Le prénom Solal signifie en hébreu « celui qui ouvre la voie ». 
Il a été choisi par Jessica et Jean Sarkozy pour leur fils qui vient de naître. Solal est le personnage central du roman le plus vendu par les éditions Gallimard : Belle du Seigneur d’Albert Cohen, publié en 1968. Le petit-fils du président de la République porte donc le prénom d’un événement de 68. Il faut sans doute y voir un signe de réconciliation nationale ; d’identité de la France.

Dès 1930, dans un roman moins connu portant ce prénom en titre, Solal, Albert Cohen mettait déjà en scène ce même personnage très sympathique et attachant d’un fils de rabbin, originaire d’une île grecque. Or la famille juive d’un des ascendants directs de Solal Sarkozy, Bénédict Mallah, le grand-père maternel de Nicolas Sarkozy, comme celle du philosophe Edgar Morin, vivait en Grèce du nord dans la fameuse métropole multi-ethnique de Salonique, surnommée “la Jérusalem des Balkans”. Dans les siècles obscurs où le peuple dans tous les peuples était d’abord défini par son incapacité à savoir lire et écrire, cette ville était réputée dans toute l’Europe ne compter aucun analphabète, en tout cas dans sa communauté juive. C’est cette longue exigence lumineuse du savoir et de l’intelligence qu’Albert Cohen a infusée dans les aspects solaires de son Solal, glorieux jusqu’à la gloriole, mais dont l’orgueil devant l’adversité et les adversaires se tempère fortement d’ironie et d’auto-critique.

Le Solal du roman devient en France le gendre du président du Conseil, et de là ministre. Puis il est en poste à Genève comme haut fonctionnaire de la Société des Nations, la SDN. Belle du Seigneur parut en 1968 au moment même où retentissait le cri « Nous sommes tous des Juifs allemands », d’abord place Denfert-Rochereau à Paris, puis partout en France, pour répliquer à Georges Marchais, secrétaire général du PCF, le parti communiste français,  qui avait cru insulter Daniel Cohn-Bendit en l’étiquetant « anarchiste juif-allemand ». Cela tombait pile-poil pour Albert Cohen : il règle ses comptes dans son… pavé de 1968 (845 pages) avec les dirigeants politiques des pays démocratiques qui face au nazisme abandonnèrent les “Juifs allemands” : cette expression désigne en réalité l’ensemble des Ashkénazes, tous les Juifs d’Europe pris dans l’entreprise de destruction, et pas seulement les Juifs d’Allemagne, dont beaucoup purent encore émigrer entre 1933 et 1939. La seule grande communité juive sépharade, c’est-à-dire de Juifs dits d’Orient, issus entre autres des expulsés d’Espagne et du Portugal (en 1492 et au XVème siècle), à avoir été atteinte par l’armée allemande “régulière”-sic, donc livrée à la Shoah, et quasiment entièrement exterminée, a été celle de Salonique (98% des Juifs en ont été déportés, 2000 ont survécu). Solal porte-parole  d’Albert Cohen accuse clairement de non-assistance à personnes en danger de mort les responsables politiques du Royaume-Uni, des Etats-Unis, de la France, et la SDN qu’il écrit “Essdéenne” : « Ils m’ont demandé de les sauver, alors je suis parti le quatrième jour, j’ai échoué dans les capitales, échoué à Londres, échoué à Washington, échoué à leur Essdéenne ; quand j’ai demandé aux important bouffons d’accueillir mes Juifs allemands, de se les répartir, ils m’ont dit que mon projet était utopique, que si on les acceptait tous il y aurait une montée de l’antisémitisme dans les pays d’accueil ; bref c’est par horreur de l’antisémitisme qu’ils les ont abandonnés à leurs bourreaux. » Il faut rappeler qu’à cette date de 1936, au contraire, le futur Pie XII, alors cardinal Pacelli, était en train de rédiger en secret (ses fameux “silences”) l’encyclique antinazie qui sera publiée en 1937 à la fureur du Führer.

Quelle ne fut pas ma stupeur, en mars 2008, de découvrir dans un grand quotidien allemand de référence, un article accusant nommément le grand-père juif du président de la République française d’avoir « imprégné » celui-ci, je cite, « contre les guerriers d’outre-Rhin » ! Deux ans après, j’en suis encore sidéré, vraiment dans un effet de sidération : frappé de stupeur (sinon stupide). Oui il s’agissait bien, j’insiste, de cet homme on ne peut plus respectacle qui fut porteur et transmetteur de la mémoire de la communauté juive assassinée de Salonique : « J’ai été élevé par mon grand-père, je l’aimais passionnément. Il avait fait la Première Guerre mondiale, et pendant la Seconde, celle des nazis, il avait eu peur, lui le Juif de Salonique » (le candidat Sarkozy le 3 mai 2007 à Montpellier). Dans le même journal allemand était accolée en illustration à ce texte qui se voulait fielleux (pourquoi pas) mais glissait au poison, une caricature qui accentuait sa longueur d’onde déjà effarante. Elle représentait le couple présidentiel français dans une charcuterie, avec dans une bulle une “plaisanterie” glaçante, classique dans son registre douteux tout à fait reconnaissable. Elle se trouva réprouvée par la suite dans des protestations de lecteurs et de rédacteurs qui en soulignant son évidence “nauséabonde”, comme on dit poliment pour “antisémite”, sauvèrent en partie l’honneur du journal. Un double dérapage coordonné, caractérisé. J’avais été très heurté, choqué. Il aurait fallu pouvoir intervenir sans nervosité, avec assez de surface pour démontrer et démonter ce qui n’était pas admissible ; mais je ne disposais pas des moyens de le faire. J’avoue avoir reculé, aussi, devant le risque de compromettre les relations franco-allemandes. Peu de temps après, le déclenchement de l’affaire Siné allait me prouver que j’avais eu tort : avec ce gros symptôme grossier c’étaient des relations… franco-françaises qui nous giclaient à la figure comme un abcès qu’on perce. Prouvant que la vérité n’attend pas, et qu’on est rattrapé par les réalités ; surtout les plus désagréables.

D’où cette remarque de Bernard-Henri Lévy, dans un texte de fond qui dépassait le cas d’espèce, et qu’il va sans doute reprendre et commenter dans un prochain recueil : « Je ne pense pas qu’on en ait “trop fait” sur cette affaire Siné. Aussi minuscule qu’elle semble, c’est une de ces “sécrétions du temps” dont Michel Foucault disait qu’elles n’ont pas leur pareil pour refléter, condenser, télescoper, l’esprit et le malaise d’une époque. » ( De quoi Siné est-il le nom ?, dans Le Monde daté 21 juillet 2008).

Rappelons les faits : dans une chronique publiée le 2 juillet 2008 par Charlie-Hebdo, le caricaturiste et éditorialiste Siné colporte et dynamise une étrange rumeur (la relancer, c’est la lancer) : le mariage du fils du président de la République serait pour ainsi dire acheté par une conversion au judaïsme, comme une sorte de droit d’entrée qui vaudrait ticket gagnant. Le 8 juillet suivant, le journaliste Claude Askolovitch commente cette agression sur RTL au cours de l’émission On refait le monde. Je l’ai entendu ce soir-là en direct. Il disait ceci : « C’est une affaire qui a mon avis va faire beaucoup de bruit. C’est un article antisémite dans un journal qui ne l’est pas et qui s’appelle Charlie hebdo. (…) Siné dérape. Je cite sa phrase : “Jean Sarkozy vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit !” Sous-entendu : pour faire du chemin dans la vie, il vaut mieux être juif. »

Ma contribution à la discussion fut publiée sous le titre Siné Céline sénile dans le mensuel Information juive en lien avec le Consistoire des institutions juives de France, et dirigé par Victor Malka dont je recommande vivement l’émission Maison d’études tous les dimanches à 9h10 sur France-Culture (c’est le nouveau format, depuis 2004, de Ecoute Israël). En voici  le texte exact :

 

Siné Céline sénile.

En 1985, Maurice Sinet, dessinateur caricaturiste sous le pseudonyme “Siné”, proférait ceci sur les ondes de la radio Carbone 14 : « Si on me dit qu’être antisioniste, c’est être antisémite, alors je suis antisémite. […] Je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est pro-palestinien. Qu’ils crèvent. » Et il saluait l’attentat contre le restaurant Goldenberg, rue des Rosiers, qui avait eu lieu trois ans plus tôt, le 9 août 1982 (six morts, vingt-deux blessés). La LICRA porta plainte contre lui pour incitation à la haine raciale. Il se dépêcha de publier une rétractation en invoquant son alcoolisme : « Difficile d’admettre que c’était bien moi qui avais déraillé à ce point-là. Mais hélas il n’y avait pas le moindre doute. J’avais atteint le paroxysme de délire verbal. » La LICRA se déclara émue par ce « cœur » (je cite), et retira sa plainte. L’association Avocats Sans Frontières, qui avait intenté une action en parallèle, la maintint, refusant que la loi ne fût pas énoncée : grâce à elle, la justice condamna Siné. Et ce fut justice.

A l’automne 2008, vingt-trois ans après, la même scène se répète : la LICRA poursuit à nouveau Siné pour « incitation à la haine raciale ». Devant le tribunal de grande instance de Lyon, la ville qui a connu la haine raciale de Klaus Barbie. Parce que le même Siné, à bientôt quatre-vingts ans, n’a pas du tout pris sa retraite de ses procédés. Dans un texte qu’il a publié le le 2 juillet dans Charlie-Hebdo, et qui, semble-t-il, a échappé à la vigilance de la direction et de la rédaction de ce journal, il a assimilé la religion juive à une organisation mafieuse, en écrivant de Jean Sarkozy, un des fils du président de la République : « Il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! » C’est l’énoncé exact d’une des doctrines de base de l’antisémitisme : “le” Juif n’a qu’un seul dieu, l’argent ; la religion juive est à la fois un trompe-l’œil idéaliste pour tromper les naïfs, et un moyen matérialiste de se rencontrer pour faire des affaires et pour comploter pour dominer le monde, entre “Sages de Sion”.

La “remarque” de Siné est une marque. D’infamie. Elle revient et incite à dire, en voyant un porteur de kippa : c’est quelqu’un qui « fait son chemin dans la vie ». Désigné comme privilégié, injuste et exploiteur par définition, à ceux qui jugent ne pas disposer, eux, d’un « chemin dans la vie ». Ce fut l’argument des assassins de Ilan Halimi : le signe religieux juif serait celui de l’argent ; donc s’emparer d’un Juif, contre rançon, serait comme braquer une banque. Des banquiers, il y en a chez les protestants, ce que l’on appelle la HSP, la “haute société protestante”. Et les catholiques ne font pas du tout vœu de pauvreté, à part les moines. Toutes les religions sont représentées pour payer l’ISF, l’impôt sur la fortune. A l’inverse, il peut exister des juifs très religieux et très pauvres. Il y a des SDF en Israël. Et pourtant, dans l’attaque de Siné,  si vous remplacez « convertir au judaïsme » par « convertir au protestantisme » ou « convertir au catholicisme », tout tombe à plat. Sans les mots « judaïsme » et « juive », il n’y a plus de ressort “comique”. “Ça” n’a plus aucun intérêt. Donc c’est quoi, “ça” ? C’est le rapport de connexion automatique avec l’argent. Et l’“intérêt” prend son double sens : l’intéressant, c’est-à-dire l’excitation quasi érotique à se précipiter sur une information perçue-hallucinée comme une révélation, une mise à nu, permettant le plaisir orgastique de pointer du doigt, de dénoncer, sans vérifier l’information, en urgence de son intérêt, son dividende de jouissance ; tout en ajoutant comme un intérêt à un capital, cette part prélevée sur l’actualité au stock déjà existant des prétendues “preuves” historiques accumulées par la doctrine antisémite d’un lien obligatoire, de synonymie, entre “judaïsme-juif” et “argent”.

Or l’information brandie par Siné comme un trophée est… fausse. Il se trouve que la première épouse de M. Nicolas Sarkozy, Mme Marie Culioli, la maman de leur fils Jean, est une catholique pratiquante, ce qui est son droit, éprouvant une gratitude pour l’accueil des couvents de Corse, ce qui est son droit, et que son enfant préfère ne pas lui causer le moindre chagrin, surtout à l’occasion de son mariage, ce qui est leur droit à tous les deux ; de même que la jeune fiancée, et c’est son droit, ne tient pas du tout à installer d’emblée entre elles deux une tension aussi inutile que le changement de religion de son mari. Ce sont des délicatesses élémentaires, n’importe qui peut les entendre et les comprendre, à condition de ne pas jouer comme Siné au butor professionnel. C’est-à-dire faire marcher le tiroir-caisse de la vulgarité et de l’agression comme une rente à vie, soi-disant “anarchiste”. Tu parles ! C’est un filon, oui, et confortable ! Un fromage ! Le voilà bien, le véritable lien avec l’argent : c’est celui qui le dit qui l’est : ce fut son “chemin dans la vie, à ce petit”, ce petit Siné.

Il se trouve par ailleurs que la religion catholique en 2008 n’est plus précisément ce qu’elle était avant Vatican II ; avant Jean-Paul II et son empathie pour le judaïsme polonais, ses amitiés avec des rabbins comme prêtre, comme évêque et comme pape, sa visite à Jérusalem, sa prière sur un billet glissé dans le mur des Lamentations ; avant celui avec qui il a fait équipe pour cette ouverture et cette confiance sans réserves dans le dialogue avec le judaïsme, le théologien Ratzinger devenu Benoît XVI. Quel rapport avec l’affaire Siné ? C’en est la clé : Jean Sarkozy, à son niveau, a eu spontanément la même attitude que ces deux papes, ce qui prouve qu’il est un bon catholique de la France du cardinal Jean-Marie Lustiger. Il a prié un rabbin de bien vouloir lui expliquer au moins déjà les premiers rudiments de la religion de sa future femme, par amour et respect pour elle, et de lui enseigner aussi un peu d’hébreu, ce que des milliers de catholiques et de protestants, dont de futurs prêtres et pasteurs, font en permanence. Où est le problème ?

On n’a pas le droit de s’intéresser au judaïsme ? D’apprendre l’hébreu ? C’est tout à fait normal ! C’est la moindre des choses. Où y a-t-il de la « conversion » là-dedans ? C’est plutôt en verlan qu’il faut écrire ce mot, et Siné n’est pas le seul à savoir dire cacaboudin ; oui, voici ma réponse : cette histoire de conversion de Jean Sarkozy est une “version… con”. Et que l’on me permette d’autres gros mots pour répondre à Siné avec ses armes : ce que j’ai éprouvé comme la trahison la plus dégueulasse de sa part __ en plus de répéter la doctrine antisémite nazie du lien automatique et de synonymie entre “judaïsme-juif” et “argent” __, c’est qu’avec ses conneries et l’orage magnétique médiatique très artificiel, vicieux et pervers qu’il a organisé autour pour se sentir un peu exister, il a occulté le véritable événement de manipulation du religieux qui s’était produit au même moment, le véritable cancer odieux, insupportable, répugnant, choquant, pénible : le baptême de la fille de Dieudonné avec Le Pen pour parrain. Siné a fait du Dieudonné sur la religion juive au moment même où Dieudonné manipulait la religion catholique au profit de Le Pen. Ils se sont mis tous deux dans la même poubelle : c’est “la bande à Dieudo-(Si)né”.

Certains disent que ce fut une tempête dans un verre d’eau. D’accord, sauf à voir de tout autres liquides, de l’aveu même de l’impétrant invoquant son alcoolisme en 1985 comme une excuse whiskyzophrène. La saloperie méprisable de Siné en 2008 est un symptôme : de la maladie qu’est l’antisémitisme. Elle peut nous être utile pour une vaccination de rappel, renouveler notre provision d’anticorps immunitaires. Claude Sarraute nous en a offert une bonne dose dans l’émission On va s’gêner ! de Laurent Ruquier sur Europe 1, ce 28 août 2008 : « J’ai porté l’étoile jaune, je sais de quoi je parle, et moi je vous le dis : cette phrase de Siné, je l’ai entendue tout le temps pendant toute l’Occupation. Exactement la même… C’est monstrueux ! »

En ces quelques mots, tout est dit. Née en 1927, la fille de la grande Juive russe et française Nathalie Sarraute, cette visionnaire par l’écriture de la langue et des âmes, pourrait alors témoigner devant la justice de ce que signifiait en France de 1940 à 1944 le signe égale d’extermination entre “judaïsme-juif” et “argent”. Et de ce que cela signifie en France de relire et d’entendre à nouveau au 21ème siècle citer les mêmes allusions d’assassinat des réputations, et liées, forcément liées, à la haine et à la mort. Claude Sarraute a dit tout haut à la radio, doucement mais clairement, ce qu’un si grand nombre de Français et de Françaises avaient aussitôt perçu dans cette polémique artificielle, dénuée de tout fondement, sans toujours l’exprimer ni même se le formuler : la souffrance à devoir à nouveau subir que se formule l’antisémitisme le plus brutal, le plus obscène, le plus basique, celui qui fait un synonyme de l’argent et de la religion. Et qu’en même temps, dans le même mouvement, ce geste prétende se nier en tant que tel, selon le vieux trucage de tout négationnisme : faire en niant qu’on fait ; et en rajouter d’autant plus sur les allusions que l’on fait plus rouler la dénégation de la négation. C’est sur ce déni chez Siné que porte la phrase superbe de justesse de Claude Sarraute. Plus encore que sur sa diffamation d’une personne, Jean Sarkozy pas vraiment concerné. Parce que c’est la substance même de la paix civile et de la citoyenneté en France qui est attaquée lorsque le soupçon, la théorie du complot, le sarcasme, le déshonneur, le manque de respect, se portent sur une religion et ses porteurs en tant que tels : lorsque Siné rime avec “Céline”, avec “sénile“. L. D.

Aujourd’hui, en ce début de 2010, le choix du (beau) prénom Solal pour l’enfant issu du mariage diffamé par Siné, n’a pas été assez salué pour ses résonances. Ce choix est resté discret au sens courant du terme __ la pudeur, une décision familiale. Mais discret prend un autre sens en mathématique et en physique : une valeur précise, délimitée, nette et indivisible qui n’est pas noyée dans le flux du continu. Késako ? Rien de plus concret, vous dirait Spinoza ; mais pour traduire en langage plus terre-à-terre : ce prénom est la meilleure réponse à Siné.

Voilà pourquoi il m’incite à revenir sur mon article d’alors et à ajouter ceci : hélas l’affaire Siné s’est avérée somme toute une bonne affaire pour… Siné. Il en a tiré le prétexte du lancement d’un journal dirigé par lui-même, et une auréole de petit saint libertaire qui ferait la nique aux autorités théologiques et politiques. Une aura certes sulfureuse, voire puante ; certes ambiguë, et même ambivalente ; mais persistante. Un mécanisme a joué pour lui en amalgamant en sa faveur les divers courants qui ont en commun la tentation et/ou la décision criminelles de considérer les glissements et dérives frisant l’antisémitisme comme une révolte, une liberté d’expression, un plaisir de transgression dans le franchissement de la ligne jaune de l’étoile jaune.

Or il y a dix ans exactement en ce début d’année 2010, le même mécanisme avait joué de façon spectaculaire au niveau européen, donc avec un retentissement planétaire, sans être pour autant assez observé, compris, analysé, et il ne l’a toujours pas été depuis, ce dont Siné a profité : l’affaire des “sanctions européennes” contre l’Autriche au début de l’An 2000 se sera soldée comme une bonne affaire pour Jörg Haider. Elle coalisa un sursaut de sentiment patriotique sur sa personne devenant drapeau national, et cela sur presque une décennie : jusqu’à sa mort au volant de sa voiture à Noël 2008, et à ses obsèques d’empereur Habsbourg dans un deuil collectif de culte et d’adoration du genre princesse Diana, avec un discours apologétique sans la moindre nuance prononcé dans un silence de ferveur pour la quasi-totalité des téléspectateurs du pays au nom du peuple tout entier (sauf les Slovènes et les Turcs, bien sûr), par le chancelier fédéral… socialiste. Les “sanctions”, vues d’aujourd’hui : quel cadeau pour Haider ! Le mécanisme s’est répété avec Siné. Il serait temps de changer de tactique, sinon de stratégie…

Les rabbins d’Europe qui tenaient alors à Budapest une de leurs réunions régulières, prévue de longue date, avaient demandé aux Etats européens de pas énoncer, en tant que tels, de remontrances solennelles contre l’Autriche en tant que telle. Ils voyaient venir le profit pour Haider. On s’empressa de ne pas les écouter. Pour se ruer dans l’apparence d’une solution de facilité qui ne créa que des complications, au sens le plus pathologique, qui ne sont toujours pas traitées, et se traduisit en Autriche même par un désastre pour l’antinazisme. Les trop fameuses anti-pragmatiques “sanctions” qui ne sanctionnèrent qu’un triomphe démultiplié de Haider, portaient la marque de fabrique de l’opportunisme chiraquien, chaque fois inopportun : désinformé, à courte vue, brouillon, volontariste sans volonté ni réfléchie ni durable. Les rabbins, eux, avaient raison. Voit-on enfin dans quel désert leur voix avait crié ?