C’était presque un conte de fées que de grimper les marches sur lesquelles ont été photographiés Angela Merkel, Barack Obama et Shinzo Abe. Une histoire que pas un écrivain n’aurait pu imaginer.

Au milieu de la campagne pour les élections au Parlement Européen, le Président Macron souhaitait entendre au cours d’un déjeuner au Palais de l’Élysée ce qu’une poignée d’écrivains européens pensaient de la situation, et ce qu’il convenait de faire. «Qui veut commencer ?» a-t-il demandé en nous regardant dans cette magnifique salle à manger avec ses miroirs, ses dorures et ses grandes portes-fenêtres qui donnent sur le parc.

Il n’y a pas beaucoup d’hommes politiques au sommet du pouvoir qui nous accordent du poids, à nous, les écrivains. Emmanuel Macron est un président différent de François Mitterrand, mais la passion pour la littérature est la même. C’est un homme décontracté, rieur et aimable, et l’acuité de son analyse est complétée par un talent particulier à se montrer totalement attentif à son interlocuteur.

Nous avons pris la parole à tour de rôle, tandis que le président écoutait et prenait des notes. Nous formions un groupe très divers, qui comprenait notamment l’Italien Claudio Magris, le Français Bernard-Henri Lévy et l’Allemand Peter Schneider. Mais l’Israélien David Grossman est aussi un écrivain européen, de même qu’Abdulah Sidran de Bosnie-Herzégovine et l’Américaine Anne Appelbaum, qui vit désormais en Pologne.

Notre Europe adorée a des liens aussi bien avec les cultures des Amériques, qu’avec le judaïsme et la tradition musulmane qui, dans les Balkans, forme une part inaliénable de notre héritage européen.

Tout en écoutant mes collègues, je me suis dit que nous contribuions à rendre visible cette diversité qui constitue la plus grande richesse de l’Europe.

Je me suis dit également que «le monde européen» ne pourrait jamais se loger à l’intérieur de nos frontières extérieures dont on parle tant. L’Europe est toujours une idée qui unit au lieu diviser, qui inclut au lieu d’exclure.

Loin de déterminer une identité commune, l’Europe est surtout une manière de percevoir l’individu. Une manière qui se caractérise par son ouverture. Une position à l’égard de l’autre qui ne pense pas en termes de racines et d’origines, mais de liberté et de respect.

Lorsque ce fut mon tour, je suis parti de cette idée d’écoute. C’est formidable quand les gouvernants écoutent les écrivains, mais c’est encore plus formidable quand ils écoutent la population.

Et c’est précisément ce que fait le Président Macron quand il a répondu aux manifestations des gilets jaunes en organisant des réunions publiques partout dans le pays, où les citoyens avaient la possibilité d’exprimer leurs frustrations, leurs points de vue et leurs souhaits.

J’ai mentionné que, au Danemark, nous avions une longue tradition de participation populaire au débat démocratique, et j’ai proposé que l’on crée, au niveau européen, des forums où les citoyens peuvent s’exprimer et être entendus aussi bien de l’élite politique que des citoyens des autres pays.

Un des problèmes en Europe, c’est que les décisionnaires comme les simples citoyens savent si peu de choses sur ce que pensent les autres Européens, et sur ce qu’ils vivent. Les Grecs et les Finlandais voient les mêmes séries de langue anglaise sur Netflix, mais que savent-ils l’un de l’autre ?

Je n’imagine pas que nous allons nous rassembler au Stade de France ou à la Royal Arena pour transmettre nos doléances. Mais peut-être qu’Internet pourrait être utilisé de manière créative pour relier les sociétés civiles et les rapprocher de Bruxelles ?

Je le sais bien, seul un écrivain peut s’exprimer de manière aussi peu concrète et floue, mais attendez un peu. Nous, les écrivains, c’est notre métier que de donner accès aux pensées et aux sentiments les plus intimes des êtres humains.

Si l’on veut savoir ce que ce cela veut dire d’être dentiste à Tampere ou cultivateur d’oliviers dans le Péloponnèse, il n’y a rien de mieux ni de plus efficace que de lire un roman.

C’est pour cela que je suis fatigué quand les populistes nous balaient d’un revers de la main, en ricanant, parce que, soi-disant, nous appartenons à l’élite.

En premier lieu, la plupart des écrivains vivent modestement. Ensuite, la majorité des écrivains est issue de la même classe moyenne, comme presque tout le monde dans la méritocratie égalitaire de notre temps. Nous n’avons que notre talent.

Enfin, de tout temps, la capacité d’identification et l’empathie forment le cœur de l’écriture. Imaginer une autre personne, c’est reconnaître l’humanité de l’autre, malgré toutes les différences de conditions de vie, de valeurs et de croyances. Dans la littérature, on ne regarde personne de haut.

Les médias français ont avancé que c’était un geste risqué et presque désespéré de la part du président de la république de se jeter ainsi dans la campagne électorale pour affronter Marine Le Pen.

De toute façon, il fallait s’attendre à ce que les élections européennes en France soient aussi un référendum pour ou contre Macron. Certains ont parlé d’une «défaite» quand les nationalistes de Le Pen ont fini par obtenir un pourcent de voix de plus que le parti de Macron.

Mais, comparé aux élections précédentes, Marine Le Pen a reculé. Apparemment, on a réussi à endiguer le flot de l’extrême-droite. Le président et son mouvement ont tenu bon après six mois de pression intense, sous la forme de manifestations hebdomadaires de plus en plus violentes.

C’était courageux de la part de Macron de ne pas se retrancher au Palais de l’Élysée, courageux de participer à la lutte en faveur de l’Europe libérale et démocratique à laquelle il croit. Cela s’accordait avec l’impression d’un homme politique qui ne veut pas seulement le pouvoir, mais qui veut aussi en faire quelque chose.

Macron est un homme politique rare aujourd’hui, car il est visionnaire, prêt à se battre pour sa vision, même quand elle le rend impopulaire.

C’est sa volonté d’un changement vert qui a déclenché les manifestations des gilets jaunes. C’est sa volonté d’unir croissance et société de bien-être qui en a fait une cible aussi bien pour l’extrême-droite toujours plus fanatique que l’extrême-gauche toujours plus sectaire.

Dans une certaine mesure, il s’est inspiré du modèle danois, où la sécurité sociale et une économie dynamique vont de pair plutôt que de s’exclure mutuellement.

Pour nous, les Danois, le centre n’est pas seulement le lieu où les oppositions politiques doivent inévitablement se rencontrer. C’est aussi au centre où nous faisons le mieux face aux défis qui vont du climat à la sécurité, des réfugiés à la croissance, en passant par le bien-être.

C’est une Europe divisée que nous contemplons. La Pologne, la Hongrie, l’Italie et la Suède sont dominées par la vague d’une nouvelle Internationale du chauvinisme, mais jusqu’où ira leur entente ?

Les Polonais, qui détestent les Russes, peuvent-ils s’accommoder du flirt d’Orban avec Poutine ? L’enthousiasme d’Orban pour Erdogan est-il compatible avec l’islamophobie de l’extrême-droite pan-européenne ?

Il y a tout de même un paradoxe à constater que l’extrême-droite veut défendre la souveraineté nationale mais, en même temps, ferme les yeux sur l’annexion du territoire ukrainien par Poutine, ses tactiques d’intimidation des pays baltes ainsi que sur ses manipulations et son immixtion dans la vie politique des nations européennes.

Il est tout aussi stupéfiant de critiquer les Musulmans d’Europe pour leur manque de volonté à s’intégrer et, en même temps, de faire l’éloge du sultan d’Ankara, alors qu’Erdogan utilise toute son influence pour précisément pousser les Turcs à ne pas s’intégrer dans les démocraties européennes.

S’il y a bien des personnes qui sapent la souveraineté et la cohésion des démocraties européennes, ce sont les démagogues de l’extrême-droite européenne.

Parce que le populisme de droite apparaît partout comme une réaction contre quelque chose – l’Islam, la globalisation, le mariage gay, etc. –, il est difficile de saisir les objectifs constructifs auxquels on aspire en commun.

Les nationalistes sont mus par la nostalgie du passé d’avant la chute du Mur, d’avant la société multi-ethnique, d’avant Internet, d’avant le droit à l’avortement, d’avant le déclin des valeurs et l’aliénation post-moderne. Ils n’ont pas grand-chose à dire sur l’avenir.

En revanche, les jeunes électeurs ne s’y sont pas trompés. Une révolte de la jeunesse a éclaté, sous le signe de l’écologie, mais les verts n’abordent pas une question à laquelle leur souci de la planète n’apporte aucune réponse.

Sommes-nous prêts à survivre à n’importe quel prix ? Ou posé autrement : dans quelle type de société voulons-nous un avenir ?

Et c’est là où nous, les écrivains, nous intervenons. Non pas parce que nous connaissons la réponse, mais parce que nos livres découlent d’une idée qui est également le présupposé d’une réponse possible. L’idée de dignité humaine.

C’est avec raison que les révoltés écologistes s’inquiètent du fait que la surexploitation des ressources de la planète a miné les conditions de vie d’autres espèces. L’argument écolo-démocratique est que l’homme n’est qu’un animal parmi d’autres.

À cela, on répondra seulement que, en revanche, l’homme est le seul animal à avoir des considérations morales sur son rapport aux autres espèces vivantes. À ma connaissance, aucun panda, aucune baleine n’est devenu membre cotisant de Greenpeace.

Nous, les êtres humains, nous sommes à part. Nous réfléchissons. Nous nous voyons de l’extérieur et, parfois, nous nous observons avec un regard critique. Nous faisons la différence entre le bien et le mal, au lieu de simplement se dévorer les uns les autres avant d’être soi-même dévoré un jour.

J’y ai songé quand j’ai vu Notre-Dame en flammes. Que l’on soit croyant ou non, chacun acceptera qu’une construction comme la cathédrale sur l’île de la Cité exprime que la vie est autre chose que la simple survie biologique.

Quand j’ai vu les pompiers risquer leur vie, j’ai pensé que cette église ne valait pas la perte d’une seule vie humaine. En même temps, je me suis demandé : qu’est-ce que ce serait de vivre dans un monde où Notre-Dame de Paris n’existe plus ?

L’Europe s’est développée dans la tension entre ces deux idées. La vie est sacrée, mais survivre ne suffit pas. Il faut aussi la dignité. Et le point de bascule, c’est que cette dignité, que l’on destine à ses proches et à soi-même, doit également englober ceux qui sont différents, voire étrangers.

Cela s’appelle l’humanisme. Cela s’appelle aussi la démocratie.

L’élément enthousiasmant de ces élections européennes, c’est que les nationalistes européens ne se sont pas révélés si forts que cela. La défiance portée par les politiques identitaires n’a pas eu le dernier mot. Partout, en Europe, les électeurs modérés sont allés aux urnes pour défendre une société ouverte.


Traduit du danois par Alain Gnaedig.