«Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe…»

C’est un peu à la façon de la marquise de Sévigné annonçant le mariage de M. de Lauzun que Le Monde diplo, rhabillé sur Internet de garamond et de noir et rouge, fait part de la grande, de l’ébouriffante nouvelle : un plein dossier, vingt ans d’archives, et «en accès libre» s’il vous plaît ! sur l’auteur de ces lignes, qualifié de don Corleone, d’oligarque, de mystificateur, de diable incarné et, last but not least, de représentant «significatif» du «système».

Je ne m’attarderai pas sur le détail de ces articulets que je découvre, pour la plupart, aujourd’hui.

Et je ne rectifierai pas – en tout cas pour le moment – l’ahurissante quantité de fausses informations, sottises ou petites calomnies qui forment ce florilège monomaniaque et, au fond, assez ridicule.

Mais, puisque l’occasion m’en est donnée, je ne résisterai pas au plaisir de dire ce que je pense de ce mensuel auquel j’ai donné, en 1975, du temps de la révolution portugaise, l’un de mes tout premiers textes mais qui n’a plus, aujourd’hui, du Monde que l’actionnariat, de diplomatique que le titre et de respectable que le souvenir de ses lointains fondateurs.

Il faut savoir, par exemple, que Le diplo est l’un des derniers lieux où un Tariq Ramadan, idéologue des Frères musulmans et icône de la frérosphère, l’homme qui n’est pas Charlie et qui voit la main des Services derrière les attentats islamistes de Toulouse ou Bruxelles, reste une référence : sa voix, écrivait récemment (3 avril 2016), avec d’autres, l’ancien directeur Alain Gresh, n’est-elle pas de celles qui «portent dans les quartiers populaires» et que «la jeunesse écoute» ?

Il faut savoir que c’est l’endroit où les thèses conspirationnistes en général trouvent l’écho le plus complaisant : conspirationnisme dur de la professeure Annie Lacroix-Riz réhabilitant, dans une conférence aux Amis du Monde diplomatique de Montpellier, le mythe fascisant de la synarchie… conspirationnisme à peine plus soft du négationniste Jean Bricmont longtemps préposé, dans le journal, au traitement de l’actualité éditoriale antiaméricaine et antisioniste… conspirationnisme chic de Frédéric Lordon, sorte de sous-Badiou qui, calmant du bout des lèvres les ardeurs embarrassantes des gros maladroits de la tendance Soral, soutient qu’il n’est pas plus absurde de voir des complots «partout» que de n’en voir «nulle part» et qu’il y a bien une conjuration des «dominants» pour aveugler les dominés.

Il faut lire pour y croire le compte rendu flatteur (août 2009) du livre «Sarkozy, Israël et les juifs», où l’antisémite Paul-Eric Blanrue se demande si la France est devenue «un pays sioniste» – ou la première recension (novembre 2004) de l’ignominie d’Alain Ménargues intitulée «Le mur de Sharon» et expliquant la barrière de sécurité d’Israël par un atavique «séparatisme juif» inspiré du «Lévitique».

Il faut lire, pour en rire, l’article fasciné que consacre, en septembre 2016, sur le site Mémoire des luttes, un ancien directeur du journal à un Donald Trump paré, parce que hostile au «système», de mille vertus : rompre avec l’«orientation libérale»… attaquer le «pouvoir médiatique»… dénoncer la «globalisation économique» et l’«arrogance de Wall Street»… j’en passe et des meilleures…

Et je n’évoque que pour mémoire la façon qu’ont ces «anti-impérialistes », quarante ans après la mise au jour de la tyrannie castriste, de se rabattre sur son remake caricatural et minable : esclave d’un régime ubuesque, la jeunesse du Venezuela pleure un avenir impossible et meurt de faim ?

Le diplo, lui, se pâme d’amour pour le treillis d’Hugo Chavez, puis de Nicolas Maduro, son zombie, plus réactionnaire et féroce encore.

Il y a des lieux comme ça.

Des attracteurs du pire.

Des aimants noirs, magnétisant ce qu’une époque produit de plus calamiteux.

Sauf que les machines de ce genre se trouvent, d’habitude, à l’extrême droite et que Le diplo s’obstine à se réclamer de la tradition radicale de l’extrême gauche.

L’extrême gauche, hélas pour lui, a connu de grandes journées, de grandes soirées et de grands vertiges métaphysiques dont nous sommes quelques-uns à nous rappeler l’allure.

Elle décrétait l’insurrection partout et voulait casser en deux l’Histoire du monde, produire une assomption de l’humain et nous libérer des idoles du siècle.

Toutes choses dont n’ont plus la moindre idée ces profs confits en dévotion, ces Pieds nickelés décatis d’un alterjournalisme dont la dernière audace est de s’en prendre sans trembler à un écrivain libre, ces flics qui devraient trouver un jour le temps de me remercier tant la folle haine qu’ils me portent semble être devenue leur ultime et seule boussole.

Mais attention.

Qu’ils soient séniles et bêtes ne les empêche pas d’être méchants.

Qu’ils soient aussi des Tartarin roulant leur ressentiment comme une vieille glaire ne leur interdit pas d’être dangereux.

Et je continuerais, comme je le fais depuis vingt ans, de les traiter par le mépris si je n’avais la conviction qu’avec eux la ligne rouge ou, plutôt, rouge brune est en train d’être franchie.

Si la synthèse s’opère, c’est là que cela se passera.

Si, par un de ces croisements d’espèces dont le siècle écoulé a donné de fameux exemples, l’hybridation finit par se faire entre ces chouettes remâchant, recrachant et remangeant leurs pelotes de réjection et de rancune, et les vautours du populisme de l’autre bord, Le diplo en sera le labo de pointe.

Nous y sommes presque.

5 Commentaires

  1. Bravo Mr Gaspard Hauser, je ne saurais dire mieux, vous avez mis dans le mille.

  2. En quarante-quatre, FFL ou FTP complotent contre le Reich et sa plus belle province. Un an plus tard après la capitulation allemande, les tardigrades de l’ultradroite rejoignent leurs propres antipodes dans les stagnantes catacombes prérévolutionnaires. On ne peut pas trimer au four crématoire et au réseau de Jean Moulin. On ne peut pas être, en même temps, celui qui renverse le trône et celui qui s’assoit dessus. Déclaré Ennemi public n° 1 au début de l’an 1, Lévy définit ses accusateurs, et ce tout à fait malgré lui, comme autant de représentants du nouvel ordre macronien, et plus particulièrement le Monde diplomatique comme principal organe de propagande du premier président de la Cinquième République issu de la gauche radicale. Tout est désormais clair et limpide, merci.

  3. Nous sommes vraiement de la paille au vent ,comme l’histoire se joue avec nous ,de nous ,gauche et extrême drte unis dans la haine du juif,jalouse douloureusement de la réussite de quelques uns,,,cela me fait penser analogie et non comparaison du pacte Ribbentrop Molotov …..

  4. Comme dirait l’autre, tout ce qui est excessif est insignifiant, et tout ce qui est insignifiant n’est pas forcément dans le Diplo.

  5. L’histoire tranchera. Je comprends la réaction et je partage la dérive rouge brune observable depuis des années du Monde Diplodocus. Leurs amis ont invités tous les zozos francophones que vous avez cités. Néanmoins, c’est à se demander si le Diplo ou Mr BHL ne sont pas la même graine d’un même fruit ou d’une même classe sociale? Tout aussi dangereux pour la paix dans le monde et tout aussi nombrilesques ou sans surmoi? L’Irak, la Libye etc.. l’interventionnisme n’a fait que fragiliser des régions entières du monde. Vous avez votre pesant de bombes et de morts innocents, notamment ce sont toujours les civils qui payent le prix fort, mais tout va bien pour vos conforts respectifs. Tout ce petit monde pète dans la soie et persuadé qu’ils dont détenteurs de la moindre vérité. Pauvre philosophie et tristes sires médiatiques prenez votre retraite et faîtes vous oublier. Vous puez la mort !