Nous sommes à Lecce, dans le Salento, au sud des Pouilles, le 2 janvier 2020. Depuis Lecce, il faut un peu plus d’une heure de route pour se rendre à Tarente, sur la mer ionienne, mais il faut passer par Brindisi, sur l’Adriatique, en faisant un détour de vingt kilomètres vers le nord-est. Une route directe reliant Tarente, la plus grande ville du Salento, à Lecce, la deuxième, existe pourtant mais la deux fois deux voies qui aurait dû voir le jour n’a jamais été construite et la « nationale 7 ter » italienne passe à travers tous les villages qu’elle croise sur son chemin, comme il y a soixante ans. Le train le plus rapide met une heure quarante pour relier les deux cités : il faut, là aussi, faire un détour par Brindisi car il n’existe pas de voie ferrée directe entre Lecce et Tarente. C’est dire si les deux villes, à seulement quatre vingt kilomètres l’une de l’autre, s’ignorent. 

Lecce, 95 000 habitants, resplendit de mille feux : c’est la capitale incontestée du tourisme dans les Pouilles, visitée par des centaines de milliers de personnes chaque année, vantée par tous les guides. Belle endormie jusque dans les années 1990, elle a été patiemment restaurée pour redevenir l’opulent bijou de pierre ouvragée qu’elle était. Son centre historique pullule désormais de bars branchés, de restaurants, de cafés, de chambres d’hôtes nichées sous les voûtes des palais baroques et vit au rythme de la vie étudiante de sa florissante université et des groupes de touristes qui se déversent dans ses ruelles entortillées les unes autour des autres, où des légions de femmes de pierre blonde aux seins débordant soutiennent les balcons en fer ouvragé. Lecce a même ses surnoms flatteurs : on l’appelle la Florence baroque, l’Athènes des Pouilles.

Tarente, elle, est évitée de tous, même de ses voisins : c’est la grande oubliée des Pouilles. Elle est pourtant deux fois plus peuplée que Lecce. C’est le principal port militaire italien, accueillant un arsenal impressionnant, qui emploie encore 2400 personnes. Son centre historique, aux églises gothiques et baroques, aux palais hauts et étroits, est bâti sur un site majestueux, une île dressée entre la mer ionienne et une mer intérieure unique en son genre en Italie, appelée Mar Piccolo. Tarente possède même son propre archipel de deux îles, le seul de tout le vaste golfe qui sépare les Pouilles de la Calabre. 

Et l’Histoire fut généreuse avec la ville. Pendant une bonne partie de l’Antiquité, Rome n’était presque rien face à Tarente : celle qui s’appelait alors Taras était l’une des plus anciennes cités grecques d’Italie, fondée au VIIIe siècle avant J.-C. A son zénith, elle comptait près de 300 000 habitants – plus qu’aujourd’hui – et était la capitale de la Grande Grèce. Deux colonnes doriques plus épaisses que des piliers de cathédrales et un musée archéologique aux richesses incomparables sont les seuls souvenirs de cette cité mythique des temps anciens. Puis, au Moyen Age, la ville fut pendant près de quatre cent ans la capitale d’un Etat dans l’Etat, la principauté de Tarente, qui recouvrait presque toutes les Pouilles et fut fondée par les Normands au XIe siècle au profit de Bohémond d’Hauteville, le célèbre croisé qui captura Antioche lors de la Première croisade.

Malgré ce passé prestigieux, on ne rencontre presque aucun touriste dans le centre de Tarente en pleines vacances de Noël. Car Tarente est un grand corps malade : coincée entre la mer, sa raffinerie, son arsenal fortifié et son aciérie, elle s’enfonce chaque année un peu plus dans une incurie stupéfiante. Et comme partout, ce mal a son emblème : ici, il s’appelle l’Ilva.

En traversant le grand pont moderne qui franchit le Mar Piccolo et permet de rejoindre la ville, on ne voit qu’elle, l’Ilva– ce nom qui, en Italie, fait se hérisser tous les poils du corps à quiconque l’entend prononcer. Il s’agit du plus grand complexe sidérurgique d’Europe, doté de cinq hauts-fourneaux, bâti à un kilomètre seulement du vieux Tarente. C’est aussi un quasi-Tchernobyl italien, devenu le symbole par excellence des difficultés endémiques traversées par le Bel paesedepuis quarante ans. C’est le grand Moloch, qui veille sur Tarente comme Cerbère sur les portes de l’enfer : quinze kilomètres carrés – la superficie d’une ville de cent mille habitants – de cheminées crachant jour et nuit flammes et fumées sur la Méditerranée, barbelés, fours, tubes et tuyaux rouillés, et, depuis cette année, deux vertigineuses toitures de 700 mètres de long et de 70 mètres de haut qui crèvent le ciel et écrasent l’homme au sol. Comme l’arche bâtie à Tchernobyl pour confiner le réacteur n°4, ces prouesses techniques servent ici à sceller (enfin) les « parcs minéraux », un vaste terrain à l’air libre où étaient stockées les matières premières nécessaires au fonctionnement du site et d’où chaque année s’élevaient et se répandaient dans l’air de Tarente 700 tonnes de poussières nocives.

Mais pour la première fois, en franchissant la mer intérieure, on ne sent pas l’odeur âcre de l’usine qui fait tousser, obligeant à fermer toutes les fenêtres de la voiture et à couper l’air conditionné (ce qui n’y fait jamais rien, le fumet pestilentiel s’insinuant partout) : l’un des hauts-fourneaux a été fermé par la justice il y a quelques semaines. L’Ilva est, comme tout ici, baroque. Elle est à la fois source de vie et source de mort. Principal employeur d’une ville en déshérence où le taux de chômage est deux fois supérieur à la moyenne nationale, la moitié de la population réclame pourtant sa fermeture, le complexe industriel étant responsable de la plus grande catastrophe sanitaire en cours en Italie et peut-être en Europe depuis des décennies. Le tribut payé par la ville pour les 20 000 emplois directs et indirects de l’Ilva est lourd : pour la seule année 2006, elle a émis 92% de toute la dioxine produite en Italie, avec des taux dépassant des dizaines de fois les seuils légaux. Les cancers de la thyroïde sont 70% fois plus fréquents chez les jeunes de Tarente que ceux du reste de l’Italie. 600 enfants y sont nés malformés entre 2002 et 2015. Les cancers du foie, du pancréas, les mélanomes, les problèmes respiratoires y sont plus fréquents que partout ailleurs dans le pays : 7 5000 morts entre 2004 et 2010. Malgré les recours en justice, les actions des salariés, l’intervention de l’Etat depuis 2012, la situation ne s’améliore pas : en 2019, les émissions toxiques ont augmenté par rapport à 2018… Situation ubuesque dans la quatrième puissance économique d’Europe.

Comment en est-on arrivé là ? Née en 1961 et vendue par l’Etat à une entreprise privée en 1995, grâce au clientélisme, l’Ilva s’est développée au mépris de toutes les normes, profitant du vide laissé par l’Etat, de la collusion des syndicats et des largesses du pouvoir politique qui ont fermé les yeux sur la pollution, de la lenteur de la justice enfin, toutes recettes typiques du Mezzogiorno. Ce n’est qu’en 2012 que la justice fait séquestrer l’établissement industriel pour non respect des normes environnementales. Placé sous contrôle de l’Etat, il est alors revendu à ArcelorMittal, le leader mondial de la production d’acier. Fin 2019, il y a deux mois, nouveau retournement de situation qui défraie la chronique : ArcelorMittal qui s’était engagé à maintenir l’emploi sur le site, envisage de licencier 5 000 travailleurs avant de finalement renoncer tout simplement à acquérir l’usine. Personne ne veut de l’Ilva. Et personne ne veut sauver Tarente, pourtant devenue une « priorité nationale » pour le premier ministre italien, Antonio Conte.

Car la gigantesque aciérie n’est qu’un symptôme d’un mal plus grand : la dette de la ville, déclarée en faillite en 2006, était de 357 millions d’euros. Un record en Italie. Depuis, au prix d’années de contrition, Tarente est presque sortie du trou financier, mais les scandales n’ont pas pris fin pour autant : préfets corrompus arrêtés et destitués, entrepreneurs véreux se faisant verser des montants faramineux par des conseillers communaux pour des contrats inexistants, sans parler de la petite mafia locale, des bombes artisanales déposées devant les commerces réticents et les clans qui agissent en toute impunité, jusque dans la vieille ville. Rien d’énorme par rapport à ce qui se fait à Naples ou en Calabre, mais suffisant pour paralyser la deuxième ville des Pouilles et la maintenir hors du flux de tourisme dont a bénéficié la région depuis dix ans, qui est devenue la destination la plus à la mode d’Europe.

Plus que l’aciérie, c’est la vieille ville sur son île qui représente le mieux le mal de Tarente. Depuis que le scandale Ilva a été révélé il y a une quinzaine d’années, tout le monde, ici, dit vouloir « miser sur la culture ». Ces dernières années, grâce aux fonds européens qui ont plu sur les Pouilles, certaines églises et plusieurs palais (ceux abritant des institutions publiques) ont été restaurés et le musée archéologique a été rénové. Mais il manque toujours son souffle à Tarente : les habitants continuent de fuir la ville. De 244 000 âmes en 1980, elle est passée à 195 000 en 2019. Et dans la vieille ville, la moitié si ce n’est plus des maisons et des palais sont purement et simplement abandonnés. On se promène dans cette cité magnifique dans un silence assourdissant, quasi métaphysique : personne dans les rues, passe encore, pas un café, pas un bar, ça peut arriver, mais ce qui surprend, c’est l’absence des habitants – il n’y a personne, ou presque, dans les immeubles. Les palais se succèdent pourtant, les uns plus beaux que les autres, faisant penser à une Naples miniature qui aurait été infusée avec la légèreté de Lecce : mais leurs fenêtres sont éventrées, les vitres cassées, les huisseries s’écaillent, les portails sont murés et les corniches de la Renaissance s’effritent tandis que la mousse vient chatouiller les aisselles des caryatides soutenant les balustrades. Partout, la pierre calcaire se disloque et se désagrège et l’on voit même des carcasses de voitures abandonnées sur ces petites places cachées dans le dédale des ruelles médiévales. On identifie sans peine les bâtiments qui se sont écroulés à cause de l’incurie : ils ont laissé des tranchées vides entre les maisons, comme si des bombes étaient tombées là, de grandes barres métalliques rouillées par l’iode ionien étayant les habitations mitoyennes. 

Près du port de pêche, les petites maisons sales et décaties construites les unes sur les autres donnent au site un parfum d’Agadir ou d’Essaouira il y a vingt ans. On a du mal à se croire en Italie : pittoresque, certes, mais glaçant. Dans le silence de l’hiver, on remarque quelques bassi, comme à Naples. Il s’agit de ces pièces uniques ouvertes dans les rez-de-chaussée des bâtiments, où s’entassent des familles entières. Comme seule la porte sur la rue permet de faire entrer l’air et la lumière à l’intérieur, elle est toujours ouverte et le passant peut facilement entrevoir ce qui se passe dedans. Les regards en coin que jettent les hommes qui fument et discutent devant ces misérables repères sont éloquents. Près du port, tous les restaurants, sauf deux, sont fermés. 

On passe dans la ville moderne et c’est un autre monde : là bourgeoisie s’est réfugiée là-bas, abandonnant les palais décorés de fresques aux termites et au sel qui ronge les fondations. Comme aux Etats-Unis, où on habite plus volontiers les Suburbs que le Downtown… Peut-être logique en Amérique, c’est une aberration en Italie, qui en dit long sur l’état de la ville.

Il y a pourtant des chefs-d’œuvre dans ce vieux Tarente. La cathédrale recèle un trésor unique en Italie : la chapelle ovale de San Cataldo. Personne n’en a jamais entendu parler ailleurs qu’ici. C’est pourtant le plus beau morceau de sculpture de tout le sud de l’Italie, si on excepte la fameuse chapelle Sansevero de Naples. Comme elle, la chapelle de San Cataldo est entièrement tapissée de marbres colorés, qui lui font une dentelle fine de motifs floraux de lapis-lazuli, de perle, de bardecchio, de pavonazzetto et de tous les marbres les plus précieux qui puissent se trouver. Ce miracle rose de suavité et de grâce, comme seuls les Italiens savent les créer, date du début du XVIIIe siècle. Des niches ménagées dans les parois ouvragées accueillent une série de sculptures expressives de saints en marbre immaculé, dues au plus grand sculpteur rococo italien, le napolitain Giuseppe Sanmartino. Aucune autre église ou chapelle des Pouilles n’est aussi richement décorée. Pourtant, elle est vide quand je m’y rends.

Tarente, c’est le mal qui ronge l’Italie du sud dans toute sa splendeur : cette incapacité endémique à aller de l’avant, même quand les moyens pour le faire sont présents. On sent que quelques mesures simples et drastiques permettraient, non pas de sauver la ville, mais au moins de la remettre sur pied : mettre l’aciérie aux normes écologiques en vigueur, restaurer le centre ancien grâce à l’Europe et miser sur le tourisme, éradiquer la petite criminalité des clans par une opération antimafia ambitieuse, comme il s’en fait encore ailleurs dans les Pouilles. Rien d’impossible : une volonté politique forte de l’Etat et des fonds européens (la plupart de ceux qui sont alloués au sud de l’Italie chaque année ne sont jamais dépensés). Mais des décennies d’incurie sédimentée ont eu raison du courage de la majorité, en particulier de celui des élites locales, et ont conditionné les mentalités, qui ne sont plus que partiellement habituées à ce qu’on appelle ici la « culture de la légalité ». L’intellectuel, l’avocat, le docteur, l’homme politique méridional se complaisent souvent dans le fatalisme et, comme beaucoup, ils n’ont comme précepte que l’individualisme pour s’en sortir. Mais ce n’est pas de leur faute s’ils doivent sacrifier une partie de l’intérêt commun sur l’autel des petits ou des grands arrangements pour le bien de leur famille. La faute – ils sont encore nombreux à le dire – serait celle des « Piémontais » qui ont traité le sud comme une terre conquise lors de l’unité italienne en 1861, il y a cent-soixante ans… « C’est le nord qui nous oublie, qui nous méprise ». C’est à cause du nord que les services ne fonctionnent pas, que l’emploi continue de disparaître. C’est trop facile. Et derrière la façade du découragement, chacun fait tranquillement ses affaires. Le problème est culturel : le sens du bien commun est un réflexe qui a depuis longtemps disparu au sud – à Tarente, plus qu’ailleurs. Et il y a ceux à qui le statu quo, l’immobilisme, profite et qui tentent de le maintenir coûte que coûte. Ce qui est certain, c’est que ce sont les plus faibles, comme toujours, qui trinquent et ramassent les pots cassés : ce sont eux qui vont tous les jours tousser dans la chaleur toxique des fours de l’Ilva, pourvu qu’ils puissent continuer à travailler.

Pendant ce temps, Tarente, cette perle méditerranéenne qui plaisait tant à Pasolini (en 1959, il comparait la cité alors riche comme Crésus à un coquillage), la capitale de la Grande Grèce, la ville des princes normands, continue de pourrir sur place, mangée par le soleil trop fort, l’horizon trop bleu de sa mer et la torpeur sensuelle que verse le ciel méridional à ses habitants. Ils sont attachants et courtois, pauvres mais fiers, ces habitants de Tarente ; on pourrait prendre pour leur plus grande vertu cet orgueil douloureux et cette âpre résignation qui les fait ressembler aux stoïques philosophes grecs, leurs ancêtres : en vérité, c’est bien là leur principal défaut et la racine profonde de leur mal.

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