Le cri de douleur qui déchire le silence comme une plainte interminable, comme une lamentation infinie : la tristesse est dans notre âme ; nous gémissons, nous gémissons ; où poser notre douleur ? Sons lugubres dans la cathédrale Regina Mundi : il est parti, le vieux est parti. Et nous crions, nous hurlons notre douleur : ce n’est pas possible ; non, non, ce n’est pas possible ! Et pourtant, pourtant tel est le destin de l’homme; oui, le destin de tout homme. Mais nul ne sait ! Nul ne sait ni le lieu, ni l’heure, ni comment : tout ce que nous savons c’est que la vie porte en elle cette chose qui échappe à tous les mots : la finitude.

Un jour, nous voici débarqués sur cette terre, nus et criants ; et puis, vient cet autre jour, cet instant éclair, fatidique où il faut partir. Partir, partir déjà, tirer sa révérence : partir comme on quitte un lieu d’exil, un lieu de transit, un lieu de passage. Partir, oui, mais vers où ? Vers quelle destination ? Où vont les hommes quand ils s’en vont ? Où vont-ils ? Que deviennent-ils ? Des êtres réincarnés naviguant avec le vent qui souffle, la jungle qui rugit, l’eau qui flotte au fond des vallées ? Des ombres sans visage, des ombres sans nom cheminant sur les routes de la vie, compagnons fidèles des vivants ? Des damnés de l’enfer ? Des élus du paradis ? D’infimes poussières perdues dans le néant ? Où vont les hommes quand ils s’en vont ainsi? Où vont-ils ? L’Ecclésiaste dit : « Les vivants savent qu’ils vont mourir mais les morts, eux, ne savent rien. »

Chants funèbres dans la cathédrale, pleurs et plaintes. Même la brise du lac Tanganyika murmure le chagrin. Porté en cortège, porté sur les épaules, porté vers la terre. Et que la terre redevienne terre. Mais où vont les hommes quand ils s’en vont ainsi les yeux fermés? Où vont-ils ? La prairie est-elle plus verte là-bas ? L’eau est-elle plus claire ? Le miel plus sucré ? Le lait plus abondant ? Nul ne le sait ; nul n’est jamais revenu de là-bas. Mais qui a dit alors, oui, qui a dit que les hommes meurent pour l’éternité ? Qui a dit que les hommes quand ils s’en vont de l’autre côté du chemin, c’est pour un endormissement eternel ? Qui a dit cela ?

En vérité, en vérité, par delà les portes du royaume de l’inconnu et de l’infini, l’esprit triomphe toujours de la mort. En vérité, en vérité, comme disaient les anciens, les hommes ne meurent que s’ils sont oubliés par les vivants; les morts ne meurent que si les vivants n’invoquent plus leur nom. Alors, défunt parent, nous garderons ton nom comme une présence dans l’absence; nous garderons ton nom comme une force pour affronter chaque jour le soleil levant: nous nommerons, le temps restant de notre vie, ta vaillance; nous nommerons la grâce de ta bonté ; nous nommerons ton intelligence palpitante d’humanité.

Comme autrefois. Comme autrefois quand, perdus sur les chemins de la perdition sur ce bout de terre hanté par les divisions qui fracturent les hommes, nous nous tournions vers toi à la recherche des provisions de sagesse. Comme autrefois, quand nous venions vers toi avec le destin chargé d’interrogations : comment être homme dans une société enfermée dans la déraison des violences intestines? Comment être homme dans une société qui a oublié l’essentiel et qui vit la tête déboussolée, perdue dans le chaos du futile ? Comment être homme sur une terre terrorisée par la misère et la maladie ? Comment être, tout simplement être, comment continuer à être quand la douleur saccage jusqu’au langage ?

Il faut regarder les choses de ce monde avec les yeux de la raison, tel était ton crédo. Ta voix résonne encore : bienheureux celui qui croit en la puissance de la raison ; bienheureux celui-là ! Usez, usez de la raison, usez de votre raison, privilégiez le discernement, la pondération et vous serez maître de la vie : Ngenze buhoro ashika iyo ashaka, que ton comportement soit posé et tu arriveras là où tu veux; c’est pas à pas que la tourterelle arrive au champ ensemencé et nul sorgho ne grandit sans avoir germé et celui-là, oui celui-là qui veut de la bière fermentée – ushaka umuco acika ijoro – celui-là se lève à l’aube ; Umuntu atunga yabanje kugorwa, car on ne devient riche qu’au bout d’un pénible labeur. Labeur et pondération. Sur ce bout de terre crevassée, sur cette terre de cendres, tu fus la voix de la pondération ; tu fus cette voix ironie salvatrice interrogeant les certitudes qui glorifient les lignes de partage autour de la teneur du sang; là où la langue divise, tu fus cette voix-lien, cette voix- liane qui lie et relie les uns aux autres.

Etre cher, ta voix résonne encore dans le silence de nos cœurs ; elle parle, elle parle et elle nous dit comme autrefois la royauté de la bienveillance: si nous ne sommes pas bienveillance, que sommes-nous ? Si nous ne sommes pas générosité, que sommes-nous ? Ta voix parle, elle parle encore et elle nous dit : la générosité ne fanfaronne pas ; elle est don qui n’attend rien en retour ; la générosité est fondement d’humanité. Abreuvée d’infini, ta voix dit : ntihaga ibihugu haga imitima, non, ce ne sont pas les pays qui sont étroits ; les pays ne sont jamais étroits, le problème est bien ailleurs : ce sont les cœurs des hommes qui sont étroits.

La cupidité des hommes te faisait peur : amaso n’amasazi, les yeux sont fous, la cupidité est folie ; quant au ventre, oh ! mon Dieu, le ventre ! quant au ventre quand il est gourmand, il devient monstre impossible à rassasier Inda ndende ntishirwa. Oui, l’avidité affame quand la récolte est bonne ; l’avidité affame quand la récolte est mauvaise ; l’avidité rend les cœurs des hommes sourds à la raison, et celui-là, mon Dieu, que les dieux ont choisi de rejeter, ils le font naître au monde le cœur avide de posséder, le cœur colérique, le cœur haineux – Uwo imana yanse imuremana ishavu.

Non, ce n’est pas possible ! Dans le cheminement des jours, de ces jours qu’il nous est donné encore à vivre, nous voici cherchant ton regard dans l’obscurité de ces temps à la mélancolie vitreuse ; nous voici cherchant en vain ton regard dans ces jours évidés ; nous voici désemparés. Et dans notre désarroi, ta voix balsamique nous revient : la vie est inscrite dans la douleur, disais-tu ; la vie est combat contre la douleur ; c’est ainsi : la douleur est condition de la vie humaine ; alors pourquoi chercher, pourquoi vouloir la charger, l’alourdir encore avec cette absurdité qu’est la haine de l’homme contre l’homme ? Pourquoi ? Si nous ne sommes pas des hommes de paix ; si nous ne sommes pas les hommes de la paix, les hommes de la fraternité, dites-moi, à qui appartenons-nous alors ? A qui sont nos actions, à qui sont nos pensées, à qui nos paroles ?

Que la haine ne nous trompe pas! Que la haine ne nous égare pas de notre voie d’homme pour des honneurs qui ne sont que futilités, pour des biens qui ne sont que passagers ; que la médiocrité ne se saisisse pas de nos cœurs. Ne suivez pas la coutume qui glorifie la médiocrité ; ne suivez pas la routine qui raille l’intégrité, l’intelligence, la vertu ; ne suivez pas la médiocrité, elle est vexation, offense, brimade, aplatissement de l’esprit. Ne soyez point compagnons de la médiocrité. Car qu’est-ce notre passage sur cette terre sinon ce saisissement de la mesure du monde pour rendre à l’être sa puissance de réalisation, sa force de création, son génie d’innovation. Oui, c’est la croissance de chacun qui sauvera le Burundi, l’Afrique, le monde. Et il faut savoir se tenir soi-même: Haho kugoka wogorwa mieux vaut être malheureux que déshonoré. Il y avait dans ta voix cette exigence, cette rigueur, cette droiture comme une intégrité à la limite de l’intransigeance ; d’une intransigeance tranquille.

Non ! Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! Et cette douleur, mon Dieu. Oui, cette douleur ! Pourquoi cette douleur ? Cette douleur de la maladie ? Cette douleur logée dans l’épaisseur de ses derniers jours ; cette douleur, vagues de souffrances plus puissantes que la puissance des antalgiques ; cette douleur supplice de la vie, persécution de la vie ; cette douleur qui paralyse la vie, l’exercice de la vie ; cette douleur qui dérobe le mouvement à la vie ; cette douleur qui épuise. Oui, la douleur épuise. Ah ! La douleur ! La douleur. Alfred de Musset peut écrire que « l’homme est un apprenti et la douleur son maître » ; n’empêche : la douleur demeure un non-sens. Comment alors la souffrir quand elle est là, quand elle s’invite, fait effraction, s’installe de force dans notre vie? Oui, comment ? Comment souffrir ? Et ta voix de nous répondre: n’ayez pas peur d’affronter la douleur ; n’ayez pas peur même quand elle est embrasement, calvaire, géhenne, martyre ; n’ayez pas peur de l’affronter avec patience : faites face, sans perdre le pouvoir d’espérer ni votre dignité d’homme.

Il y a dans les saisons des jours de désespoir absolu. Nous voici orphelins assis au bord de la béance, la tête entre les genoux, stupéfiés, meurtris, sidérés, resserrés autour de notre peine, repliés sur nous-mêmes, prostrés ; nous voici le corps et la raison immobilisés, le temps suspendu ; nous voici devant l’impuissance la plus radicale, les yeux brulés par les larmes: nous appelons ton visage, ce visage autrefois souriant du cœur, et ce visage ne répond pas, ton visage ne répond plus. Déchirure, abattement, peine. La peine. L’immense peine devant l’énigme. Nous ne voulons pas accepter. Est-ce vraiment vrai ? Est-ce irrévocable ? La mort est-elle cet irrévocable aller sans retour ? Nous ne voulons pas accepter. Nous avions encore des rêves à réaliser ensemble, des conversations à poursuivre. Nous aurions voulu que tu nous parles un peu plus de ton enfance, de tes chevauchées sur les collines de ton enfance, la tête riche de contes et de tables de multiplications ; nous aurions voulu que tu nous parles encore de tes chemins d’Europe, de ton retour au pays, de ta vie. Nous aurions voulu… nous avions encore de nombreuses questions à te poser. Et maintenant ? Trop tard. Oui, trop tard ! Non, ce n’est pas possible ! Nous ne voulons pas accepter.

Et pourtant nous savons, oui, nous savons que toute vie conduit à la finitude ; nous savons que vient fatalement un jour où il faut partir, que viendra d’ailleurs un jour où nous partirons à notre tour. De poumon essoufflé ou de foie fatigué, d’une rate traître ou de douleurs de tête, de maux de poitrine ou d’un mal de ventre, de prostate ténébreux ou des caprices d’un accident : nous partirons tous un jour de quelque chose. Et ta voix qui résonne encore en nous, le souffle de ta voix qui nous dit : « Allez, levez-vous : la vie est encore à ouvrir. Levez-vous et allez de l’avant ! Prenez le temps de vous occuper de vous, de portez avec courage et force votre charge dans la marque de vos limites et vos fragilités. Prenez le temps de prendre soin les uns des autres. Allez ! Marchez, marchez les uns en communion avec les autres !» Nous marcherons de nouveau, nous marcherons, nous essaierons de marcher droit comme ton pas rituel déployé tous les dimanches matins à travers les rues de Bujumbura, le bâton de la dignité dans tes mains. Nous marcherons ton nom dans notre cœur, la générosité de ton existence, souvenir de bienveillance, gravée dans nos mémoires ; nous marcherons chacun de nos pas disant ta grandeur, oh! parent défunt! Nous dirons encore et encore ton humanité car la mort n’est pas la fin de tout. Des deux mains de notre vie, nous te saluons. Respect.

4 Commentaires

  1. Bonjour

    C’est beau, c’est profond. Je reste sans voix.

    Antoine Kaburahe,journaliste

  2. Cher David,

    Merci beaucoup pour ce grand hommage. C’était un homme avec un grand coeur comme le monde. j’ai été frappé par le nombre d’enfants qui ont vécu chez lui et à qui il a donné la chance de faire les bonnes études, les jeunes diplômés à qui il a aider à démarrer

  3. Merci, David, pour cette élégie dédiée à feu Mr. Ntukamazina. Il était un homme respectable et respecté. Que Dieu ait son âme.