L’un de mes plus importants regrets est de ne pas avoir eu la chance de rencontrer Philippe Sollers. J’aurais aimé échanger avec lui sur Heidegger, Bataille, Ponge. Car Sollers est avant tout la communication d’une parole, au sens le plus fort que lui donnaient ces trois auteurs. Une parole littéraire et philosophique, qui transcende le réel, le ponctue autrement. Sollers est une initiation à la « tentative d’avancer un premier pas dans la contrée qui nous réserve des possibilités pour une expérience pensante de la parole[1] ». On ne ressort pas indemne de la lecture de l’un de ses ouvrages. 

Sollers est venu me trouver à un moment difficile, où, justement, j’avais besoin d’un raisonnement non raisonnant mais parlant – j’étais confinée à l’hôpital, en plein Covid-19, avec pour seuls interlocuteurs les soignants et mes livres. Je me revois lire Sollers après les traitements du soir, ceux donnés pour que l’on souffre moins dans le corps meurtri, encore plus à vif lors des nuits sans sommeil. Un choc, un défibrillateur. J’étais recluse dans le silence et, là, soudainement, une parole se faisait entendre en moi. Quelque chose s’éveillait dans cette chair abandonnée ; il y avait un écho, un contact, par le simple fait que ma pensée était bousculée, guidée vers une dimension inédite du sens. J’étais morte, et Sollers me conviait à la vie au cœur de la mort. « (…) et la mort et la vie et la vie en mort dans la vie je les vois de mieux en mieux en rentrant dans le tunnel de mon lit enfouissant ma tête dans le mur devenu tenture teinte nuit » : je ne pouvais mieux dire, c’était le Paradis II de Sollers. Le deuxième paradis, en miroir du premier, de la première mort, semblablement à La Deuxième Vie par rapport à la première imprégnée de stases du néant.

Je découvre donc aujourd’hui cette Deuxième Vie de Sollers posthume. Sollers est mort, je ne l’ai pas connu, et, pourtant, je suis frappée par une autre résonance intérieure, qui me le rend encore plus présent. Paradis II a reflété ma sur-vie, et, entre mes mains, j’ai la méta-vie de l’auteur qui en a donc fait partie. Il parle à nouveau à cette jeune femme dont l’existence lui a été totalement étrangère de son vivant. Impossible, mais vrai – ce qui qualifie toute parole, laquelle échappe à la mort, permet le pont entre la première vie et la Deuxième Vie. Une Deuxième Vie qui s’ouvre, en première page, sur l’« insomnie de trois heures du matin », du « choix entre la vie et la mort ». Cette insomnie commune qui m’a introduite à l’éternel vivant qu’est Sollers. 

« Dans la Deuxième Vie, tout est double et se répète indéfiniment (…) Le caractère le plus inattendu de l’éternité est donc la vivacité ». Quand on atteint la Deuxième Vie, il s’agit, dans la mort, d’être vivant. C’est pourquoi Sollers explique que « la première vie évoque souvent la Deuxième, soit par des grands silence solennels, soit par des éclairs d’une rare intensité », prenant en exergue pour exemple la « maladie ». La première vie prépare certes la Deuxième, mais cette dernière influence aussi la première – puisque les morts traversées de la première donnent une vision de celle qui précède la Deuxième elle-même ainsi révélée, et que cette mort définitive contient toutes les morts passées de nos existences. 

L’écrivain, est, en cela, le « Deuxièmiste » par excellence ; « chez certains (…) la Deuxième Vie est toujours en vue de la première, mais peu en ont conscience, à moins d’une initiation ». On en revient à cette idée de chemin initiatique, dont la parole est le passage de la rive d’une vie à une autre. Écrire, c’est avoir cette double vie. C’est faire l’aller-retour entre la première vie que l’on dit et la Deuxième Vie qui sait déjà ce qui en aura été dit et les morts à venir, tous ces points-limite d’« intensité » dont la parole seule laisse une trace. Les première et deuxième vies sont reliées par ce continuum spatio-temporel du « Savoir absolu », grâce auquel « l’être humain (…) peut être sauvé quand tout est perdu ». Ce même Savoir absolu qui remplace le jugement dernier : « Le Savoir absolu en réalité opère un tri inlassable, il ne juge pas, il choisit ». La théologie de Sollers est l’appel à une transcendance de la parole ; le « Corps glorieux », « après (l)a résurrection », dépend de ses qualités d’écrivain qu’il énumère : « impassibilité, clarté, agilité, et subtilité ». Des qualités qui donnent « le privilège d’avoir accès à des pans entiers de sa première vie. Les côtés noirs surgissent d’abord, au point qu’il a l’impression d’avoir vécu le plus souvent en dormant debout. Mais voici vite les côtés blancs : impassibilité par rapport à tous les obstacles, clarté pour le jugement, agilité pour la nage intime, subtilité pour pénétrer toutes les censures et les trahisons ». Le Corps glorieux de La Deuxième Vie de Sollers s’est préformé, pré-incarné, tel une chrysalide, dans l’ensemble de son œuvre, dans ce « Savoir absolu » qui faisait qu’« elle (était) là depuis toujours ». Elle était là depuis toujours, et elle sera toujours là, par ce don – génie et offrande – de la parole de Sollers en géniale et clairvoyante réflexion d’une vie dans l’autre. La Deuxième Vie, parce qu’elle suppose l’éternel devenir de la littérature, est « atomisation du temps », et ce dédoublement entre elle et la première vie est « pure énergie super-quantique ». Le Corps glorieux est fait de mots eux-mêmes ondes-particules, l’ésotérisme littéraire se confond avec une physique des forces. Le don de l’écrivain Sollers est ce don d’ubiquité, ou plutôt, dit-il, d’« être spécialiste des contiguïtés », de réussir à rendre attenant, pour nous lecteurs, ce qui nous semble étrangement lointain, paradoxal, ni pleinement mort ni pleinement vivant – l’infini, la Deuxième Vie. Un don proche d’une nouvelle forme de sainteté : « Je n’ai pas été un bon saint lors de ma première vie, mais j’en suis un très convenable dans ma Deuxième ».

Cette phrase de Sollers est merveilleuse : elle résume à elle seule tout ce qu’a été son écriture. La tension permanente, dans une première vie, entre le sacré et le charnel – ce doute quant à avoir été un « bon saint » – et, finalement, la promesse d’une sainteté dans La Deuxième Vie, malgré ce que la pensée commune assimilerait au dévoiement de la première. Être sage, dans sa première vie, développe-t-il, ne sert à rien ; le Savoir absolu n’est pas dans la sagesse, la Deuxième vie n’est pas conquise dans l’ascèse : « Mieux vaut prendre le risque de perdre la première vie, en visant, chaque fois, la Deuxième ». Si théologie il y a chez Sollers, elle est bien, avant tout, littéraire : dans la littérature l’on se perd ; ses « éclairs, » ses acmés charnels font douter d’être un « bon saint » tout en transportant vers un possible au-delà. Elle est celle qui se manifeste dès Paradis II 
« J’embrasse l’univers visible et l’univers invisible et les flots de jours et les flots de nuits ce qui est après le jour et la nuit après le ciel et la terre après la fin du commencement bien après l’espace et le temps après le chaos le tohu-bohu les rafales tremblées des lumières prière immobile maintenant ici maintenant couché dans la nuit lampe éteinte pensée coulant à l’éteinte refulsit in imagine parva ille qui est figura substantiae dei patris et splendor gloriae corps carbone allongé comme à la jointure de deux feuilles doucement impalpablement percutées par des doigts d’encre corps nerveux entre ses draps d’encre chauffés par le temps apprenant ». 

Une théologie qui est un mélange de la « ponctuation intime » décrite dans La Deuxième Vie – la ponctuation sans ponctuation du Paradis, où inspiration et expiration se confondent, comme la respiration de la première et de la deuxième vies – et du mystère de « l’univers invisible ». Un mélange de chair et d’absolu, de la parole et du sacré – ce « corps » en « jointure de deux feuilles », enveloppé de « draps d’encre ». « Jointure de deux feuilles », ou la jointure de la première et de la deuxième vie dans le corps écrivant, à l’intérieur duquel se joue la sainteté, autrement dit l’expérience pensante de la parole, l’expérience-limite de la double vie et du don. 

Le véritable saint est un artiste. Gide le dit en ces termes : « Non : ceux qui ne tinrent aucun compte de cela, qui se comportèrent vis-à-vis de leur idéal (je ne trouve pas d’autre mot) à la manière du saint vis-à-vis du Maître qui leur disait : “Mon royaume n’est pas de ce monde” ». Ce royaume est la Deuxième Vie, que tout grand écrivain ne cesse de créer de son vivant. Le royaume des maîtres. Bataille en est un pour Sollers. Lui aussi côtoyait la sainteté : « Je ne suis pas philosophe, mais un saint, peut-être un fou ». Qu’est-ce qu’être fou ? Être fou ou voir ce qu’est déjà la Deuxième Vie dans la première, être capable d’entendre la parole vive à travers le silence. Bataille en était l’un des témoins : « Ces jugements devraient conduire au silence et j’écris. Ce n’est nullement paradoxal. Le silence est lui-même un pinacle et, mieux, le saint des saints. Le mépris impliqué en tout silence veut dire qu’on a plus soin de vérifier (comme on le fait en montant sur un pinacle ordinaire) ». Ce que Sollers reprend, approuve : « La Deuxième Vie se tait, elle a appris que la pensée est un acte ». L’expérience pensante suffit pour parler. Le silence parle. Peut-être est-cela qui m’a le plus interpellée lorsque j’étais moi-même prisonnière de ce silence-là. Je n’entendais plus rien, au moment où j’ai entendu la voix de Sollers qui me parlait au fil des pages. Je n’avais jamais entendu sa véritable voix, mais il y avait bel et bien le timbre d’une voix qui prenait corps dans mon esprit, qui transformait ma pensée en acte du corps perfusé à cet élixir de vie. C’est ce que l’on peut appeler une apparition. Tout grand écrivain a ce pouvoir des saints d’apparaître, de donner à voir l’être dans le néant. Sollers en était capable, il en faisait même sa ligne directrice dans son Journal du joueur : « L’image, donc, sort du son et y rentre : je rêve que mon corps lui-même est un moment de ma voix, je veux faire sentir le roman de ce moment. Audio ergo videoAudio-video cogitando, ergo sum ». A l’image de Bataille, le saint est un joueur. Un joueur de l’image, de son corps, qui connaît aussi bien les excès de la première vie que le devenir glorieux de la deuxième, et dont la double vie est une double voix – voix de l’auteur et voix de l’homme. Lire Sollers ne m’avait donné accès qu’à la première vie de sa voix d’auteur. Avec La Deuxième Vie, la voix que j’ai entendue dans divers enregistrements s’y superpose ; c’est l’homme qui me parle. Et c’est extraordinaire. 

Ce livre posthume, s’il est cette puissante mise en abyme de l’œuvre de Sollers, est également une démonstration savoureuse de sa personnalité. Le Sollers de l’érotisme, le Sollers qui n’aime pas le cinéma, le Sollers plein d’humour. Le Sollers qui, contre les idées reçues, aime les femmes, tout en osant critiquer, sans détour, les dérives d’un certain féminisme extrémiste. Le Sollers qui vilipende toute censure, dénonce la bêtise contemporaine : « Le Gros Animal qu’est la société contrôle très efficacement la censure qui convient à son règne historique de bêtise ». Sollers en antidote de la « connerie conformiste » et qui se prend comme autant de « pilules de vivacité » porteuses de cet « instinct de gratuité qui anime un enfant éveillé ». Son écriture « n’(a) ni but ni raison », « (a) lieu uniquement pour avoir lieu ». Elle est ce don en tous sens, cette parole qui, alors semblable à l’enfant, parle simplement pour parler. C’est dans ce pur évènement qu’a lieu l’éternité. C’est pour cela qu’on ne peut oublier Sollers, et qu’il a sa Deuxième Vie. Et je le remercie d’habiter ma première. 


[1] Heidegger, Acheminement vers la parole.