Comment définir la cybernétique ? Stéphane Zagdanski, d’une façon qui peut paraître au premier abord déroutante, ne commence son livre par aucune définition du concept. Plus nous progressons dans la lecture, plus cette approche surprenante, particulière de cet essai qui ne rentre dans aucune case du genre, prend son sens, et confirme bel et bien que l’objet de ce livre aussi singulier qu’intelligent n’a nullement pour but de répondre à cette question du « comment » : comment définir la cybernétique, mais aussi « comment en sommes-nous arrivés là », « comment résoudre le problème », autant de déclinaisons de cette fausse problématique, nous dit l’auteur. Une problématique en vérité prisonnière du prisme de la cybernétique elle-même. Pourquoi ? Voilà la véritable question, insiste l’auteur. La question « comment sommes-nous devenus dépendants d’une technologie qui nous dépasse » se transforme en pourquoi en parler ?

Le sujet de La calamité cybernétique  se résume à ces deux mots : « pourquoi » et « parler ». Deux axes directeurs, qui font de cette étude un hommage intéressant à la pensée de Heidegger, cité tel quel : « La question ‘‘Pourquoi le pourquoi’’ apparaît extérieurement et de prime abord comme une répétition – qui n’est qu’un jeu et peut se poursuivre à l’infini – du même mot interrogatif, elle apparaît comme une vaine spéculation prétentieuse et vide sur des significations verbales sans contenu. À coup sûr les choses apparaissent ainsi. La question est seulement de savoir si nous voulons être victimes de cette banale évidence (Augenschein) à bon marché, et de ce fait considérer comme tout réglé, ou bien si nous sommes en état de connaître, en ce rebondissement sur elle-même de la question du pourquoi, un événement enivrant. » Stéphane Zagdanski pose ce « pourquoi le pourquoi », qui dans ce cas de figure, prend la forme d’un « pourquoi le pourquoi de la cybernétique ? » Pourquoi se poser la question du « pourquoi » au lieu du « comment » ? C’est que le « pourquoi » touche l’être, et le « comment » le moyen, l’outil. L’un est manifestation (« événement »), l’autre production. De fait, la cybernétique, qui englobe ici l’ensemble du nouvel ordre technologique, prend cette acception mécaniste et finaliste du « comment », d’une pensée qui a un objet, tandis que le « pourquoi » désigne ce que Heidegger nomme « l’événement », le « rebondissement » de la pensée sur elle-même capable de sortir de la « banale évidence » – le comment-faire de la cybernétique. 

Poser la question du « pourquoi en parler » permet de penser véritablement à nouveau et de retourner ainsi vers l’être – de l’homme, des choses – délaissé, omis par le dispositif calculé de la cybernétique. Voici la réponse au pourquoi : « Parce que penser n’est pas calculer. Penser, c’est bondir. » La cybernétique n’est pas un problème à résoudre, notamment par le mode d’emploi d’un concept qui répondrait au « comment », mais pose le problème fondamental du devenir de l’homme : la pensée qui interroge l’être, autrement dit, la pensée qui se fait parole pose le « pourquoi » de notre être-au-monde. Stéphane Zagdanski s’inspire de Heidegger : « La Parole, c’est l’immense trésor plurimillénaire de la Pensée géniale, vivante et créative, intransportable en autre chose qu’elle-même, qui ne peut jamais être rendue autrement qu’en étant par elle-même telle qu’en elle-même pour elle-même. » Sa démarche intellectuelle comprend en elle-même le sujet, et non plus l’objet, de La calamité cybernétique : rappeler la pensée, par la parole, à être, dans une société cybernétisée, dans laquelle cet « événement » de l’être, cet appel de l’homme vers son origine, l’interrogation renouvelée du pourquoi se voient remplacés par « la puissance sans borne » (Heidegger) du comment, qui « considère comme tout réglé ». Alors que rien n’a été encore dit, tout reste à penser, tout peut encore « bondir » et rebondir, pour ne plus « être victimes » de cette cybernétisation mondiale qui nous emporte avec elle. 

Le point de départ de Stéphane Zagdanski est, par conséquent, l’association étroite de la cybernétique et de l’intelligence artificielle, laquelle est, pour lui, le « concept consubstantiel » de la cybernétique. Il y décèle une confusion radicale entre les notions d’intelligence et de pensée : « L’IA ne cherche donc pas à rivaliser avec la pensée – IA et pensée sont contradictoires dans les termes – elle ne vise qu’à l’abolir. » En fait, il y aurait, d’après ce constat, deux formes de pensée antagonistes : la pensée intelligente et la pensée pensante, ou pensée calculante et pensée parlante. La première est héritée du paradigme dualiste, puis moniste de Descartes par lequel, l’esprit et le corps, la pensée et la matière sont dans un premier temps des couples antithétiques, avant que tout ce qui concerne l’étendue de la non-pensée soit ramené au prisme mécaniste, finaliste de cette dernière : « C’est Descartes qui a donné le coup d’envoi de cette entreprise sur-humaine – s’auto-extirper de soi, se considérer depuis l’intérieur de son extériorité même. » Spinoza est également désigné comme l’initiateur d’une telle conception de la pensée, avec son concept d’« automate spirituel », que Roland Caillois, que cite Zagdanski, décrit en ces termes : « L’Automate spirituale, c’est-à-dire la spontanéité de la pensée, son autonomie, l’ordo idearum qui est le même que l’ordo causarum, mais n’est à aucun moment degré à son effet. » De même, « l’ordre des causes dans le réel est le même que l’ordre des raisons dans la pensée : causa sine ratio ». De ce point de vue, la pensée est à la fois cause et ordre du réel, et le réel est une idée de la pensée, de telle sorte que penser vaut aussi bien pour l’acte de calculer que d’idéaliser, où l’idéalité du réel en traduit sa prise, son contrôle. Stéphane Zagdanski range l’intelligence mise à l’œuvre par l’intelligence artificielle dans cette catégorie de la pensée calculante, en opposition à ce qui est expressément rejeté par Spinoza dans sa lettre à Oldenburg, soucieux d’une « purification de l’entendement » : « Il est donc certain que les mots comme l’imagination peuvent être la cause d’erreurs multiples, à moins que nous ne nous mettions en garde très vigoureusement contre eux… » Sur cette assertion prend appui toute la suite de l’argumentation de La calamité cybernétique : Spinoza sépare la pensée et les mots tout comme l’intelligence (artificielle) rompt avec le sens véritable de la parole et fonctionne selon cette vis argumentis spinoziste, c’est-à-dire ce (non-)langage « qui cloue sur place toute oscillation » de la langue. « Oscillation » reprend ici la « Schwingung » de Heidegger, inhérente à une pensée de la parole, qui permet elle-même en retour une parole de la pensée, toutes deux totalement absentes du mécanisme de l’intelligence artificielle. Il s’agit avant tout d’une « brisure de toutes les tables de la pensée occidentale », d’un « swing du sens », « d’une vibration du Dire dans la pensée qui se souvient, née de la plurivocité de la langue ». Par cette opposition immobilité-oscillation, nous arrivons au point nodal de la théorie esquissée dans ce livre : ce à quoi porte atteinte l’intelligence artificielle par son mode de pensée mécaniste, calculant, c’est la vie – vie du langage, vie de la mémoire dans la parole – dont elle en est l’envers, sa suppression.  

La calamité cybernétique se veut dès lors un vif plaidoyer pour la « Littérature », non pas une littérature qui désigne un ensemble de livres dépendant d’une histoire littéraire – ce genre de classement, de recherche, l’intelligence artificielle le fait très bien – mais une Littérature à entendre comme une transmission ininterrompue, recréatrice de la parole des écrits, d’une parole échangée entre l’homme et les choses, l’homme et l’autre homme, qui, parce qu’elle est attention, ouverture au monde, permet la rencontre avec l’être. Mort de la parole, mort de la pensée, mort de l’être : telle est la « dinguerie », nous dit Stéphane Zagdanski, de la cybernétique actuelle et de l’avenir de cette intelligence-là. On ne peut rien y faire, cela nous échappe, nous ne pouvons que résister en faisant parler la pensée, en s’efforçant de retrouver cette « pensée essentielle » dispensée dans le déploiement de la parole, seule garante de vérité contre le rapport faussé avec l’être que nous impose l’ensemble de ces dispositifs mis à notre disposition : « La pensée dont les pensées non seulement ne calculent pas, mais sont absolument déterminées à partir de l’autre de l’étant, je l’appelle la pensée essentielle. Au lieu de se livrer à des calculs sur l’étant au moyen de l’étant, elle se prodigue dans l’Être pour la vérité de l’Être. » De ces mots de Heidegger au constat de Stéphane Zagdanski, le message se prolonge, s’actualise, se concrétise davantage : il faut reparler, retrouver ce fond commun de la Littérature, si l’on veut garder un contact avec l’être de plus en plus voilé, oublié dans cet emballement cybernétique. Il faut vouloir ce rappel de la « pensée essentielle », ce sursaut imprévisible, incalculable d’un dessaisissement de l’homme face à l’être, face à une intelligence artificielle qui, elle, le saisit, sans retour possible. 

De la même manière que nous étions tentés, au départ, de demander « comment » au lieu de « pourquoi », la suite de cette réflexion, dense, se refuse à poser la question « que faire », qui appartiendrait, elle aussi, au fonctionnement intellectuel que promeut la cybernétique. Aucune question n’est, d’ailleurs, ensuite posée. La réponse est déjà dans cette question mise de côté, elle est le contraire du « faire ». Il n’y a en effet rien à faire, rien n’est à notre portée dans cette mutation sociétale, hormis le fait de choisir de se retourner vers l’être, en s’efforçant de confier sa pensée à la parole. Pensée qui se passe de tout mode d’emploi puisqu’elle est « l’Incalculable » (« das Unberechenbare ») même. Moyennant quoi l’ensemble de la démarche de La calamité cybernétique est exprimée dans le titre de la conférence de Heidegger Qu’appelle-t-on penser ?, question inaugurale, qui réunit la Littérature et la métaphysique heideggérienne dans une volonté commune de dépassement – dépassement de l’intelligence en pensée, du langage arrêté en parole, et une nouvelle métaphysique qui soit, littéralement, un dépassement, un au-delà (méta) de la physique comprise comme pensée causale, mécaniste et ordonnatrice du réel alors privé d’être. Le plaidoyer pour la Littérature, pour la parole, se voit en cela doublé d’une contre-métaphysique de l’être, en réponse à l’histoire de la métaphysique : « Chez Heidegger, la Cybernétique n’est que la conséquence ultime, le dernier avatar d’un refus de penser l’Être qui trouve son origine chez Platon et sa puissante efficacité dans le déploiement d’une conception technique de rapport de l’homme au monde et à l’étant inaugurée avec Descartes. » Finalement, de ce point de vue, l’intelligence artificielle est le parachèvement de cette histoire métaphysique de l’être séparé de sa pensée, dont Stéphane Zagdanski essaie de communiquer l’être – car pas de pensée de l’être sans que cet être soit présent à la pensée. L’insistance sur ce point est fondamentale dans l’approfondissement de l’opposition entre la cybernétique et la pensée parlante de l’être : là où le langage codé, calculé de l’intelligence artificielle produit un simulacre d’être, et en est ainsi la rétention – il donne seulement l’homme et les choses au lieu de les donner à être – la véritable pensée est dévoilement de l’être, qui n’est plus donné, mais se donne, fait événement dans une parole « incalculable ».  

Un long passage du livre est consacré à cet « Ereignis » (événement) que Heidegger précise notamment dans son Introduction à la métaphysique, cruciale dans la juste appréhension de la pensée et de l’être pensé en retour, dans la mesure où le terme « noein » de Parménide n’y est plus traduit par « pensée », mais par « vernehmen » (entendre, accueillir, écouter, percevoir). Face à une intelligence cybernétique qui est prise, calcul, la pensée est entente avec l’être qu’elle écoute, accueille, et voit vraiment. La « Vernehmung », l’appréhension, veut dire résonance et vision : l’être résonne en l’homme et cet écho donne à voir, à penser. Là intervient la parole : penser n’est pas représenter, mais reformuler cette résonance pour en donner une vision. Avec l’intelligence cybernétique, on conçoit, on fait de l’être, c’est une faculté de l’entendement. Au contraire, pour Heidegger : « L’appréhension (Vernehmung) n’est pas un mode de comportement que l’homme possède comme une propriété, mais inversement : l’appréhension est l’événement (Geschehnis), qui possède l’homme. C’est pourquoi il est toujours parlé, sans plus, de noein,d’appréhension. » La pensée est avenance[1], elle est ce qui révèle l’être énoncé en l’homme, ce qui en reprend la parole pour perpétuer cette écoute qui donne à voir le monde. Si l’intelligence artificielle décalque ce monde en calcul, la pensée de l’être nous y rend présents. Ce recours à Heidegger met en lumière le risque qu’il y a à vivre dans un monde de l’absence – absence de parole, absence de pensée, absence de l’être, lesquelles, co-dépendantes, aboutissent à une absence de présence au monde, aux autres et à nous-mêmes. Stéphane Zagdanski qualifie le rapport de l’être à l’homme de « rencontre », sa pensée dit et redit cette rencontre manquée. Cependant, dire le manque, c’est faire corps dans un monde évidé, c’est être « un corps-écrit », ouvert à l’être, contre la menace de l’avènement sociétal d’un « corps-calcul ». Dire le manque, c’est donc parler et penser. 

Ni essai ni récit, La calamité cybernétique est une prophétie de la Littérature – une volonté de transmettre cette Parole qui nous fasse rester « lucide(s) », « demeurer vivant(s) » auprès de l’être malgré la catastrophe à venir. 


 La calamité cybernétique de Stéphane Zagdanski, 401 pages, 2023.


[1] Nous faisons ici référence à la traduction de François Fédier des Beiträge zur Philosophie de Martin Heidegger : Apports à la philosophie. De l’avenance, Paris, Gallimard, 2013. 


Un commentaire

  1. La « calamité cybernétique », soit l’intelligence calculante de ci-dessus, n’est rien d’autre que le déni de… l’inconscient… freudien et lacanien –il est, disait ce dernier, « [structuré comme un] langage », les crochets étant de moi–.

    Aussi, déni DE l’inconscient DE tous les jours, d’ailleurs –avec, dans les deux cas, un confondant DE génitif aussi bien objectif que subjectif.