Quand on se penche un instant sur l’étymologie du nom Texas, on la trouve résumer à soi seule l’histoire américaine. D’un mot tiré de l’idiome des Indiens Caddo, et qui y désignait l’amitié, les Espagnols ont baptisé ces mêmes Indiens, puis la région où ils vivaient, région dont ils firent une province de leur vaste Nouvelle-Espagne, la Provincia de los Tejas, et qui demeura plus tard, en 1821, au sein du Mexique nouvellement indépendant.

Pour leur malheur, les autorités mexicaines eurent la magnanimité d’accepter sur ce territoire alors peu peuplé une poignée de colons blancs venus du nord. Anglophones et protestants, ces migrants n’hésitèrent pas à violer aussitôt les lois de leurs hôtes, la prohibition de l’esclavage tout particulièrement. En moins de dix ans, leur population avait plus que décuplé, remplaçant pour ainsi dire celle des Mexicains (qui eux-mêmes, rappelons-le, avaient peu ou prou cherché à remplacer, sinon à exterminer, les tribus indiennes, Comanches et autres, qui vivaient alors dans cette partie du continent). En 1832, ces Blancs se rebellèrent contre l’Etat fédéral mexicain ; quatre ans plus tard, ils proclamèrent leur indépendance. Une majorité de Texans préférant rejoindre les Etats-Unis et l’expansionnisme de ces derniers y trouvant son compte, ils annexèrent en 1844 l’éphémère République du Texas, laquelle devint un nouvel Etat américain l’année suivante. Entre les Etats-Unis et le Mexique, ainsi trahi par son voisin – dans la mesure où il entérinait la sécession, illégale, des colons blancs du Texas – la guerre était inévitable ; elle l’était d’ailleurs d’autant plus que, de leur côté, les Etats-Unis y voyaient le moyen d’annexer d’autres territoires mexicains, tels que la prometteuse Californie. Envahi, le Mexique dut accepter en 1848 une paix humiliante et injuste : c’est ainsi que la majeure partie de la Californie (son espace le plus au sud étant resté mexicain jusqu’à ce jour), le Nevada, l’Utah, l’Arizona, le Nouveau-Mexique et, cette fois définitivement, le Texas, quittèrent la fédération mexicaine.

L’historien Enrique Krauze déplorait dans un article d’avril 2017 que cette histoire mexicaine des Etats-Unis fût aujourd’hui complètement refoulée. Le massacre d’El Paso, perpétré au nom de la lutte contre le « Grand Remplacement » (celui, dans l’esprit confus du tueur, de la population américaine, anglophone, blanche et majoritairement protestante, par une population d’immigrés mexicains, hispaniques, métis et majoritairement catholiques), ce massacre symbolise, de la façon la plus sinistre et en quelque sorte la plus complète, le refoulement dont parle Krauze. Jusqu’au nom de la ville choisie, hispanique comme ceux de San Antonio, de Los Angeles et de San Francisco, de Sacramento, d’Albuquerque et de Santa Fe, comme les noms du Rio Grande ou de la Sierra Nevada, de lieux si nombreux qu’on ne saurait les compter : l’histoire de l’Amérique n’a été que l’histoire du remplacement, à commencer, bien sûr, par celui des populations natives, « indiennes », dont la mémoire et les langues survivent souvent à peine, spectralement, dans d’autres innombrables noms, de villes, de cours d’eau ou d’Etats. Outre la cruauté qu’il faut pour se livrer à un tel acte, il y a donc un culot remarquable à le commettre en parlant d’un « remplacement de population » que l’on voudrait contrer. Que serait l’Amérique, que seraient les Etats-Unis sans le « Grand Remplacement » ? Et qui, du Mexicain ou de l’Américain, a d’abord voulu remplacer l’autre ?

Au-delà, on trouve dans ce massacre un condensé de ce qui oppose l’Amérique WASP d’aujourd’hui au reste du monde civilisé, à l’Europe, à la Méditerranée, mais aussi au Mexique. Cette Amérique-là s’est bâtie sur la peur de l’impureté, de la contamination – « raciale » notamment –, sur un refus têtu, obsessionnel, de la mort : Octavio Paz relevait à raison dans Le labyrinthe de la solitude qu’une « civilisation qui nie la mort en vient à nier la vie », et il opposait à cet égard l’espèce de glorieux amor fati des Mexicains à ce qu’on n’appelait pas encore la germaphobie de leurs voisins. L’Amérique blanche est germaphobe, elle hait les microbes, qu’elle soit de gauche ou de droite : l’élite des villes et des côtes les craint comme elle craint la sensualité, microbienne, de regards échangés dans le métro, à l’université ou au bureau ; l’Amérique de Trump (qui se proclamait d’ailleurs lui-même germaphobe il y a quelques années, preuve qu’il existe aujourd’hui un continuum, sinon idéologique, du moins instinctif et corporel, entre la droite et la gauche de ce pays), cette Amérique veut un mur qui la protège de la contamination hispanique – et l’une et l’autre ne demandent qu’à pouvoir se sentir, partout, parfaitement safe, dussent-elles abandonner l’intégralité de leurs données, de leur intimité même, à la surveillance de l’Etat et des firmes, au qu’en-dira-t-on des campus et de la presse. Notons au passage que la gauche culturelle, new-yorkaise ou même parisienne, aime chez les Mexicains ce qu’elle déteste chez les « Blancs » : leur vérité, leur énergie vitale, leur vigueur – et même une certaine forme de violence. Pour nous, choisissons la cohérence, et c’est d’un même mouvement que je veux condamner cette mièvrerie d’une part, la cruauté du tueur trumpo-germaphobe de l’autre.

Je ne suis pas, tant s’en faut, pour la mort des identités. Je ne souris pas à l’uniformisation des paysages, des langues et des visages, je n’acquiesce certainement pas au remplacement des grammaires par le globish. Juif, l’histoire de mon peuple commença il y a trois mille ans et se poursuivra aussi longtemps que cette Terre sera habitée : si j’en commémore aujourd’hui, jour de la destruction du Temple, les vicissitudes, c’est parce que je reste convaincu de sa mission singulière. Français, j’appartiens à une nation plus que millénaire et au destin unique lui aussi, singulier. Je sais pourtant que les peuples disparaissent en effet, que c’est là une règle au moins empirique, que tôt ou tard, ils abdiquent, parfois du fait de la brutalité d’autres peuples, parfois d’eux-mêmes, avalés par leur environnement : ils s’affaissent et se dissolvent alors peu à peu, gardant ou non le nom par lequel ils ont à une époque incarné, dans leur singularité même, l’universalité du génie humain. Quoiqu’un tel moment soit toujours terrible et que je souhaite ne pas voir la fin de nations aimées, je crois que si l’on s’obstine, non plus par la poussée de l’instinct mais par un effort intellectuel, abstrait, à retarder cette extinction, c’est qu’en fait on y est déjà : lorsqu’on s’appelle Jordan Bardella et qu’on veut sauver l’identité de la France, c’est que celle-ci a déjà bien du souci à se faire.

Du génie national, que je suis le dernier à mésestimer, on passe subrepticement au mensonge de l’authenticité : comme le « consentement », cette dernière relève du vocabulaire notarial et ne touche en rien à l’intime et au soi d’un peuple ou d’une personne. Après elle, viennent le kitsch identitaire, et souvent le crime. Quand la réalité ne correspond plus à la vignette, il est en effet le seul moyen de les faire coïncider : du crime terroriste (et c’est bien le terrorisme « blanc » qui secoue l’Amérique depuis maintenant des mois, des années, qu’il vise des Juifs, des Noirs ou des Hispaniques), on n’est jamais loin de l’esprit totalitaire, dont l’essence est de ravaler la réalité spontanée et chaotique à la cohérence d’une idée, de couper les têtes qui auraient le malheur de dépasser. C’est dans les attentats nihilistes de la fin du XIXe siècle qu’est né le bolchévisme ; c’est dans les échauffourées squadristes que s’enracine le fascisme italien ; c’est dans l’idéologie terroriste, tiers-mondiste puis islamiste, que Daech a pu prospérer, que l’Iran khomeyniste continue de fonder sa propre rhétorique totalitaire et expansionniste.

Triste est la fin – et peut-être le « remplacement » – des peuples, odieuse cette rébellion contre le destin commun. Dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand évoque ainsi le tombeau de Charlemagne, qu’en 1450 le chapitre d’Aix-la-Chapelle fit ouvrir pour y trouver le squelette de l’empereur : « Sur sa tête, qu’une chaîne d’or forçait à rester droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que surmontait une couronne. On toucha le fantôme ; il tomba en poussière. » C’est que l’homme doit savoir chérir son passé sans chercher, rêve futile sinon abject, à animer le masque mortuaire des disparus. « Respectons, dit Chateaubriand, la majesté du temps ; contemplons avec vénération les siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos pères ; toutefois n’essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n’ont plus rien de notre nature réelle, et si nous prétendions les saisir, ils s’évanouiraient. »

Notre nature réelle : c’est la physis du peuple, de l’homme, autant dire sa spontanéité. Seule une identité qui a encore en elle cette force d’exister (et pour ce faire, elle doit tenir de l’instinct et non d’une réflexion) vaut encore : on n’aura d’ailleurs nul besoin de la « défendre ». Les intellectuels parlent beaucoup, et dès lors forcément mal, de l’identité. De leur hybris ne peuvent émerger que délires d’analogies, de raisons et de mots – et il arrive hélas que ces délires arment d’autres esprits, plus simples et plus brutaux qu’eux.

 

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