Bien qu’il soit difficile de quantifier le phénomène, force est de constater qu’un certain nombre d’Arméniens de France (à l’instar d’une frange de la communauté juive) ressent pour Éric Zemmour un engouement que n’a jamais suscité Marine Le Pen.

Éric Zemmour s’est envolé pour l’Arménie le 11 décembre comme on part en croisade, en compagnie du souverainiste Philippe de Villiers. De quoi alimenter des articles tels ceux que Libération a publiés en 2020 durant l’offensive meurtrière Azerbaïdjan/Turquie contre le Haut-Karabakh [Artsakh] : la présence solitaire dans l’enclave arménienne assiégée, de Marc de Cacqueray-Valménier, leader du groupe néo-nazi Les Zouaves, avait été pointée par deux journalistes spécialistes de l’extrême-droite, qui avaient préféré dénoncer avec gourmandise cet épiphénomène regrettable plutôt que fustiger le fascisme turc mortifère qui sévissait au même moment en France et au Caucase.

La « guerre de civilisation Chrétienté vs Islam » ne se décline pas en noir ou blanc comme le soutiennent la droite et la gauche : les Arméniens, réputés depuis des siècles pour leur entregent commercial, ont dans tous les empires et Etats où ils ont vécu, une longue tradition de « passeurs » entre populations musulmanes et chrétiennes. Et malgré un retour du religieux, les anciennes républiques soviétiques – où l’athéisme a régné durant 70 ans – n’entrent pas d’emblée dans le schéma présupposé. L’Arménie – soumise depuis 30 ans à un double-blocus turc et azéri (et fort peu aidée sur sa frontière nord par la chrétienne Géorgie) – a dû tisser des liens vitaux avec sa voisine du sud, la très islamique (et chiite) République d’Iran. La Russie orthodoxe de Poutine a, quant à elle, attendu que l’Arménie – son « alliée de papier » – soit à l’agonie pour se poser mollement, le 9 novembre 2020, en arbitre de la guerre déclenchée par Bakou et Ankara.

Erdogan et son acolyte azéri Aliyev sont avant tout liés par un impérialisme territorial panturc qu’ils veulent étendre au détriment des territoires historiques arméniens et de leur population. L’ambition réelle du président turc de se poser en héritier du Califat ottoman se heurte au hiatus « turc sunnite/azéri chiite » : néanmoins, une rhétorique guerrière commune peut contribuer à gommer cet obstacle pour mener à bien épuration ethnique, génocide et éradication du patrimoine architectural chrétien. L’islam au service des intérêts géopolitiques.

Pour avoir été l’un des rares éditorialistes TV à prendre parti en faveur du camp arménien à l’occasion de la guerre de 2020, Zemmour joue sur du velours auprès de certains Français d’origine arménienne. Ils savent pourtant que ses discours stigmatisants envers les étrangers et les musulmans sont la version « édulcorée » des diatribes racistes qu’un Aliyev fourbit à l’encontre des Arméniens : se peut-il que ses rares chroniques télévisuelles ou tweets pro-arméniens en 2020 aient suffi à emporter leur adhésion ? Ce serait dédouaner trop vite l’odieuse neutralité des institutions internationales, de Jean-Yves Le Drian et de l’AFP : en renvoyant dos à dos « agresseurs turco-azéro-djihadistes » et « agressés arméniens », tous ont contribué à faire d’un Zemmour, une pseudo-alternative.

Instrumentaliser la souffrance des Arméniens est aisé : ces derniers portent en héritage un puissant sentiment d’abandon depuis le génocide de 1915 que n’a jugé aucun Nuremberg. Un syndrome ravivé depuis la récente guerre de 44 jours et ses 16.000 jeunes appelés, morts ou amputés, sur une population arménienne de 3 millions d’âmes, le tout avec l’accord tacite de l’OTAN, la vacuité de l’Union européenne, du Groupe de Minsk, de l’ONU et de l’UNESCO. Sans omettre Israël qui, malgré une fraternité de destin avec les Arméniens, a continué durant le conflit à armer Bakou avec ses drones tueurs.

On le sait, les populistes font leur miel de ces compromissions et renoncements indignes. Avec son voyage en Arménie, Zemmour espère séduire un électorat évalué en France à 600.000 personnes. Sa candidature fracture les Arméniens comme elle clive la France mais le péril existentiel qui guette actuellement l’Arménie et l’Artsakh a ouvert la voie aux choix absurdes : en portant un Éric Zemmour à la Présidence de la République, ses soutiens feront de son grand ami Me Olivier Pardo, un potentiel Garde des Sceaux. Or, le cabinet Pardo Sichel & Associés est le Conseil – très offensif – de l’Azerbaïdjan contre l’Artsakh comme l’indique La Lettre A du 15 juillet 2017 où sont évoquées ses pressions « depuis 2015 sur le Quai d’Orsay pour annuler les chartes d’amitié signées par des élus locaux avec les autorités du Haut-Karabakh. »

L’avocat d’Éric Zemmour et de Bakou a lancé une pétition faisant écho au lobbying de l’Azerbaïdjan pour faire reconnaître le massacre de Khojaly de 1992. Au vu de son histoire familiale, on comprend que Me Pardo s’attache à « un devoir de mémoire » et au « souvenir des victimes ». On aurait aimé qu’il ait les mêmes considérations pour les victimes arméniennes des pogroms de Sumgaït (1988), de Bakou (1990) et de Maragha (1992) et a fortiori pour celles du génocide arménien de 1915, nié par l’Azerbaïdjan en soutien au grand frère négationniste turc. 

Me Pardo est bien connu des militants arméniens pour les procès qu’il intente au nom de Maxime Gauin, un Français rémunéré par un think-tank nationaliste d’Ankara pour poursuivre quiconque le qualifierait de « négationniste du génocide arménien ». Dans ce cadre, Olivier Pardo dépose des QPC (Question Prioritaire de Constitutionnalité) visant à abroger la loi du 29 janvier 2001 par laquelle « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 ».

En cela, l’avocat balise le terrain d’Éric Zemmour farouchement opposé, comme Marine Le Pen, aux lois dites mémorielles et qui, une fois élu, annulerait vraisemblablement la loi Gayssot et pourquoi pas la loi française de reconnaissance du génocide arménien, bien que celle-ci soit purement déclarative. A tout le moins, Éric Zemmour s’opposerait à toute loi pénalisant la négation du génocide arménien, ce qui permettrait à son avocat de continuer à attaquer en justice les descendants des rescapés arméniens qui dénoncent les négationnistes.

Les clients de Me Pardo sont trop souvent des États et organismes étrangers qui harcèlent des citoyens français : Éric Zemmour, si prompt à défendre la souveraineté de la France, y voit-il un inconvénient ?

Certes, Zemmour n’est pas responsable de son avocat, mais depuis les années 80, Olivier Pardo est avant tout son très proche ami, ce qui présume d’une véritable connivence politique et intellectuelle. Par ailleurs, si Zemmour n’était pas capable de convaincre son ami, comment serait-il en mesure d’imposer ses vues supposément « pro-arméniennes et pro-Artsakh » sur la scène internationale ? Et pourquoi accepte-t-il le ralliement du fantasque député Joachim Son-Forget, membre du groupe d’amitié France-Azerbaïdjan ?

Éric Zemmour importe sur le terrain arménien ses obsessions identitaires avec un risque non négligeable de réactions turco-azéries qu’il serait bien incapable de gérer. En France, les réseaux ultra-nationalistes, acquis à Erdogan, s’agitent déjà. Le pèlerinage de Zemmour peut aussi réveiller chez les néo-nazis antisémites proches du candidat (cf. Le Monde et Street Press) des velléités de « guerre chrétienne » à l’ombre de l’Ararat : si tel était le cas, ce serait une insulte à la mémoire des 250.000 soldats de la petite RSS d’Arménie tombés dans la guerre contre le nazisme, et à celle du résistant communiste Missak Manouchian, fusillé par les Nazis au Mont Valérien.

A quelques exceptions près, les trois millions d’habitants de la République d’Arménie ignorent de quoi Zemmour est le nom. Souhaitons qu’ils ne le découvrent pas à leurs dépens avec ce voyage. Car Éric Zemmour phagocyte et dénature une cause juste qui mériterait d’autres soutiens.

3 Commentaires

  1. Il ne faudrait pas rejeter que le geste des deux français puisse être dû aussi à la compassion. Abstenons-nous des critiques grégaires des bien-pensants. trop répétitives et néfastes.

  2. L’appartenance proclamée de Charles Aznavour à la France qu’il chanta dans la langue de Molière et à l’Arménie dont il fut l’ambassadeur auprès de l’UNESCO est le plus parfait démenti à l’assimlationisme intégral et exclusif défendu par Zemmour.