Entre l’histoire de la philosophie et la philosophie de l’histoire, il y a ce que Hegel désigne comme un événement. 

A un an des présidentielles, l’éviction brutale d’Olivier Nora, emblématique PDG des éditions Grasset, par la volonté de son actionnaire Vincent Bolloré fait figure d’événement.

Si la fonction fait l’homme alors Olivier Nora est éditeur comme Zidane est footballeur et Bocuse est chef étoilé.

Olivier Nora n’a pas de parti mais un parti pris pour la littérature et le débat. 

Il y a 50 ans, la Cour européenne rendait un arrêt de principe qui donne en miroir la meilleure définition de ce qu’a été dans ce premier quart de siècle déflagratoire le Grasset de Nora :

« La liberté – écrit la Cour – vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’y a pas de société démocratique. »

De Horveilleur à Arthur, ou de Despentes à Beigbeder, de Fourest à Alain Minc et de BHL à Jean-Luc Barré, Grasset a été non pas l’éditeur d’une couleur mais de tous les contrastes pour qu’ils puissent s’exprimer.

Rien d’anormal, explique-t-on du côté du groupe Hachette, à ce qu’un actionnaire remplace un dirigeant qui a l’âge de la retraite après 26 ans de maison. 

Mais il n’y a rien de normal dans l’expulsion de ce normalien hors norme du territoire qu’il avait brillamment constitué.

Au contraire, tout est bas dans sa liquidation, à commencer par Vincent Bolloré entrant par effraction dans les pages du JDD pour offrir à la curiosité publique le salaire artificiellement gonflé de celui qu’il congédie. 

Dans la même édition du JDD, on découvre quelques pages plus loin l’enquête sobrement intitulée « Affaire Grasset : histoire d’une manipulation » et qui ne peut se lire autrement que comme le « communiqué de revendication de l’attentat ».

La besogne est rondement menée.

Pour sortir Nora il fallait d’abord le salir et pour le salir, il fallait visiblement « l’enjuiver ». 

Il est, par exemple, inventé que BHL surnommerait son éditeur « le rabbin » et, vu le sort réservé au même BHL dans l’article, on comprend que ce n’est pas un compliment. 

Une source anonyme croyant être méchante, ajoute que c’est un « Mensch », sans savoir que c’est un compliment, juste pour teinter la phrase d’une sonorité yiddish. 

« Il réseaute depuis sa naissance », peut-on lire, ou « Politiquement c’est strauss-kahnien du 6e », « qui ressemble à ses amis Minc et Olivennes ». 

Bref, ce n’est pas un article, c’est une rafle telle qu’on n’en avait pas lu depuis les années 1930.

Mais comme dans un roman russe, c’est la fin qui éclaire le tout :

« C’est une guerre de territoire »
« Le mur de Berlin de l’édition française qui tenait depuis 1981 vient de tomber. Il clôt un cycle ouvert par BHL avec la sortie de L’Idéologie française, chez Grasset ».
Euréka tout est là. 

Peu importe que Nora soit juif ou pas. Peu importe qu’il n’ait pas publié L’Idéologie française – sortie vingt ans avant son arrivée. On ne vise pas la justice mais le symbole.

Il faut à la hâte pacifier, c’est-à-dire, en termes militaires, préparer le terrain.

En 1981, BHL avait donc fait scandale en publiant chez Grasset, éditeur condamné à la Libération, L’Idéologie française, démontrant et remontant ce qu’il y a de pourri dans l’identité française qui a engendré le pétainisme. Et de cela il faut continuer d’expier. 

Quarante-cinq ans après, la contre-histoire cherche à se venger de l’histoire sans se douter qu’elle ne fait que grossir ce qu’elle cherche à gommer.

Avant les présidentielles que l’on dit promises à l’extrême droite, l’empire du populisme, celui sur lequel la haine ne se couche jamais, n’allait pas tolérer plus longtemps en son sein une petite république autonome où règne la nuance.

A la fin ce n’est pas que du sort d’Olivier Nora ou de sa maison d’édition dont il faut s’inquiéter. Mais du nôtre. Chacun sait désormais à quoi s’en tenir et ce sont les sicaires d’extrême droite qui l’écrivent dans leur propre journal : la guerre est déclarée.

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