Comment ouvrir sa conscience à la mélodie du monde, habiter le présent et s’y inscrire pleinement, dans l’élan et le souffle de la vie ? C’est la question que se posent tous les adolescents, sans distinction de milieu d’origine ou de classe sociale. Faut-il fuir sa famille, construire un nouveau foyer ou perpétuer le lien, s’attacher aux valeurs inculquées ? Dans la lignée de L’Éducation sentimentale de Flaubert ou du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, La vie de jardin, premier roman d’Alexis Brocas, jeune écrivain né à Paris en 1973, auteur de contes, récits et nouvelles, plonge son lecteur au cœur des années 1980. A travers un rythme haletant et une orchestration temporelle subtile, La vie de jardin met en scène de jeunes protagonistes, qui à travers l’épreuve et l’expérience, forgent leur caractère. Les noms des jeunes héros, du reste, rappellent ceux des adolescents des Faux-Monnayeurs d’André Gide : Aymeric Dessaint-Tracou, Horsaint de Polley, Bourmeuil dit Tergal, mais aussi Pierre Volovski, Flavien, Jilron, Simpley et les autres. Le décor du roman est une banlieue chic, où les grandes familles bourgeoises, mêlées d’aristocratisme, sont nostalgiques de l’univers princier : « Saint-Clone n’est pas une banlieue comme les autres. C’est une banlieue plus belle que les autres qui l’enserrent de leur ciment… »
Juchée sur une colline en bord de Seine, formée d’une ancienne église entourée de résidences de charme ou de grandes maisons pittoresques en brique rouge, la ville de Saint-Clone est un échantillon du sublime suburbain qui appelle à la promenade dominicale ou à la déambulation légère dans les beaux quartiers. Qui sont ces adolescents favorisés ? Quels hommes deviendront-ils ?
Réponse de l’un des responsables religieux du pensionnat privé, où tous suivent une éducation rigoureuse : « Ils proviennent de milieux privilégiés, portent souvent un nom prestigieux et ont été élevés selon des règles strictes, dans la foi et dans une crainte de l’autorité que nous tâchons d’entretenir. » L’école constitue un lieu clos, théâtral, qui renferme plus de deux mille garçons, âgés de dix à dix-huit ans. « C’est dans cet espace entre peur de la sanction et désir de transgression que se joue l’éducation », précise l’enseignant.
Entre scoutisme, messes et soirées mondaines, dans le regard alterné que portent les uns sur les autres parents et enfants, Alexis Brocas peint le rêve désenchanté qui frappe le monde moderne, commun aux adultes et aux adolescents : « C’est le rêve moderne de la vie de jardin, pendant suburbain de la fin de l’histoire. » Le charme désuet et paisible de cette vie quasi-provinciale, au cœur d’une banlieue calme et reposante, moitié urbaine moitié campagnarde, semble cacher une tension tragique et des drames secrets. L’idéal de vie n’est qu’un mirage et une illusion : « Derrière chaque visage, le même rêve, un rêve en forme de belle maison avec un beau jardin à l’écart ; une banlieue avec de grands parcs et du vert partout, l’endroit idéal pour élever des enfants. » Cachés derrière les somptueuses baies vitrées et les larges fenêtres – mondes rêvés à l’intérieur du monde réel –, les enfants imitent leur mère et s’accaparent leur désir et leur mythologie : « L’idée d’un jardin qui n’en finit pas est un puissant stimulant pour l’imaginaire. » Ce jardin n’est pas libérateur, mais constitue au contraire une spirale. Les personnages vont y plonger, courir de rêve en rêve, d’un tableau à l’autre, d’un désir lointain à un espoir nouveau.
Sur la scène de cet univers préservé de l’entre soi, où l’onirique se confond avec la réalité, se déploie progressivement le portrait d’une époque et d’une société factices. Tableau d’adolescents découvrant le désir ou la sexualité ; scènes de la vie bourgeoise ; peinture du parc de Saint-Clone, peuplé de faunes en tricycles, de nymphes à patins à roulettes ou égipans à cerfs-volants : « Si le paradis existe, il doit être composé d’endroits comme ça, d’allées aux perspectives infinies, où la semaine se décline en sept dimanches… » Les rencontres se font aussi au club de tennis des Terneroles – « Aymeric aime bien les séances de tennis : elles lui semblent une jolie allégorie du monde moderne ». Les repas de famille se passent autour de la dégustation d’une terrine landaise au xérès, fournie spécialement par le traiteur du Gers. Les soirées réunissent le jeune Luc, ses quatre sœurs et leurs parents devant l’écran familial pour assister à un célèbre film de combat de boxe, où alternent crochets et uppercuts : « Dans le salon d’Estelle et Jean-Paul Cléry comme dans tous les salons de Saint-Clone, chacun retient son souffle et ne le relâche qu’à la fin du round […], jusqu’à ce que Rocky, en terrassant Drago dans son antre moscovite, finisse par restaurer l’ordre du monde et la possibilité d’un avenir pour toutes les familles chrétiennes. »
D’autres personnages gravitent en marge de cet univers, comme Brice, soixante-treize ans, ouvrier de plus de quarante ans d’usine. Avec ses copains Christophe, Pérez, Musta ou Raymond, ils s’amusaient, plus jeunes, à narguer sur leur colline les notables de Saint-Clone et préfèrent, maintenant, jouer à la pétanque deux fois par semaine : « La pétanque, selon Brice, c’est en même temps la beauté du sport et la joie des banquets. » Ou encore Otilia, femme de ménage portugaise, qui a trouvé la bonne attitude « avec ces créatures de Dieu compliquées que sont les patronnes ». Amatrice de fado, elle dépoussière au chiffon doux les meubles en ivoire et prend soin des surfaces blanches, auxquelles s’attachent des fragments d’autrefois, « bals, châteaux, chandelles et fastes éteints dans la grande nuit des siècles morts ».
Que dissimule cet univers aseptisé ? Qu’est-ce qui se cache derrière le masque des apparences et des faux-semblants ? Le jeu des tromperies et des désillusions est au cœur du roman d’Alexis Brocas, qui révèle avec humour les impostures, s’amuse des convenances, des normes et des clones.
Gamins turbulents, les adolescents pensionnaires lisent des livres en cachette. Derrière la couverture d’Un sac de billes de Joseph Joffo et de Mon bel oranger de José Mauro de Vasconcelos, les pages sont remplacées par celles de Je suis d’ailleurs de Howard Phillips Lovecraft et de Chroniques martiennes de Ray Bradbury. Alors que les épopées de science-fiction circulent, dissimulées sous des trompe-l’œil, l’univers du pensionnat rappelle l’ambiance fantastique et policière des Disparus de Saint-Agil de Pierre Véry ou du Nom de la Rose d’Umberto Eco.
Chaque héros suit sa partition et apprend à jouer la comédie du bonheur collectif. Alexis Brocas porte sur ses personnages un regard à la fois sensible et distant, amusé et compatissant, mêlé d’empathie et d’ironie, de douceur et de noirceur.
Encore enfant, le personnage principal, Aymeric, collectionnait les maquettes de l’aviation américaine, feuilletait les numéros de Life de son grand-père sur les baleines et les cachalots, rêvait de combats mythologiques, Hercule triomphant de l’Hydre. Devenu adolescent, à treize ans, il porte le béret des scouts d’Europe et préfère jouer au football avec ses camarades de la pension : « Aymeric, treize ans, prépare son sac de pension, un énorme cylindre en toile bleu sombre couverte de flocages virils aux armes de l’US Navy. » Benoît, son meilleur ami, dont le corps « ressemble à un collage, comme si les gènes parentaux s’étaient anarchiquement partagé sa personne, laquelle s’est développée sans plan d’ensemble », est aussi pensionnaire. Les amitiés sont nécessaires pour survivre dans ce milieu hostile.
La nuit, l’agitation des dortoirs mobilise les garnements qui luttent contre le sommeil et se prennent pour des chasseurs-cueilleurs de jadis. Ils se pourchassent, d’un lit à l’autre, danseurs fantomatiques sur la scène d’un théâtre abandonné : « Le but est de se faire peur. » Au petit matin, les quinze néons se rallument dans le dortoir, deux cent trente-deux pensionnaires se réveillent, « laissant dans les matelas ce moulage d’eux-mêmes où ils se couleront au soir ».
Les enseignants sont Frère Henri, professeur de sciences physiques, ou Frère Louis, professeur de littérature, lui qui, à chaque rentrée, reprend devant ses nouveaux élèves le même extrait des Mémoires d’Outre-tombe, lorsque le jeune Chateaubriand est poursuivi par une armée de bonnes, dans la forteresse du château breton de Combourg, pour avoir voulu pousser une petite fille à la mer : « Trente ans que frère Louis récite ce texte merveilleux en guettant, dans les regards, une réaction à l’humour subtil du mémorialiste. »
Entre mélancolie et rêverie, les jeunes héros du roman s’évadent de leur sinistre prison dorée, au moyen de jeux de rôles organisés clandestinement au pensionnat. Chaque lundi matin, Aymeric franchit la grille du pensionnat avec, cachée dans sa tête, la trame de l’aventure conçue le dimanche. Les adolescents plongent dans le « Multirêve », s’inventent des aventures, se donnent des noms et se prennent pour des héros : le savant Hippolyte Ouranov ou le Docteur Stratos, qui vivent en mai 1857.
Un jour, Benoît élabore un plan, qui, s’il marche, « changera le regard des autres, sa vie à la pension et peut-être son existence au-delà » : dérober le trousseau de clefs du Père Robert de Montclos, le doyen de la pension au crâne blanchâtre, qui s’appuie sans cesse sur sa canne et qui vit au sous-sol, dans l’ancienne buanderie, « seul religieux inoffensif de la pension, au point que les élèves voient en lui l’écaille manquante dans la cuirasse du dragon ». Benoît élabore un stratagème pour s’emparer du fameux sésame, passe ultime qui ouvrira toutes les serrures de la pension. Alors que son ami Aymeric se rend à l’Office des Frères dans la chapelle du Châtelet, pour détourner l’attention, Benoît s’aventure dans les chambres interdites. L’objectif ? Découvrir une autre dimension de la pension, celle des greniers, catacombes et passages secrets. Plonger vers l’inconnu et le mystère. Aucune porte ne leur résistera, se disent les deux compères. Entre évasions fantasmées et départs impossibles, que vont devenir ces jeunes adolescents, quel destin les frappera ?
 

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