C’est lors de l’office matinal du Chabbat, qu’a eu lieu le massacre de la synagogue Ets Hayim («Arbre de Vie») de Pittsburgh. Ce jour-là on lisait le récit du sacrifice d’Isaac. Si, à en croire les Ecritures, l’horrible offrande d’Abraham n’eut finalement pas lieu, une tradition marginale affirme qu’elle fut menée à son terme. Pittsburgh nous a rappelé qu’en tout cas, de génération en génération, une force innommable semblait vouloir que l’innocence juive paie pour le reste des hommes : tel Isaac sur son autel, les Juifs sont seuls face à la haine.

Non qu’ils soient les seuls que l’intolérance assassine (c’est hélas loin d’être le cas), non que nul ne les plaigne, mais seuls ils sont à devoir, victimes, rendre encore des comptes aux bourreaux et aux indifférents. Qu’ils soient un peu trop sur leur quant-à-soi, à défendre par exemple, horreur ! Israël, à prier pour la tribu ou à s’y marier, ou qu’au contraire ils aient le malheur de rappeler à leurs voisins qu’un réfugié, qu’un travailleur mexicain est un homme, qu’une ouvrière bélizienne, qu’une caissière hondurienne est une femme, c’est toujours comme Juifs qu’ils auront à se défendre, la monstrueuse exception que constitue leur existence sera toujours, d’une manière ou d’une autre, une bonne raison de vouloir s’en débarrasser : le Juif agace parce qu’il est à la fois trop lié au reste des hommes et trop séparé d’eux.

En un sens, les onze martyrs de Pittsburgh illustraient à merveille cette règle : Juifs, une irréductible trace de différence et de particularité au sein de l’homogénéité américaine ; libéraux, notoirement solidaires des réfugiés (Bowers s’en serait explicitement pris à la Hebrew Immigrant Aid Society), les voici du même coup dénoncés comme propagateurs de l’universalisme. Les griefs des antisémites, on le voit, n’ont décidément pas changé.

Certains eussent préféré Merah néonazi. Quel choc, on s’en souvient, d’«apprendre» alors que le boucher de Toulouse et Montauban, était, non pas un militant d’extrême-droite, mais un jeune musulman ! Choc et deuil, deuil d’un antiracisme à l’ancienne, lequel pouvait si aisément faire siennes toutes les luttes progressistes et n’avait pour adversaire que le fantôme, certes terrifiant mais en même temps si connu déjà, si parfaitement identifié, de la vieille haine blanche et chrétienne. Beaucoup de ces naïfs d’hier ont admis leur erreur. Certains ont changé du tout au tout. Face à eux, aujourd’hui, il en est d’autres qui préfèreraient, cela crève les yeux, que Robert Bowers fût islamiste.

Les premiers n’ont pas voulu voir à temps la menace que, pour leurs valeurs comme pour leur vie et leur sécurité, représentait l’islamisme. N’ont pas voulu voir que, sujets de leur propre histoire, les musulmans avaient, tout comme les chrétiens, leur passé de haine et d’oppression, ainsi qu’un imaginaire mythique dans lequel les Juifs tenaient un rôle à peu près aussi démoniaque que dans le folklore occidental.

D’un autre côté, les seconds, candeur ou cynisme, ont préféré croire que la violence islamiste avait ou devait éclipser le spectre de la brutalité blanche. Qu’au pire, les excès verbaux des Trump, des Orban, des Bolsonaro, répondaient, dans le seul langage qu’ils comprissent, aux ennemis de l’Occident, des Juifs subitement reconnus par tous partie intégrante de ce dernier, d’Israël, des femmes, aux barbares islamistes, aux agents de la décadence. Que la fin justifiait les moyens. Qu’il y avait urgence. Que le fascisme étant mort en 1945, il n’y avait aucun risque à s’allier temporairement à ses nostalgiques ou à ses épigones tant que le but était d’éliminer le totalitarisme islamique. Que, la gauche ayant aussi son lot d’antisémites (du socialiste Drumont jusqu’à Corbyn, en passant par Staline ou Carlos) et peinant tant à le reconnaître, il convenait, au moins pour les besoins de la cause, de laisser un Zemmour trahir et les siens et l’histoire en louant celui qui avait vendu la France et ses Juifs à l’occupant nazi : on a assez parlé de Vichy, du Ku Klux Klan, passons, disaient-ils, à autre chose, parlons plutôt d’Al Husseini et de l’esclavage musulman ! En parler sans négliger le reste, en parler à cause du reste et parce que tout cela prend justement sens ensemble, voilà ce que certains, peu entendus généralement, tentaient cependant de faire. Mais ceux pour lesquels le fascisme était encore, sinon une priorité, du moins une préoccupation, étaient soupçonnés de ringardise intellectuelle : à en croire leurs adversaires si avisés, les pauvres ne comprenaient rien, ils ignoraient les «vrais enjeux»… Et tout cela, bien sûr, était dit avec des contorsions infâmes : combien de ces esprits corrompus n’ont-ils pas donné un blanc-seing à l’Iran et à Assad, quand ils ne se prostituaient pas au régime saoudien ?

Reste qu’entre ces deux groupes, entre ces opportunistes des deux bords, il y a les Juifs.

Sacrifiés par les uns à la bonne conscience universaliste : ceux-là sont prompts à leur reprocher la fâcheuse manie qu’ils ont de ne pas se laisser échanger comme des marchandises ou des machines, de marquer à tout jamais, comme une cicatrice, l’humanité de leur présence, de se croire élus, de se croire un visage singulier à l’heure où nous devrions tous nous ressembler. Par les autres à un faux machiavélisme, à d’obscurs et stupides calculs stratégiques, à leur haine de la démocratie ou du brassage ethnique.

Dans ces deux groupes, hélas, on trouve des Juifs. Le tikkun olam, ce concept vaguement hérité de la Kabbale, tient lieu de judaïsme à nombre de mes coreligionnaires américains : la réparation du monde, la justice sociale. Et je ne parle pas de la masse des «Secular Jews» qui sont souvent, on le sait, farouchement progressistes. Parmi ceux-là aussi, certains se sont aveuglés quant au danger islamiste. Mais il suffira d’autre part de rappeler les cajoleries de Netanyahou à Orban (dont les sectateurs n’hésitaient pourtant pas à donner à George Soros les traits de l’antique araignée juive), pour faire comprendre à quel point les sacro-saintes frontières d’Israël, quand ce ne sont pas de plus sordides intérêts politiciens, ont pu récemment justifier les pires compromissions.

Samedi, c’est ce genre de mots, d’images, qui a fini par tuer. Quand les SS filmaient les Juifs de Pologne (Der Ewige Jude), leur caméra était une arme, et ces misérables qu’ils ont d’abord jetés en pâture au public enthousiaste du Reich, furent ensuite, pour la plupart, assassinés en bonne et due forme. Les dessins, les slogans, les tweets de ces derniers mois, les vieux mythes réactivés, les vignettes où se retrouvaient l’imaginaire d’avant-guerre et les obsessions de l’ère virtuelle, tout cela a tué.

Bowers ne soutenait pas l’Etat d’Israël, il reprochait même à Trump son sionisme et son «mondialisme». Mais il est un fait que le président américain – et ce, quoiqu’on ne puisse aucunement l’accuser, à titre personnel, d’un quelconque antisémitisme –, a donné sa caution à un déploiement de bestialité et de haine gratuite non seulement sans précédent depuis l’époque du Ku Klux Klan, mais ayant encore, presque systématiquement, pris les Juifs pour objets. Et c’est là-dessus qu’on a fermé les yeux. On s’est tu, trop souvent, comme d’autres l’avaient fait il y a dix ans (ou en France, il y a tout juste quelques mois) face à la haine islamiste. Souvenez-vous : il ne fallait pas faire le jeu de. Eh bien ! Ces bonnes âmes de gauche ont fait des émules, à droite, des émules qui ne veulent pas risquer non plus, en parlant un peu trop de la brutalité blanche, de faire le jeu de l’islamisme – quand ce qui les meut n’est pas le pur et simple racisme.

Une ligne court de Charlottesville à Pittsburgh. Trump, apparemment peu touché par les inquiétudes de sa propre fille, juive, avait alors moqué celles de la gauche. Et il s’est trouvé maint demi-habile pour le suivre dans ses dénégations. Le demi-habile de gauche refuse le sens commun : il déconstruit ; le demi-habile de droite le refuse aussi, mais en prétendant disposer des lumières d’une aristocratie de l’esprit à laquelle, parce qu’il se donne la peine de piétiner quelques sains principes qu’il prend pour des «bons sentiments», il s’imagine appartenir.

Le sens commun, croyez-moi, avait mieux compris Merah que ne l’ont fait les Burgat et les Plenel, que ne l’aurait fait le marxisme culturel façon The Nation ou l’universitarisme «postmoderne». Il a, de même, bien mieux compris Charlottesville que les géopoliticiens à la petite semaine, que tous ces stratèges imbéciles qui nous expliquaient au moment de cette émeute, qu’il n’y avait rien à craindre car «Trump est ce qu’il y a de mieux pour Israël».

Il était pourtant si manifeste aux yeux du bon sens, qu’on y haïssait aussi, toujours, les Juifs ! Peut-être pas plus qu’à Toulouse ou que dans les rangs du Labour corbynisé, pas plus qu’à Gaza, pas plus qu’à Téhéran. Mais certainement pas moins. Et qu’il suffisait d’armes (elle en avait) et d’un petit supplément de haine que le moindre événement pourrait allumer, pour que cette tourbe gueulante redevînt cruelle.

Le bon sens aujourd’hui désespère. En vingt ans, les Juifs auront tour à tour été abandonnés par la gauche, par la droite, par Israël pour finir, Netanyahou se montrant prêt, lui aussi, à pactiser avec les ennemis de son peuple ou les amis de ses ennemis, si cela sert ses menées politiciennes. Rien d’étonnant puisqu’il n’estime la valeur de ses frères de diaspora qu’à l’aune d’un soutien inconditionnel à ses décisions, ou du désir éventuel de prendre part au rêve sioniste en retournant à la terre ancestrale – méprisant ainsi la volonté d’une majorité d’entre eux de poursuivre ailleurs qu’en Israël la construction du judaïsme.

Seuls donc. Seuls avec les autres massacrés, seuls avec ceux que l’on nie, seuls avec le bon cœur de quelques-uns et le bon sens de beaucoup, mais seuls. Seuls entre la barbarie islamiste, la bestialité fasciste et les grimaces de tous ceux qui ne soutiennent leurs endeuillés que s’ils ont eu auparavant le bon goût de se faire tuer par un ennemi convenable.