cité en abondance et réédité avec passion par les nazis. Il existe encore des éditions des Œuvres complètes du fondateur du protestantisme allemand et scandinave qui incluent sans broncher et sans avertissement cette saloperie sanguinaire auprès de laquelle Céline est un enfant de chœur bêlant. Mais personne ne s’en émeut, à part moi et mes deux squatters (Ashkénaz et Dreifuss). On continue de perdre son temps à s’exciter l’élastique sur Heidegger qui n’était compris et suivi par personne. Et à s’énerver sur le pape Pie XII qui restait désarmé et englué devant la masse luthérienne allemande majoritaire. Voici quand même la page de titre de la chose excrémentielle immonde de Luther sur la “Judensau”, édition de 1546 :

Rabin- Louve

Martin Luther, fondateur du protestantisme allemand, est aussi celui de l’antisémitisme allemand. Gourou en chef de la nouvelle religion chrétienne, ses livres étaient des best-sellers. Son nationalisme est dressé contre Rome et les “Velches” : les peuples latins, Espagnols, Français, Italiens ; avec lesquels s’accoquinent les Flamands et les Allemands du sud, les Magyars, la Bohême, et la terrible Pologne. Luther régnait sur cette Université de Wittenberg où s’inscrira un siècle après un personnage d’un drame de Shakespeare : un certain Hamlet. Il faut imaginer le prince du Danemark contemplant la sculpture de la “Judensau”, et relier cela à une autre pièce du même auteur, Le Marchand de Venise __ contribution à la discussion sur “le Juif Shylock”.

Luther est le véritable maître-penseur du pire dans le domaine allemand. Il est “oublié” avec constance par les Français, à commencer par André Glucksmann dès ses Maîtres-penseurs puis dans tous ses livres. Ce refoulement s’exhibe au plus franc (franchouillard) sans le savoir (c’est le cas de le dire) avec Les trois monothéismes de Daniel Sibony, où le protestantisme lourdement ignoré et censuré ne cesse de travailler et de contredire chaque page par en-dessous et par le côté : un livre qui aurait bien besoin d’un psychanalyste. On compensera, pour ne pas con penser, en allant voir mon texte transversal sur le bavardage planétaire qui croit traiter de la “question Pie XII” alors que son effet principal, à son insu que sait l’insuccès, est de détourner l’attention des responsabilités historiques du protestantisme luthérien __ voir ici :

Pie XII: l’honneur des catholiques

La traduction de l’allemand Reformation par “réforme” est un contre-sens : il s’agit au contraire d’une “re-formation”. C’est comme si on disait que Charles X est un réformiste. Ne pas confondre avec Calvin, qui n’est pas antisémite. Luther traite de cochon et de truie, “Schwein”(Chvaïnn) et “Sau”(Zao) ses adversaires ; par exemple le théologien Johannes Eck, conseiller du pape Léon X, devient “Doktor Sau”. Façon d’assimiler toute opposition à un complot avec les Juifs. Un procédé que reprendront ses disciples antisémites du 20ème siècle.

Luther est un intégriste ordurier, un régressif au pire Moyen Age contre les humanistes, une ordure antisémite ; c’est ce gros con bouffeur de cochon, porc lui-même, qui traite les Juifs d’enfants de truie ; haineux contre la Renaissance, fou contre Raphaël et Michel-Ange ; salopard homophobe contre le grand Erasme : et ce m’est une jouissance toujours renouvelée que le programme européen de circulation des étudiant(e)s porte le nom “Erasmus”.

Judensau

Je vois une ressemblance troublante, beaucoup trop évidente pour qu’elle soit un hasard, entre la structure iconographique de la “Judensau”, et celle d’une des figures les plus diffusées au monde, surtout autour de la Méditerranée et dans toute l’Europe, pendant plus de deux mille ans avant Luther : la louve romaine avec sous son ventre et qui la tètent, les deux bébés jumeaux Romulus et Remus, futurs fondateurs de Rome.La Louve au Musée du Capitole à Rome

La plus ancienne “Judensau”, celle de la cathédrale de Brandebourg, est pratiquement une copie exacte du schéma iconographique romain alors déjà reproduit depuis quinze siècles à des millions d’exemplaires (aujourd’hui il a deux mille sept cents ans, sur les panneaux de signalisation à Rome). Pourquoi cette parodie grinçante et insultante de la louve romaine en “truie des Juifs” ? Le message à mon avis va de soi : la truie serait fondatrice pour les Juifs comme la louve pour les Romains ; son lait et son maternage recèleraient comme ceux de la louve le secret d’un empire sur le monde, d’une domination sur les autres peuples ; enfin la reprise du schéma signerait et signalerait une collusion entre les Juifs et l’Empire romain, en tout cas le même genre de menace et/ou de paranoïa pour le nationalisme germanique, moteur principal de la contre-révolution luthérienne face à l’humanisme et à la Renaissance, face à ce ramassis de Ritals, de Juifs et de Français __ et pourquoi pas une union pour la Méditerranée, tant qu’on y est !

Luther s’est choisi deux ennemis : Rome et les Juifs. La Rome qu’il hait est celle de la papauté et de la Renaissance ; de la latinité, y compris la France et l’Espagne (les “Velches”). Entre toutes ses accusations contre les papes et l’institution romaine, une des plus véhémentes est celle de protéger les Juifs. Preuve selon lui que la papauté n’aime pas Jésus : elle assure la sécurité de ces « déicides » (sic) contre ceux qui voudraient continuer à “venger” ( ?) le Christ sur leurs personnes. Pour vivre en paix avec ces cochons de Juifs, le pape est forcément un porc. Rome devient alors elle-même une “truie aux Juifs”, une “Judensau”. Lorsque par un paradoxe de la géopolitique et de l’intendance militaire, ce sont des troupes luthériennes allemandes qui attaquent, pillent et occupent Rome en 1527 pour le compte de l’empereur Charles-Quint pourtant catholique, c’est en criant leur haine pour cette “truie” et ses “porcs” qu’elles massacrent et détruisent. On a retrouvé récemment à Rome, dans des églises autrefois saccagées par ces lansquenets, et changées par eux en écuries et en dortoirs, des graffitis de cochons assortis de commentaires explicatifs. Luther rédige son texte quinze ans après : il n’invente pas, il condense et fortifie ; il rend obligatoire et pérennise la figure de la “Judensau” en l’intégrant dans son fanatisme religieux contre les catholiques, les Juifs, et bien sûr les “Turcs” (les Musulmans).

Appuyé sur les œuvres de Martin Luther, le protestantisme allemand aura été le principal vecteur doctrinaire des thèses antisémites, dont le thème de la “Judensau”, support de l’injure criminelle puis génocidaire “Saujud”. Cela jusqu’au milieu du vingtième siècle. Les deux institutions impulsées par Luther, l’Université et le protestantisme, seront les deux ventres féconds à fabriquer du nationalisme et de l’antisémitisme d’Etat. Premiers producteurs de thèmes et d’énergies pour le mouvement nazi pendant sa montée au pouvoir. Puis pendant les douze ans du régime hitlérien, ses principaux piliers, inséparables de l’Armée __ les trois sont intriqués.

Le roman le Juif Süss de Lion (et pas Leon) Feuchtwanger, est une grande œuvre extraordinaire, best-seller international. Elle fut trahie par un film qui en détourna le titre, produit et co-dirigé de fait par le ministre de la propagande de Hitler, Gœbbels, et diffusé pour des millions de spectateurs dans l’Europe nazifiée, pétainisée et occupée. Le roman, écrit contre l’antisémitisme entre 1918 et 1925, expose la vérité historique au 18ème siècle (1735-1738) d’un Juif très doué pour la finance, Joseph Süss Oppenheimer. Il redresse en trois ans l’économie du duché de Wurtemberg, mais se voit broyé par les luttes politiques entre protestants et catholiques. Les protestants revenus au pouvoir lui font un procès et il est pendu. Son nom devient le pivot d’un nouveau mythe antisémite, mais aussi un enjeu de la résistance à l’antisémitisme. Dans le roman de Feuchtwanger, on voit des paysans semer des graines de fleurs de couleurs différentes pour qu’à la floraison apparaissent contre Süss les mots « Cochon de Juif ». C’est-à-dire en allemand « Saujud ».

En 2010, le type de la vidéo vous la rejoue Juif Süss, avec son “Juif S.” Quel type de graines sème-t-il ?

Dire d’un cochon « il vous rappelle quelqu’un » lorsque ce « quelqu’un », de notoriété publique, est petit-fils et grand-père de Juifs, c’est relancer la Judensau et le Saujud. C’est “évoquer” comme en sorcellerie, faire remonter, revenir cet imaginaire et ce symbolique. Les « rappeler ».

Un certain nombre d’églises en Europe recèlent des sculptures, bas-reliefs, motifs sur le thème de la “Judensau”. Une liste en a été dressée en 1974 par le chercheur Isaiah Schachar. Que faut-il en faire ? Certes pas les détruire, cela fait partie du patrimoine (en France à Colmar, à Metz), mais leur adjoindre des textes d’explication qui rappellent les conséquences d’une imprégnation par ce type d’images et de symboles ; soit un geste exactement inverse de celui de Luther avec son texte sur la “Judensau” de Wittenberg. Il y a eu des interventions de citoyens pour l’obtenir, et des scandales plus ou moins étouffés quand ils n’y parvenaient pas parce que des… autorités, civiles et/ou religieuses, le refusaient. Un “mauvais point” à la municipalité et à l’église de Nuremberg, un “bon point” au contraire à celles de Bayreuth. Mais à quoi bon le souci pour ces vieilles choses si un ex-Premier ministre français peut venir en 2010 en toute impunité, et je dirai obscénité, remoderniser le coup de Luther avec de la “Judensau” en vidéo sur internet ?

Qu’est-ce qu’un symbole ? C’est l’équivalent, l’associé, le « rappelant ». Quant à l’image, elle permet d’imaginer, elle est le support de l’imagination qui à la fois s’appuie sur elle et en décolle et y revient, comme les avions d’un porte-avions. Brandi par Galouzeau qui à haute et intelligible voix l’identifie à une personne dont le grand-père et le petit-fils sont de notoriété publique des Juifs, ce n’est plus un animal que ce malheureux cochon, mais un symbole prétendu “rappeleur” pour une image. Ce n’est pas lui, le cochon, qui parle de cochon, et d’une personne qui serait rappelée à sa prétendue visagéité d’une ressemblance, d’une équivalence essentielles (celle de la Judensau et du Saujud). Le pauvre porcelet manipulé n’est que la poupée d’un ventriloque qui fait parler ses “tripes” : ses pulsions, son agressivité, son désir de meurtre, sa haine ; balancés au public sommé de les consommer : tiens, voilà du boudin ! On a là, en plus du “rappel” de la millénaire et sanguinaire équivalence symbolique-imaginaire du porc avec “le” Juif, un cas manifeste de maltraitance d’un animal. Mais que fait la police de la SPA ? Libérez les cochons de la Judensau, du Saujud et du “cochons de Juifs” ! Il lui est imposé, à cette pauvre bête, d’incarner la personne qui est nommée, de devenir sa chair. Or cette chair, par définition, lorsqu’il s’agit d’un cochon, est vouée à l’abattage, au saignement à mort, à l’éviscération. L’image du cochon-symbole assortie du rapport explicite avec des hommes juifs fait soudain affluer dans cette vidéo répugnante le réel de six millions de chairs massacrées au titre de la Judensau et du Saujud.

Proférer qu’un cochon « rappelle » une personne alors que cette personne est notoirement reliée à la judéité (sans y être limitée), c’est sonner en tout cas dans les inconscients, mais même dans les consciences, le rappel d’une mécanique précise et ciblée du meurtre symbolique et imaginaire qui a toujours installé l’acceptabilité du meurtre réel.

Impossible de tricher avec le « rappel », les associations d’“idées” __ c’est-à-dire de symboles et d’images noués avec le réel de façon insécable sans que tout saute ensemble. On ne peut pas faire comme s’ils n’avaient pas été installés dans le temps et l’espace, eu lieu ; et dire après : « ce n’est pas ce que j’avais voulu dire ». Puisque une fois les paroles exprimées, les cochonneries sorties, c’est à partir du dit que se lit le voulu, et non l’inverse. Ce qui est dit est dit, et les images sont là : c’est du réel. Il ne peut pas être être coupé de ses symboles et de ses images : il n’est pas… coupable de l’imaginaire et du symbolique. Pas lui, pas le réel. Mais l’être parlant. Telle est la loi de la liberté de choisir et de retenir ses mots, ses actes et ses images. Le réel, le symbolique et l’imaginaire demeurent de libres associés inséparables. Le R, le S, le I. Le RSI. Tout le contraire d’une hérésie.

Ne pas (se) laisser neutraliser

La Shoah a eu pour justification, commentaire, accompagnement assassins ressassants le mot “cochon de Juif” en allemand et ses traductions dans les langues des collabos tueurs antisémites, dont le français. Porc-nographie du crime contre l’humanité. Jouer sur le thème du porc lié à du Nom juif, c’est reprendre part à la Shoah. Cochon : co-Shoah. Cochonnerie : co-shoah-nnerie. Dans la série des frayages conscients et inconscients de l’antisémitisme, le jeu sur le Juif comme cochon, cette assimilation d’élimination, est un des plus constants : une véritable autoroute. Il fut scellé dans le sang des six millions.

Le cochon associé à la judéité est le stéréotype antisémite le plus ancien, le plus caractérisé et documenté. La plus certain à avoir incité au pire : à l’avoir sans cesse accompagné. On a beau essayer de s’y prendre de toutes les manières, il n’est pas possible d’accepter comme une plaisanterie, une badinerie, frivole, banale, des images et des mots qui reprennent et répètent __ qui « rappellent » __ ce schéma pluri-millénaire. A la fois sur le versant péjoratif du rejet d’un homme animalisé, et sur le versant positif de l’adhésion à un animal humanisé, « sympathique » en tant que mascotte communautariste gauloise, celtique. Non, il ne serait pas raisonnable de prendre cela à la légère.

Mais se dire oui, c’est arrivé, voilà, c’est là : en 2010 il se trouve quelqu’un en France, et pas n’importe qui, un ancien Premier ministre, pour déclarer devant caméras et micros qu’un cochon lui « rappelle », et à « vous aussi », un homme lié au Nom juif, et que cette identification est antipathique, répugnante, sale, alors que dans le même mouvement, il affiche une autre identification au cochon, la bonne, la sienne… propre, la « sympathique ». Les deux identifications adverses, inverses, vaudraient clivage radical entre deux identités. Je rappelle qu’officiellement nous ne sommes plus au Moyen Age. Par la double injonction coordonnée du sale autre et du propre, de l’abject animalisé et de l’animal fétichisé, est sonné le rappel d’une fraternisation fusionnelle dans le geste d’exclusion, scellée par un rictus de connivence. Le rictus Dieudonné-Le Pen-Siné. Le rictus cochon.

Lorsque “cochon de Juif” est sous-entendu mais tellement bien mimé et mis en scène qu’il est au bord d’être prononcé, il devient un mot cochon de jouissance sexuelle entre initiés au comble du plaisir de transgression. L’inter-dit est le bonheur de l’interdit. De ce point de vue, quelle réussite que cette vidéo, en une minute : chapeau, l’artiste ! Sauf si quelqu’un vient dire le non-dit : décrire l’homme de pouvoir qui se met lui-même à nu __ allez savoir pourquoi __ dans la foule qui se tait. Oser ça voir.

Il n’y a pas le moindre doute sur le fait que c’est à un homme de notoriété publique petit-fils d’un Juif rescapé de la Shoah et grand-père d’un circoncis, qu’un porc se voit assimilé. On préfèrerait que cette lecture de la vidéo du 15 février soit évitable. Elle ne l’est pas. Il n’y a pas d’autre lecture à ces images et à ces mots. L’évidence de leur traduction, de leur message, de leur signal, est tellement prégnante, si lourde, s’engouffrant aussitôt avec ses deux millénaires dans cette minute de 21ème siècle, qu’elle y prend toute la place. Il ne peut pas y avoir d’autre vision et audition et interprétation de cette chose. C’est accablant, on préfèrerait se taire. Mais il faut parler.

Je ne suis pas de ceux qui en disant « Untel est antisémite » ou « Unetelle ne l’est pas » laissent s’installer l’idée qu’il s’agirait d’une “race”. Je sais bien, par exemple, que Frèche n’“est” pas antisémite, alors que son “pas catholique” l’était, l’est, le sera. Qu’il ne soit pas antisémite est une circonstance aggravante pour avoir proféré cette formule qui résume le plus long crime de la notion de religion d’Etat, ce que comme historien, et pas gâteux du tout, il ne peut pas prétendre ignorer : il sait bien, ce voisin de l’Espagne, que dans un de ces moments de compulsions pour lesquels il pourrait après tout invoquer le syndrome médical de Gilles de La Tourette, il a relancé au 21ème siècle l’étiquette anti-Marranes d’Inquisition, de bûcher, de sanbenito __ le critère du porc servant à la fois contre les Juifs et contre les Musulmans, les Morisques. Ce serait lui faire la plus grave injure que d’accepter qu’il puisse croire lui-même à son “je ne suis pas” comme argument en défense d’un “donc j’ai le droit, moi, de lancer des traits antisémites”. Ce que Sartre n’a pas assez montré, c’est qu’il n’y a pas d’essence des antisémites, mais une existence d’actes et de paroles destructeurs des Juifs, de leur honneur, de leur image, de leur vérité. Frèche est mal conseillé : il aurait dû objecter que l’on était resté muet devant le cancre sauvageon Chevènement, pépère pervers, faisant exprès de prononcer sans cesse “bandit” la deuxième partie du nom Cohn-Bendit. Et il poussait le culot jusqu’à arguer d’un lien familial juif qui lui aurait “permis” cette agression. Inversion du bon sens le plus élémentaire : c’est au comportement contraire qu’il aurait dû encore plus s’obliger. Fricoter, valser, flirter avec l’antisémitisme n’est excusable dans aucun cas.

Ce qui compte n’est pas un “est” mais le “il y a”. Le moins de subjectif possible, le maximum d’objectivité ; pour garder l’objectif en vue. Ne pas se laisser prendre dans du duel, de la querelle personnelle ; constituer l’objet pour l’inactiver, et non pas éliminer une personne. Ce qui compte est la chose antisémitisme, pas les antisémites. Ils ne sont que des possédés. Le but de guerre, en philosophie, et qui est en même temps l’arme __ c’est toute la différence avec la guerre tout court, et avec la rhétorique des moyens et des fins __ c’est le « aller à la chose même » de l’immense Edmund cher à l’Elégance du hérisson (Husserl). Dans le cas précis de Galouzeau, je pense qu’il y a eu de l’inconscience, mais qu’elle ne change rien au geste, à ses images, aux paroles enregistrées ; et qu’il n’est pas possible de les laisser passer comme s’ils étaient normaux, licites. Il faut un rappel à la loi. Non, pas du tout, il n’est pas permis de traiter de cochon un porteur, même discret, du Nom juif. C’est comme ça. Que ç’ait été du ça, de l’inconscient, du “pas fait exprès”, un glissement, le dérapage sous une pulsion (la haine), n’y change rien. La qualification doit être prononcée. Au moins l’histoire de la chose “cochon de Juif(s)” rappelée.

Peu importe que le frayage de cette chose passe par la conscience, le calcul millimétré, la provocation ciblée (Le Pen) ou par l’inconscient, l’impulsivité, le pulsionnel, le dérapage, le délire, l’incapacité de se contrôler, de résister à la tentation d’une sale allusion de gaga, de loulou, de zozo. Balayez l’accessoire. Restez en face de cette chose en soi : “cochon de Juif” le retour. Cela vous effraie. “Les bras en tombent”. Mais il faut se secouer, ne pas céder à la sidération de l’horreur, à sa paralysie, même si à chaque mot, à chaque phrase, il aura fallu s’arracher à la tristesse, à l’abattement, à l’affreuse honte qu’en France, au 21ème siècle, on pût se trouver contraint de traiter de cette chose-là, le « cochon de Juif(s) », et à cause d’un… ancien Premier ministre !

Ce n’est pas de gaieté de cœur. Mais nous ne sommes pas ici dans un domaine où il serait possible de pardonner à quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il fait. Il s’agit d’une personne qui prétend mériter notre confiance pour diriger l’Etat, conduire la société. Le point où la politique et l’éthique se nouent durement, celui de la poléthique, et qui chaque fois pour l’élection capitale s’est avéré décisif au dernier moment dans l’isoloir __ quitte à profiter en 2002 à quelqu’un qui ne le méritait pas, comme moindre mal, cure de médiocrité __ est sans pitié pour les carrières par compassion totale pour le souverain : le peuple, ce contraire du populisme. De Gaulle appelle cela la “grandeur”. Rien de mégalo, mais le sens mathématique du terme. La grandeur sert à mesurer. Le vrai pragmatisme en politique est la morale. Galouzeau vient de révéler sa dimension ; passons à autre chose. La vidéo du 15 février 2010 sera très utile sous le microscope des étudiant(e)s en science politique.

Neutralisation est un terme de stratégie, de guerre. Voilà pourquoi c’est l’anodin qui m’intéresse dans cette vidéo. Balles enrobées de sucre. Bombes à neutrons. Bagatellisations pour des massacres. Des techniques médiatiques nouvelles augmentent la faculté de pénétration destructive par le Neutre. Les retourner contre lui. Neutraliser le Neutre.

Le cochon n’existe que pour être tué, saigné, dépecé. Il n’est pas un chat, un chien. Pas une vache (on ne boit pas son lait, sinon sur la “Judensau”). Le cochon est tout sauf neutre. Ainsi, en général, assimiler une personne à un cochon ne peut pas être autre chose qu’un meurtre symbolique-imaginaire. Tenter de justifier comme sans importance la comparaison d’une personne avec un cochon, ne peut jamais être anodin. Mais lorsque le meurtre symbolique-imaginaire qu’est cette comparaison, vise un homme petit-fils et grand père de Juifs, les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites.

On est alors à coup sûr dans la relance, la réhabilitation, de la figure du « cochon de Juif », « Saujud », et de l’imaginaire de la “Judensau”. Long meurtre symbolique-imaginaire de tous les Juifs en tant que tels, lié au génocide, à leur meurtre réel. Tenter de neutraliser après coup en invoquant un “pas fait exprès” ne tient pas ; surtout dans un tel contexte (prénom Solal, circoncision, dossier du Nouvel Observateur, magasins Quick). Il est clair et distinct, certain, que la vidéo du 15 février remet le “cochon de Juif” dans une circulation d’inconscient collectif, par le Neutre de l’image-son moderne. Par son effet couplé de banalité et d’autorité, dans une ambiance de télé-réalité.

Ne pas parler serait dangereux lorsqu’est décelée ainsi une cellule folle, un échappement cancéreux, un « rappel » à métastaser. A la vidéo du 15 février s’applique exactement la remarque très sensée de Pierre Desproges : « Ce qu’il y a de réconfortant dans le cancer, c’est qu’un imbécile peut attraper une tumeur maligne. » On a raison de parler du “cancer de l’antisémitisme” : les “dérapages” antisémites sont comme les accidents de cellules qui s’emballent, se dérégulent. Une fois lâchées, si elles ne sont pas stoppées, les cellules folles ne sont pas anarchistes, il n’y a pas plus systématique. Le dérapage n’est qu’au départ, pour le saut de côté, ensuite on est dans la logique. Dans du structuré vivace, rapide, violent __ exactement comme l’antisémitisme, qui démarre dans du sursaut protestataire exaspéré, mais s’il n’est pas aussitôt endigué, repoussé, recanalisé, évacué, si on le laisse briser la barrière, se met aussitôt à transformer sa transgression en contre-loi au développement en fulgurance, exponentiel. Voilà pourquoi peu importe l’imbécile qui profère, le flacon con, pourvu qu’on ne laisse pas passer l’ivresse. Qu’on la saisisse et refroidisse, interrompe la propagation de sa chaleur de contagion, de connivence conne. Par exemple le minuscule bouillon de culture microbien de cette vidéo, son pourléchage de sous-entendus entre le looser aigri et les porteurs de micros et de caméras : « rappelle quelqu’un…, vous aussi… ». Ramener ce brusque accès de chaude saoulerie virile, genre copains de régiment, à ce qu’il a de glacé, d’atroce et d’auschwitzien : “le”Juif comme cochon.

Je ne cherche pas à comprendre. Que qui ce soit puisse associer le Nom juif à un cochon, je ne veux pas le comprendre. Je veux ne pas le comprendre : « I would prefer not to ». Je suis le Bartleby de l’antisémitisme. Mais connaître, oui, de mieux en mieux. A condition que pas un motif, une biographie, une circonstance, ne soient atténuants. Rien ne justifiait la chose de cette vidéo. Quel que fût le sac de nœuds de rivalités, de jalousies mimétiques ; de démêlés judiciaires trop emmêlés.

Il y a jurisprudence

Donc peu importe qu’il y entrât plus ou moins d’inconscience et/ou de fait exprès, l’acte répréhensible était constitué, il n’est pas neutre : dérapage à la Frèche, “humour” à la Dieudonné.

(voir : La France Frêche).

L’autorité judiciaire ne tient pas du tout pour neutre le thème du « cochon de Juif ». Il est criminel. C’est un délit. Il a été condamné comme tel, et le sera autant que de besoin. Qu’un illustre l’illustre en images et en sons n’y change rien. La jurisprudence est tout à fait univoque.

En Allemagne, en Autriche, pour “si peu”, on est traduit devant un tribunal, déchu de ses droits civiques. Traiter de cochon un porteur du Nom juif (quand cela ne serait “que” par son grand-père et son petit-fils), on ne plaisante pas avec ça, dans ces pays qui ont connu ça au point d’être réduits sottement par les ignorants à ça alors qu’il sont les plus vigilants et rapides dans l’intervention sur ça. Aux Etats-Unis, l’ADL, Anti Defamation League. En France, dès que ça se fait un peu subtil, malin au sens du cancer, on préfère trop souvent les trois petits singes : on n’entend, ni ne voit, ni ne parle.

Chaque 20 avril, anniversaire de la naissance de Hitler, première date et première ligne dans les manuels d’histoire sous son régime, c’est avec des têtes de cochon entières ou en morceaux que se perpétue encore de-ci, de-là, mais semble-t-il sans grande conviction, un jeu crétin et somme toute faiblard __ resté odieux __ d’agressions contre des synagogues et des mosquées, des cimetière juifs et musulmans. L’usage qui fut fait de cet animal pour traiter de “cochon de Juif” reste une brûlure s’agissant de deux hommes de haute mémoire, présidents des communautés juives en Allemagne : sur la tombe de Heinz Galinski en 1992 ; contre mon ami Ignatz Bubis en 1998 __ un cochon vivant lâché dans la foule sur une place de Berlin (l’Alexanderplatz du célèbre roman d’Alfred Döblin, 1929, film de Fassbinder, 1979-80), et portant au pinceau le mot Jud et l’étoile de David, dans le même bleu que le drapeau d’Israël.

Qu’il n’y ait pas eu depuis ces années-là de l’autre côté du Rhin, d’autre réussite de cette mise en spectacle du meurtre symbolique-imaginaire par le « rappel » du “cochon de Juif”, prouve le haut niveau de mobilisation et de capacité de la société et de l’Etat allemands.

Au contraire et par contraste, la vidéo du 15 février 2010, cette réussite française de la mise en spectacle du meurtre symbolique-imaginaire par le « rappel » du “cochon de Juif”, paraît attester d’une baisse de niveau de la mobilisation et de la capacité de la société et de l’Etat français.

Lorsque le ministère de l’Intérieur français, à peine deux mois avant la vidéo du 15 février 2010, annonce en décembre 2009 que les actes antisémites ont « plus que doublé » en France par rapport à 2008, il révèle aussi que quelques jours plus tôt, à la mosquée de Castres, « deux oreilles de porc ont été agrafées sur le battant de la porte d’entrée, deux pieds de porc scotchés sur la poignée de l’autre battant, avec, au-dessus, une croix gammée ».

La vidéo cochonne de Galouzeau est donc “raccord”.

Mais sa perfection va plus loin encore puisqu’elle s’avère un excellent produit d’exportation. Comme je me suis fait son attaché de presse, je vais maintenant montrer, avec un petit dossier en images que j’ai confectionné en son hommage, à quel point elle “assure” sur le marché international.

Le “cochon(s) de Juif(s)” en caricatures islamistes

Rappelons tout d’abord, pour bien comprendre le mode d’emploi de ce qui va suivre, une délicate fatwa récemment émise en Egypte par une autorité religieuse auto-proclamée, et bloquée au dernier moment par le gouvernement obscurantiste. Elle édictait cette vérité scientifique ignorée de Cuvier, Lamarck, Darwin, etc : les cochons seraient des descendants de Juifs maudits, ainsi punis. Vous avez bien lu : le corps réel des cochons serait issu du corps réel des Juifs. Depuis la vidéo du 15 février 2010, cette fatwa “rappelle” quelqu’un, et vice-versa.

Voici tout d’abord une caricature d’un goût exquis et pas du tout danoise du premier ministre d’Israël, publiée le 27 avril 2009 dans Al Watan, au Qatar. Le texte en arabe dit : « Mise en garde de l’OMS contre une pandémie mondiale : la grippe porcine. » La fausse information d’une étiologie porcine de la grippe A1H1N1 fut aussitôt enfourchée par le vrai fantasme millénaire, pour en réinjecter une piqûre de « rappel » dans le genre du « il vous rappelle quelqu’un » de notre porcher breton improvisé de Carnaval : les Juifs seraient depuis toujours des porcs menaçant la planète, et eux-mêmes à jamais la pire des maladies virales générales, dont celle du moment ne serait qu’un cas particulier.

Animaliser un visageAnimaliser un visage, c’est lui dénier la “visagéité” (Lévinas) ; mais la pire forme de ce procédé est “porciniser” le visage d’un Juif ; et quand c’est celui du Premier ministre d’Israël, ce sont tous les Israëlien(ne)s et tous les Juif/ve/s du monde entier, résumés ici par le bouclier/étoile de David, qui sont marqués pour la mort par ce groin. Que cela vienne d’un Musulman qui dessine pour des Musulmans, est accablant de tristesse encore plus que révoltant, puisqu’ils partagent avec les Juifs l’interdit et le tabou sur le porc, et le doivent aux prophètes qui ont précédé celui de l’islam et dont celui-ci voulut reprendre le droit fil. En tout cas cette caricature, par son désir de blesser, de déshonorer et d’humilier vaut largement les “fameuses” caricatures danoises (que j’avais réprouvées). La vidéo du 15 février 2010 dit la même chose, transmet le même virus.

Caricature, cochonLe dessin suivant maquille l’antisémitisme d’élimination en paranoïa hygiéniste, comme dans le discours hitlérien. Sous le titre ‘‘Le processus de paix’’(29 avril 2009) : mieux vaut un masque pour négocier avec ces porcs que sont les hommes au bouclier/étoile de David. Ce qui rejoint la “rationalisation délirante” de la burqa : se couvrir le visage pour éviter la contagion avec tous ces autres qui sont des porcs __ des Juifs ou des alliés des Juifs.

A noter l’angoisse de l’être humain normal à gauche et les mouches sur le monstre menaçant à droite. Cela se veut de l’humour : on serait mauvais coucheur à ne pas participer à la franche rigolade antisémite, avec ou sans Carnaval. Un rire “communicatif”. Mais le message n’est pas du tout “pour de rire”. Aller voir ce que “ça” communique (ta mère).

Mais voici maintenant plus surchargé, une image audacieuse : la tirelire-révolver (ou le révolver-tirelire). Brandie par le même Premier ministre d’Israël représentant “le” Juif et “son” cochon :

Caricature cochon2

La tirelire réunit deux assimilations antisémites “classiques” : au porc et à l’argent. Version cochonne du thème biblique du Veau d’or tel qu’il fut trahi au 19ème siècle (par Karl Marx et sa haine-de-soi de la Question juive, par l’air de Méphisto dans le Faust de Gounod), alors que dans la Bible il ne signifie pas du tout le culte de l’argent, mais la tentation de régresser aux dieux-animaux, à la vache Apis (c’est la forme de la sculpture-idole interdite qui compte, pas son métal, encore moins la monnaie). Sur cette caricature pas danoise, l’animal totémique prétendu, qui serait le “vrai visage” et l’arme d’Israël, montre des dents agressives entre lesquelles le rameau d’olivier n’est qu’un leurre (Ad-Dustur, Jordanie, 6 mai 2009). Désormais cela « rappelle quelqu’un » : le cochonneur de la vidéo bretonne.

Mais voici bien plus glaçant, parce que plus réussi : plus simple, donc plus violent. Stylisation à l’extrême, dans le bleu du drapeau d’Israël, d’un des plus longs fantasmes criminels de l’histoire de l’in-humanité, celui du « cochon de Juif » .

Caricature cochon3Publié dans Al-Ghad, en Jordanie, le 22 mai 2009. On lit sur la ligne au-dessus 
: « La grippe porcine se répandant en Israël, la Knesset discute de la possibilité de changer de patrie. » Et sur la pancarte de ce condamné à exécuter : « Cherche patrie alternative ». Ce dessin est une arme de destruction. Il vous « rappelle quelqu’un » : déplacez-le dans les bras du porcher de nuit celtique à la place du petit cochon, et vous aurez la vérité de son langage à peine crypté. De ce dont il sonne le « rappel ».

Il n’y a pas une once d’équivoque dans la vidéo sur son « rappel » de la mise en équivalence du porc avec “le” Juif. Et la foudre peut s’établir entre d’une part ce dessin en coup de poing qui assimile “au” Juif, par l’étoile de David, un animal maudit et interdit pour les uns, voué par les autres à l’égorgement, au dépeçage, à la découpe ; et d’autre part, dans un coin de Bretagne, une pauvre chair exhibée vouée à l’abattage, au saignement à mort, à l’éviscération, et sur laquelle un escogriffe au regard égaré fait coller le prénom de l’homme le plus en vue, et qui précisément à cause de cela, ne peut pas se défendre et riposter.

Et voici une deuxième stylisation extraordinaire sur le même thème criminel, parue dans Ad-Dustur, en Jordanie, le 5 mai 2009 :

Caricature cochon 4

Ce dessin s’inscrit entre les deux bandes bleues du drapeau de l’Etat d’Israël, mais donne à l’étoile/bouclier de David la couleur du cochon d’élevage, sa queue tire-bouchonnée et ses quatre sabots exprès très fendus et même fourchus parce qu’il s’agit d’un critère formel de l’interdit alimentaire, de la kacherout (le porc seul animal à avoir le sabot fendu mais à ne pas ruminer). Comme la précédente, cette stylisation est d’une violence d’autant plus efficace qu’elle se réduit à sa plus simple expression, par une économie de moyens et de traits qui en fait un graffiti reproductible même par une main malhabile. Voilà avec quoi s’amuse l’apprenti sorcier-druide de la vidéo.

Le titre en arabe dit : « La grippe porcine arrive en Israël ». Cette information pourrait être banale : le virus A1H1N1 était parvenu partout, et étant donné l’exigüité et l’intrication des territoires dans cette zone du Proche-Orient, s’il était présent en Israël, il l’était forcément aussi en Jordanie, en Egypte, au Liban, à Gaza, etc. Mais ce réel tout de sobriété ne saurait le rester pour le symbolique et l’imaginaire antisémites, dès lors qu’un premier accroc avait été porté à la réalité objective, médicale, scientifique en attribuant par erreur au porc l’origine de la maladie : puisque depuis au moins deux mille ans tout ce qui de près ou de loin, d’une façon ou d’une autre, touche au symbole et à l’image du porc, est reprojeté, collé, affiché, fracassé sur l’image “du” Juif et le discours sur lui. Ce avec quoi le gars Looseau renoue, qu’il « rappelle ». Et avec quelle jubilation, dont l’excès déborde.

Nommer bêtement “porcine” cette grippe __ et à tort __ aura été un cadeau aux antisémites dont ils n’allaient pas se priver : à preuve ces dessins, ces collisions du porc et de l’étoile de David pour les accuser de collusion. Ils disent par le graphisme la même chose que l’expression « cochon(s) de Juif(s) » par la parole. La vidéo cochonne est venue se couler dans cette por(c)nographie.

Le sale On de l’aigrie culture

La France est ce pays où les agriculteurs ne veulent plus du nom de paysans mais où une fois par an les non-agriculteurs se précipitent dans l’illusion d’y avoir droit, au cours d’un pèlerinage aux sources dans une énorme grotte de Lourdes portant le nom du palais de leurs rois, porte de Versailles, en cheminant gravement avec leurs gosses pour inculquer le bon aloi du retour à la Nature-Mère. Le Salon de l’Agriculture est un temple dont les vivants piliers sont les jambes superbes des chevaux de trait de Picardie, et les cuisses somptueuses des vaches Salers, aux cornes de déesses égyptiennes. On a là une essentielle alchimie psychologique de masse, tout à fait respectable, à ausculter et analyser de près parce qu’elle serait transformable dans un or économique certain et bien sonnant si on s’avisait enfin de la faire fructifier en tant que telle. Mais hélas elle se trouve coincée chaque année, bloquée, stérilisée depuis trop longtemps dans la bêtise de la régression, par un quarteron d’escrocs politiques qui la gardent prisonnière, la ringardisent, la trustent dans leur système à coups de mots de passe idiots : « Elle pèse combien ? » « Ça c’est la France ! », « Ah si vous connaissiez ma poule », etc.

Ce qu’il y a en général de débile et de débilitant tous les ans avec le cirque chiraquien au Salon de l’Agriculture, de dommageable pour la France et pour ses agriculteurs, donc pour ces paysans que tous les Français veulent être absolument pour ne pas se sentir des sans-pays (verlan), se concentre en particulier dans ce restant fallacieux de ce qui fut le moteur du Carnaval et qui est aujourd’hui impossible, inadmissible : la communion dans le cochon comme parodie de l’eucharistie. Chirac ne se contente pas d’afficher le pied de cochon comme son plat préféré, il milite pour lui, il l’arbore, le porte en sautoir, vous le secoue sous le nez comme un bijou de famille. Voilà son titre au moins à la postérité : l’homme qui prenait son pied avec des pieds de cochon. Pourquoi pas ! Chacun son truc ! Mais voici que débarque derrière, se “justifiant” et réclamant de la politique à pieds de cochon, la vidéo cochonne du gars Looseau, avec sa logique indéniable, inacceptable : ceux qui ne mangent pas de cochon sont des porcs. Tout en elle signifie : ce que je fais là, communier dans le cochon, “lui”, mon ennemi, mon obsession, ne le ferait pas. Il ne s’agit plus du tout de gastronomie.

Impossible de regarder et écouter avec soin, plusieurs fois, cette vidéo, sans entendre et conclure ceci : ceux qui ne mangent pas de cochon ne sont pas de vrais Français. Les Juifs, les Musulmans. Ce sont des déguisés, des infiltrés. Jusqu’aux plus hautes fonctions. A démasquer. Des Marranes : des “cochons”, en espagnol. C’est ainsi qu’étaient surnommés les Juifs soupçonnés d’être mal convertis au catholicisme, de “judaïser” en secret, et pour cela de mériter la peine de mort. Par exemple, pour les surprendre, et renseigner le tribunal de la Sainte Inquisition (puis récupérer leurs biens en récompense de cette délation), on les invitait à dîner, on servait des pieds de cochon, et on voyait s’ils s’arrangeaient pour ne pas y toucher. Ils étaient des cochons, des Marranes, parce qu’ils ne mangeaient pas de cochon. Le royaume de France, jaloux de son indépendance judiciaire, a empêché l’Inquisition sur son territoire ; on ne va pas l’y faire entrer au 21ème siècle en acceptant l’expression “pas catholique” et son odeur de chairs brûlées, ni la vidéo cochonne du 15 février qui est une variation sur le même thème. Elle est la modernisation technique d’une lettre de délation à l’Inquisition : elle affiche qu’à celui qui en mange, le cochon « est sympathique », mais que le même animal, sur le versant de l’exécration, « rappelle quelqu’un ».

Il se trouve que nous sommes en France. Persévérant dans la sagesse des rois, élargie et consolidée, la République ne connaît pas de Marranes. Ni juifs ni musulmans. Elle ne dit pas ce qu’elle mange ou ne mange pas. Elle ne joue pas, et interdit de jouer, avec le symbole et l’image du cochon dont la consommation serait un critère d’identité nationale, et qui serait dans un rapport de ressemblance, de « rappel », avec certaines personnes. Ce n’est pas la France, ce n’est pas la République. C’est le contraire de la France, le contraire de la République. Il appartient à la logique du sens, implacable lorsqu’il a décidé de se faire entendre, que la cible de la vidéo forcément anti-française et forcément anti-républicaine ait été précisément le président de la République française.Définir la philosophie, rien de plus simple : c’est le Je et le Nous contre le “On”. Les paradoxes contre les opinions obligatoires. Les révoltes logiques pour se libérer de la domination de la foule, de la pression de la meute. De cette invasion du ressentiment que j’appelle “l’aigrie culture” : par exemple ce “On” qui vous traite de cochon en ajoutant qu’un porc serait plus « sympathique » que vous. Pourquoi pas plus humain, puisqu’il s’agit de manifester que vous seriez un sous-homme, un Untermensch. Et si vous lui décryptez son langage, à ce “On”, il va se mettre à piailler comme un goret que “ce n’est pas ce qu’il a voulu dire”, que “vous exagérez”, etc. Mais être philosophe c’est ne pas céder sur le sens des mots, s’y tenir quand ils se tiennent. Ne pas tergiverser : « rappelle » sonne un rappel et « sympathique » est antipathique. Voilà pourquoi le maître-mot des philosophes, qu’ils ne prononcent pas la plupart du temps, mais ils le pensent souvent très fort au point qu’il semble parfois s’inscrire sur leur front comme des diodes de Terminator, est une récente formulation du refus socratique de participer aux cochonneries de la bêtise : « Casse-toi sale On ». Dans le brut de décoffrage, on n’est pas plus distingué. Lisez Platon. C’est à chaque ligne. Ou allez chez les autres. Tous d’accord sur l’adversaire : le sale “On” de l’aigrie culture.

En 2010, le coup d’esbroufe du vieux noyau Chirac-Villepin pour une main-mise sur le monde agricole perdit en quelques jours sa consistance, dans une dissolution (un mot à eux) de cette stratégie de la vulgarité et des sous-entendus au risque du malsain, dont la vidéo du 15 février restera comme la clé. L’immobilisme chiraquien et l’artifice villepinailleur sont les deux mamelles de la même stagnation. Les agriculteurs français ne sont pas une tribu d’irréductibles Gaulois assiégés par une modernité urbaine oppressive comme des légions romaines (lesquelles d’ailleurs, remplies de Gaulois sous l’uniforme, firent faire un bond de croissance inouï à la Gaule). La part de l’Union européenne pour le maintien en vie des exploitations agricoles de l’Hexagone __ ce “chèque de Bruxelles” à qui l’on doit le sauvetage de la viticulture du Languedoc __ vient de passer la barre des 50% dans l’enveloppe globale destinée aux 3% de la population française qui gèrent 60% du territoire. Voilà l’information qui compte pour les décideurs. Ces trois chiffres à eux seuls suffiraient à justifier qu’il y ait un débat sur l’identité nationale, mais pour guérir, construire et prospérer ; pas pour tripoter des porcelets en balançant des allusions inadmissibles. La vidéo du 15 février annonce une main basse sur les emblèmes supposés du populisme, à commencer par une OPA sur le cochon, en lui supposant un effet obligé. C’est surtout maladroit, désinformé. La croyance naïve dans la rentabilité de la surenchère démagogique ne sera reçue que comme un mépris du peuple.

Faire accepter l’évidence d’un besoin de restauration et de consolidation de l’identité nationale comme pratique concrète de la paix sociale en vue de la prospérité, et non comme cochonnerie, ce serait par exemple un think tank animé, énergisé, transporté par un ancien ministre de l’Agriculture qui s’est confronté avec les paradoxes de l’archaïque et de la modernité dans ce pays où il n’y a que des paysans sauf ceux qui le sont vraiment, un vrai ancien Premier ministre élu et responsable qui sache à quoi s’en tenir sur les ressources, les productions, les paysages, qui a reniflé et repéré tous les filons pas exploités de profits, de croissance durable et de rentabilité dans le système agricole français, et il y a du gaspillage à se priver de ses réflexions et de sa vision : Michel Rocard.

Mme Bernadette Chirac, paraît-il, surnommait Galouzeau  “Néron”. J’ai toujours considéré que c’était très injuste pour Néron. Puis il y eut ces fréquentations mauvaises, entre deux portes, trois arrière-cours et quatre coulisses, d’un Libanais bizarre et d’un allumé des ventes d’armes. Mais la vidéo cochonne m’en apprend plus. Elle montre bien ce qui est le contraire d’un homme d’Etat. Imagine-t-on Mitterrand (François) brandir ainsi un cochonnet ? En précisant qu’il lui « rappelle » quelqu’un ? Pour qui que ce fût ? En tout cas certainement jamais s’agissant du petit-fils d’un Juif et grand-père d’un Juif. Demandez à Robert Badinter.

Dans la porcherie bretonne de cette vidéo, puis quelques jours après au Salon de l’Agriculture, le gars Looseau a tenté de se refaire une beauté en politique avec le coup d’une Bretagne “profonde” et d’une France “profonde” qui obéiraient de façon automatique à ce genre de clin d’œil : le cochon qui « rappelle quelqu’un ». Mais c’est la même chose, en plus hypocrite, que le « Durafour crématoire » d’un autre qui compromettait lui aussi la Bretagne. Cette chose dont je parle ici sans acception de personnes. La vraie Bretagne profonde et la vraie France profonde sont celles qui plébiscitent Simone Veil et Claude Lanzmann dans les sondages et les librairies. Elles ne sont pas responsables du gros symptôme cochon de Galouzeau, qui vient de révéler en une minute de vidéo avec quelle rapidité peut devenir pathogène sa dérive qui se prétend une échappée.

On se la joue successeur des rois thaumaturges et on se retrouve à toucher les écrouelles à un porcelet… On a le destin national qu’on peut. Mais laissez les Gaulois enfin tranquilles. Depardieu était déjà grotesque avec son sanglier empaillé : alors Villepin en Obélix… ! Ce maigrichon avec son petit cochon rose pâle, dernière lueur de la celtomanie.

C’est un SDF politique. Comme il ne sait plus où il habite, il est en pleine perte de repères. D’où le dérapage porcin, sanction immédiate d’une illusion éperdue de pouvoir fuir sa faillite dans le populisme ringard. Sa capacité de nuisance, d’ailleurs sommaire, sera assez encadrée une fois inactivée par l’analyse et mise sous surveillance. Sans doute faut-il faire preuve de charité, à la façon de notre bon maître François Mauriac ; et loin de charger encore la barque du gars looser, se féliciter qu’il se soit trouvé un porc d’attache.