La une de Libération du 26 décembre a déjà fait beaucoup parler. Je ne résiste pourtant pas, après avoir d’abord jugé bon de me taire, à en dire à mon tour, ces quelques jours écoulés ayant permis à la polémique de prendre fin, ce que j’en pense. C’est qu’à y réfléchir il y a là plus qu’une simple erreur, plus surtout qu’une prise de position un peu grotesque comme celles auxquelles le quotidien « de gauche » nous avait déjà habitués.

Plus que parler pour ne rien dire, comme lorsqu’on se refuse à appeler le mal par son nom, travers bien connu de ces progressistes qui n’ont gardé de radical qu’un vague mépris du sens commun. Il y a là, oui, une véritable thèse. C’est la thèse de tous les munichois, celle qui veut que la guerre de Troie n’ait jamais lieu. La guerre de Troie, nous y sommes, et cela implique un certain nombre de choses. La violence est là, l’horreur s’est réveillée, on le sait, on le sait théoriquement mais beaucoup préfèrent dormir en attendant que ça passe.

Ils pourraient bien ne jamais se réveiller : il ne s’agit pas en effet de deux options également valables ou bien d’une confrontation de cirque, d’un match de catch où le méchant joue à l’être, il s’agit d’eux ou nous, il s’agit d’une guerre à mort.

Eux, les sanguinaires convaincus de gagner le Paradis en nous exterminant et en anéantissant tout ce en quoi nous croyons, tout ce que nous aimons : ils le disent, écoutons-les, après les « apostats » de là-bas viendront ceux d’ici, après les yézidis et les chrétiens d’Orient viendront nos athées, nos chrétiens, nos juifs, après Palmyre et Nimroud viendront le Louvre, Notre-Dame et la Chapelle Sixtine. Guerre à mort : ces gens font ce qu’ils disent, c’est seulement une question de temps et c’est à nous de les en empêcher. Eux n’ont pas tant de scrupules.

Je crois qu’on n’a toujours pas pris la mesure de ce qu’il se passait. Libération aurait-il déploré dans les mêmes termes que notre armée neutralise, mettons, des ressortissants français devenus dans la Russie de Poutine ou l’Amérique de Trump paramilitaires nazis ou séides du Ku Klux Klan ? Après tout, de tels fanatiques existent peut-être, ou bien ils existeront un jour, qu’en dirait donc l’auteur indigné des « Zones d’ombre de la guerre contre l’EI » ? Il n’en dirait rien, il ne se poserait pas même de questions, parce qu’il est entendu qu’un paramilitaire nazi est un oppresseur, alors que le djihadiste a beau faire des choses horribles, il a bien fallu qu’il fût d’abord victime de la France, de l’Occident, de l’Amérique ou d’Israël pour en arriver là.

Dans un ouvrage d’une grande profondeur, Fascination du djihad, l’historien Gabriel Martinez-Groz proposait récemment de comprendre les événements non selon un modèle hégélien mais selon la méthode d’Ibn Khaldoun, l’historien et philosophe arabe du XIVe siècle de l’œuvre duquel il se trouve être l’un des spécialistes. Ibn Khaldoun oppose dans ses Exemples les empires et les marges. Les empires sont pacifiques et « pacifiants », c’est là le moyen qu’ils ont d’atteindre leur fin qui est l’accumulation de la richesse. Ils se caractérisent donc en tout premier lieu par la collecte de l’impôt, la construction de villes et le désarmement des sujets sédentarisés.

Les marges, elles, sont belliqueuses par nature.

Le paradoxe, c’est que ces marges ont le pouvoir : elles renversent à terme l’empire dont le succès même amène fatalement l’amollissement ; les Bédouins d’Ibn Khaldoun ne sont ni des marginaux au sens de Foucault, ni des opprimés, ni des bons sauvages, ils se perçoivent au contraire comme une élite. L’origine de toutes les aristocraties du monde (que l’on songe aux guerriers francs !) vient de là. La faiblesse de nos intellectuels, et la une de Libération est à cet égard symptomatique, est de ne pas comprendre qu’avec le départ de jeunes Occidentaux vers la Syrie, nous assistons à « la reconstitution d’une aristocratie, et non pas d’une classe de victimes ». Martinez-Gros relève d’ailleurs que le discours tiers-mondiste des premiers combattants islamistes, de l’Iran de Khomeiny jusqu’à Al Qaïda, a laissé place à une rhétorique exclusivement guerrière et religieuse : ce djihadisme moderne « rompt avec la morale des masses, et se revendique en élite de guerriers ». Rappelons à nos amis de Libé, trotskystes, ex-trotskystes ou gauchistes bon teint, que ces djihadistes que la France tuerait injustement à les en croire, violent et asservissent, achètent et revendent des esclaves dont le prix varie en fonction de l’âge et de la beauté : le Ku Klux Klan est là. Rappelons-leur aussi qu’il se commet là-bas un génocide : le nazisme est là. Pourquoi, dès lors, tergiverser ?

Est-il besoin de signaler par ailleurs que c’est non seulement le devoir, mais encore la raison d’être de tout Etat, que de protéger ses ressortissants contre l’insécurité et la terreur ? Est-il besoin de rappeler la différence qu’il y a, y compris chez Beccaria, l’auteur des Délits et des peines, entre la peine de mort, exercée « sous le règne tranquille des lois » et « dans un Etat bien défendu au dehors », peine dès lors illégitime, et l’élimination d’un ennemi, terroriste ou militaire qui, les armes à la main, menace précisément cet état de paix dont elle serait, cette peine, la négation en acte ? Non, l’élimination ciblée de terroristes qui nous font la guerre et avec d’autant plus de hargne qu’ils sont français, n’est en rien comparable à la peine de mort et si, mesdames et messieurs, ils n’ont pas droit à un procès, c’est que, figurez-vous, on n’a pas de procès les armes à la main ! Il n’est qu’à souhaiter qu’un maximum de ces bouchers, soient ainsi traités, ce qu’il faudra du moins pour réduire à néant leur force de nuire – et qu’il en reste assez toutefois pour qu’un procès démocratique et exemplaire soit intenté en bonne et due forme à la puissance génocidaire et esclavagiste qu’ils ont choisi de défendre.

Méfions-nous, la une de Libération n’est pas seulement naïve. Elle est dangereuse. Elle veut nous cacher que le mal est là, que la violence a mis en lambeaux un modèle social et philosophique hérité des Trente Glorieuses – et saupoudré de hippisme – pour lequel nous en aurions fini avec l’Histoire. L’Histoire, c’est la violence et nous y sommes. Nous avions rêvé un monde sans haine : vanité, l’homme aime, l’homme hait, il hait parce qu’il aime, il aime parce qu’il hait. « Ça faisait longtemps que nous autres, Occidentaux préservés, n’avions pas eu quelqu’un à haïr. Nous avons oublié ce que ça fait », écrivait Robert McLiam Wilson, contributeur à Charlie Hebdo, après les attentats de novembre 2015. J’avais écrit une tribune, que l’on m’a beaucoup reprochée, sur le même thème. Plus j’y pense, plus je crois pourtant qu’il est un temps pour haïr. Pour haïr, en l’espèce, ceux qui se voient déjà comme nos conquérants. J’oserais ajouter que leur violence est précisément l’un des « backlash » surgis récemment contre la paix hypocrite et mièvre d’une société qui s’est persuadée qu’elle en avait fini avec toutes les incarnations du mal, à commencer par les microbes, ces « germes » que craint tant l’élite des grandes villes, l’élite américaine en particulier, également incapable, pareille en cela aux hommes-cosses de L’Invasion des profanateurs, de haine et d’amour, et aujourd’hui surprise par un autre backlash : celui de Trump.

La question n’est donc pas de savoir chers journalistes, comment la France tue ses djihadistes, mais bien pourquoi elle le fait.

Et la réponse est qu’elle le fait parce qu’ils constituent un mal à extirper.

Elle le fait surtout pour que vous puissiez continuer, vous, vos enfants et les enfants de vos enfants, à poser des questions, fussent-elles plus stupides encore que celle dont vous avez cru bon il y a quelques jours de faire votre une.

6 Commentaires

  1. Je ne comprends pas l’aveuglement des politiques et donc des médias à leurs ordres, aussi bien en France qu’en Europe. Les Arabes musulmans se comportent de plus en plus comme les maîtres de certains pays en Europe. Le Pape lui-même recueille des familles de migrants musulmans alors que les Chrétiens Syriens fuient sous les bombes. Jusqu’où les Européens vont-ils se soumettre aux musulmans ? Les politiques collabos et traîtres à la patrie devront paraître pour Haute trahison devant un Tribunal international. François hollande a doublé ses gardes à l’Elysée et fait interdire la circulation dans les rues proches du « Palais ». De plus il a exigé qu’un système antimissiles soit installé sur l’avion présidentiel. En revanche il expose ses citoyens en première ligne face aux terroristes infiltrés nombreux parmi les clandestins qu’il s’est empressé d’accueillir. Le gouvernement de Hollande, élu sous l’étiquette « socialiste » en 2012 se transforme jour après jour en dictature qui impose l’interdiction, pour chaque français, d’émettre telle ou telle opinion, sous peine d’emprisonnement et d’amendes élevées. Le mot « race » ne doit plus apparaître, sous peine d’être poursuivi en justice. La marmite française, à force de bouillir, est sur le point d’exploser, mais les collabos au pouvoir arrosés généreusement par le Qatar qui leur ordonne les politiques à appliquer jouent les aveugles, et pour cause.

    PS. Un journal satyrique, Hara-Kiri », sous la présidence de Pompidou, avait été interdit de paraître, suite à une couverture représentant une caricature de Pompidou se faisant sodomiser par un cheik d’Arabie saoudite (déjà !!). Que de chemin parcouru en matière de régression et de soumission en un demi-siècle !

  2. Bravo pour votre analyse lucide et intelligente. J’adhère totalement à votre point de vue.
    Qu’on en finisse en France avec l’excuse et la bien-pensance, c’est stupide et dangereux!

    • Je pense de la même façon. Tout ce que je viens de lire est parfait intelligent et lucide.