J’ai rencontré Satish Modi le jour où celui-ci fut reçu par le pape Léon XIV, à Rome, pour recevoir sa bénédiction. C’était un soir comme les autres ici : d’une tiédeur bleue et magique ; paillettes d’or dans la ville. Satish Modi est industriel, pionnier de l’aéronautique en Inde, philanthrope ; défenseur des arts ; il développe l’intelligence artificielle dans le domaine de la médecine préventive. C’est un homme très grand, il ressemble à un roi discret (ce qu’il est) ; à l’aura bleu outremer, tirant sur le violet de Tyr. Autrement dit : il est un homme bon et puissant, éveillé, spirituel – aussi mystique que pragmatique. Un homme total : voilà l’impression qu’il me fit ce jour-là. Ses générosité, bienveillance, force et ardeur, durant ces trois heures passées ensemble sur la terrasse d’un restaurant près de la piazza del Popolo, m’ont grandement émue. Son livre, In Love with Death, a rencontré un immense succès à l’international, et a particulièrement attiré l’attention du Vatican qui voit dans son ouvrage une clé décisive aux maux contemporains. « Soyez heureux, et simple, en toute circonstance, riche ou pauvre, qui que vous soyez, et quelles que soient vos difficultés dans l’existence ; car votre temps sur cette Terre est limité » : voici comment l’on pourrait résumer son message, simple, certes, mais beaucoup plus puissant et crucial qu’il n’y paraît. Le diffuser le plus largement possible est pour lui, au crépuscule de sa vie (ce qui ne lui cause nul tourment), d’une importance et d’une nécessité radicales. Entretien. 

Raphaëlle Milone : Votre livre, In Love with Death, rencontre un immense écho à l’international. Pourtant, lier le bonheur à la mort est un paradoxe audacieux. Quelle est la genèse de cette philosophie ?

Satish Modi : C’est une toute nouvelle philosophie du bonheur, un véritable « remake » de la vie. Mon but est d’expliquer comment mener une existence totalement libre de toute anxiété. Pour y parvenir, il y a un secret fondamental, une étape incontournable : il faut s’échapper de la peur. Vous devez comprendre et accepter la mort avant de mourir. Si vous voulez vivre heureux, véritablement heureux sur cette Terre, vous ne devez pas redouter la fin.

Nous devons posséder une âme qui soit légère. Les Phéniciens et les Égyptiens de l’Antiquité attendaient ce moment précis où le cœur du défunt était pesé sur la balance divine : si votre âme est assez légère face à la plume de la vérité, alors seulement vous accédez à la gloire, à la lumière. Si vous passez votre vie à vous inquiéter, vous accumulez un poids psychologique et vous devenez trop lourd pour y parvenir. L’art de vivre n’est rien d’autre que l’art de ne pas s’inquiéter. Le bonheur et la santé marchent main dans la main, ils se soutiennent mutuellement. Ma philosophie de vie consiste à mener une existence libre. Chaque fois que vous le pouvez, saisissez le bonheur.

Raphaëlle Milone : Le public occidental est souvent réticent à aborder sa propre finitude. Qu’est-ce que la mort peut nous enseigner sur notre quotidien ?

Satish Modi : Si vous comprenez la mort, vous comprenez la vie. Si vous refusez de regarder la mort en face, vous ne pourrez jamais rien comprendre à l’existence. La mort est le grand égalisateur. Quelqu’un naît dans un palais magnifique, entouré de splendeurs, et un autre naît dans la misère absolue. Mais à la fin, au moment du grand départ, personne ne peut emporter un seul centime avec soi. Rien. Cela demande du temps pour le réaliser ; c’est un véritable jeûne de l’esprit.

Dans mon livre, j’écris que nous devons nous considérer comme de simples visiteurs sur cette planète. Personne n’est ici chez soi pour toujours. Personne n’est éternel sur cette Terre. Le bonheur découle directement de cette conscience de la mort, de la lucidité que le temps qui nous est imparti est extrêmement court et précieux. Nos jours sont comptés, le temps s’échappe à chaque seconde.

J’apprécie intensément ce voyage qu’est la vie. C’est comme séjourner dans une chambre d’hôtel, ou visiter un pays étranger. Quand vous voyagez pour découvrir une ville, vous voulez maximiser votre temps parce que vous savez que vous n’y restez qu’une semaine ou deux. Vous ne pouvez pas vous permettre de perdre vos journées en futilités ou en disputes. La vie humaine est exactement comparable à cela. Pourquoi auriez-vous peur de l’instant présent ou de l’avenir ? Ne soyez pas effrayée par le futur, car ce qui doit arriver arrivera de toute façon.

Raphaëlle Milone : Vous êtes issu de l’une des plus grandes dynasties industrielles d’Inde, la famille Modi. Comment un homme d’affaires habitué aux réalités matérielles et financières en vient-il à ce détachement spirituel ?

Satish Modi : Je suis né à Modinagar, ma ville natale, qui porte le nom de mon père. C’était une immense cité industrielle qui faisait vivre des millions de personnes. Mon père m’a toujours répété que nous devions vivre connectés à ce monde. J’ai créé, géré et développé de grandes entreprises. Si vous venez dans ma maison là-bas, ou même dans ma résidence de Cambridge, vous y trouverez des infrastructures colossales. Mais je ne suis pas né avec un fardeau ou une culpabilité sur la tête. L’important n’est pas l’endroit où vous vivez, qu’il soit grand ou petit. L’essentiel réside dans la manière dont on vit à l’intérieur de soi.

Quelle a été l’étincelle, l’urgence absolue qui m’a poussé à écrire cet ouvrage ? Cela m’est venu à travers mes rêves. Je ne voulais pas devenir un écrivain généraliste à partir de rien. Ce ne sont pas des rêveries diurnes, ce ne sont pas des illusions ou des fantasmes : ce sont des visions qui ont duré pendant trois ans. Cela m’habitait chaque semaine, sous la forme de rêves lucides très intenses.

Dans l’un d’eux, j’ai vu une figure qui était comme une grande amie spirituelle. Nous devions nous rencontrer pour accomplir une transmission religieuse et philosophique. En elle s’est manifestée l’énergie d’un guide bouddhiste au sommet de sa pureté. Elle m’a affirmé qu’elle me connaissait depuis une vie antérieure, et que nous avions partagé de nombreuses existences ensemble. Elle est venue à ma rencontre alors qu’elle avait 95 ans dans cette quête spirituelle.

Dans un autre rêve, alors que j’étais replongé dans mon passé de grand industriel de l’aviation — j’ai géré de grandes affaires de navigation aérienne avant de devoir vendre cette activité —, une voix m’a dit que j’avais un très grand message à délivrer au monde et que je ne devais surtout pas m’arrêter. On m’a prédit que je ferais une œuvre majeure, comparable à ce qu’ont accompli des géants comme le fondateur de Sony au Japon. C’était une vision d’une puissance inouïe. Une figure féminine d’un immense pouvoir est apparue pour me faire un signe d’adieu, comme pour clore mon passé industriel et me lancer dans cette nouvelle mission.

Raphaëlle Milone : On imagine que pour un homme de votre statut, le chemin de la publication a été immédiat. Pourtant, vous évoquez de grandes difficultés à faire accepter ce manuscrit au début.

Satish Modi : Au début, personne ne voulait me publier. J’ai eu énormément de mal à éditer ce texte. Les gens autour de moi trouvaient ces histoires de rêves totalement folles. Pourtant, je dispose de soutiens précieux. Je suis très ami avec le roi Charles III et la reine Camilla, qui m’invitent régulièrement. Le frère de Camilla aimait énormément mes écrits et Charles, à l’époque où il n’était pas encore sur le trône, m’avait soutenu en plaçant mon projet sous une forme de protection divine.

Mais malgré ce réseau, j’ai essuyé des refus systématiques. L’anecdote avec le président de la prestigieuse maison d’édition William Collins en Inde en est la preuve. Au départ, la maison ne voulait absolument pas publier le livre dans mon propre pays. L’éditeur avait opposé un non définitif et catégorique. Et puis, cet homme a reçu un rêve à son tour. Une vision nocturne similaire aux miennes est venue bouleverser son avis. Le lendemain, il m’a rappelé en disant : « J’ai changé d’avis, mon point de vue a totalement basculé, je vais vous publier. » C’est exactement de cette manière, par un retournement mystique, que le livre a pu être diffusé.

Raphaëlle Milone : Comment vivez-vous cette forme de guidance au quotidien ? Comment s’organisait le travail d’écriture après de telles nuits ?

Satish Modi : J’ai le sentiment profond d’être guidé par la Providence, par le Saint-Esprit. Pourtant, je le répète, je suis un homme d’affaires, un entrepreneur du secteur privé, je sais comment on gagne de l’argent de manière très pragmatique. Mais là, il s’agit d’idées pures.

Quand ces rêves me réveillaient à 4 heures du matin, je n’avais pas le temps d’avoir peur, j’étais envahi par une immense excitation créative. Je devais agir immédiatement car je savais que mes bureaux à Londres allaient ouvrir quelques heures plus tard. Dès que je sautais du lit, je projetais mes visions. Je ne me posais aucune question parce que j’étais totalement focalisé. Les visions s’enfuient si on ne les attrape pas sur le moment. Alors je courais vers mon téléphone, j’appelais ma secrétaire et je lui dictais tout de mémoire, peu importe que l’heure paraisse bizarre ou que la situation semble folle. Je lui disais : « Note tout, ne juge pas, écris simplement. » C’était comme John Lennon quand il composait le matin à l’âge de 17 ans : il n’hésitait pas, il écrivait immédiatement ce qui lui venait. C’est la fondation de tout.

Raphaëlle Milone : Dans votre livre, vous abordez également la nature éphémère des choses, notamment la beauté physique. En quoi est-ce lié à notre quête de bonheur ?

Satish Modi : Regardez l’univers des femmes et la superficialité du monde. La beauté extérieure d’une femme change inévitablement. Toute jeune fille de 18 ans devient un jour une femme mûre ; la beauté plastique s’efface avec les années. La véritable beauté réside à l’intérieur. Prenez l’exemple de Sophia Loren. Elle vieillit, bien sûr, tout en restant une femme extraordinaire. Mais un jour, elle a choisi de ne plus apparaître en public parce qu’elle ne ressentait plus cette assurance absolue qu’elle avait lorsqu’elle était une icône mondiale. C’est une réaction humaine, mais cela prouve que courir après la beauté extérieure par insécurité finit par détruire le bonheur et engendre une immense anxiété.

Dieu veut nous ramener à une réalité égale. C’est pour cela que la mort est le grand égalisateur, mais notre corps commence à s’égaliser bien avant la fin, à travers le processus naturel du vieillissement. Quelque chose s’en va chaque jour, et nous ne pouvons rien retenir. Alors, pourquoi s’angoisser ?

Raphaëlle Milone : Justement, certains grands patrons de la Silicon Valley, comme Peter Thiel, investissent des fortunes pour tenter de vaincre technologiquement le vieillissement et la mort. Qu’en pensez-vous ?

Satish Modi : C’est une promesse très à la mode dans ces cercles technologiques. Ils s’imaginent qu’ils vont résoudre complètement le problème de la mortalité grâce à la science. Ils disaient déjà exactement la même chose il y a dix ans. C’est leur fonds de commerce. Mais ne comptez pas sur moi pour acheter cette idée. Je n’y crois pas une seconde. Je pense qu’il faut simplement apprendre à apprécier chaque jour d’une longue existence. Si vous parvenez à surmonter le stress et l’anxiété du lendemain, vous dépassez déjà 90 % des gens dans ce monde. Nous avons la chance d’avoir une éducation, notre santé, notre liberté. Pourquoi courir après l’impossible ? Tout est une question de cœur et d’esprit. Personne ne peut prédire avec une certitude absolue ce qui arrivera demain, et c’est précisément cela qui rend la vie extraordinaire.

Raphaëlle Milone : En France, dans les milieux très intellectuels, une vision aussi directe et épurée du bonheur est parfois accueillie avec scepticisme. On qualifie souvent cela de concept abstrait ou d’illusion naïve. Comment recevez-vous cette critique ?

Satish Modi : C’est une tendance très française, parfois teintée d’un certain pessimisme ou d’arrogance intellectuelle. Le bonheur existe bel et bien, mais beaucoup de gens ne savent plus le voir, alors ils décrètent qu’il n’existe pas. C’est comme pour Dieu : ils ignorent sa manifestation et décident donc de son absence. En vieillissant, nous perdons cette étincelle innocente et cet enthousiasme pur pour la vie que nous avions pendant l’enfance ou l’adolescence.

Souvent, les êtres humains s’encombrent d’un ego qui n’est qu’une construction sociale artificielle. On dit : « J’ai besoin de posséder ceci, j’ai besoin d’accomplir cela », en regardant les tensions du monde. Mais vouloir toujours plus, c’est se condamner à une vie anxieuse. Pour ma part, je me sens complet et comblé. J’ai tout ce dont j’ai besoin. On cherche parfois l’amour ou la reconnaissance de manière désespérée, en se torturant l’esprit pour correspondre à des critères superficiels. On ne peut pas forcer le destin ou contraindre quelqu’un à nous aimer. Le vrai bonheur réside dans l’acceptation profonde de qui vous êtes, sans chercher constamment à impressionner votre entourage ou à vous lamenter parce que vous n’êtes pas invitée à la fête de telle personne riche ou célèbre. Les opinions des autres sont changeantes comme le vent. Tout le monde fait face aux mêmes doutes profonds, personne n’est seul avec ses fêlures.

J’ai connu les sommets des affaires, j’ai géré des capitaux colossaux. J’aurais pu être la victime de mon propre argent. Mais j’ai compris que l’important est uniquement ce qui vous rend intérieurement libre et sereine.

Raphaëlle Milone : Vous combinez pourtant cette spiritualité avec un intérêt pour les technologies de pointe. Vous travaillez notamment sur un projet lié à l’intelligence artificielle. Quel est son but ?

Satish Modi : En tant qu’homme d’affaires, je m’intéresse de près aux technologies de rupture. Je développe actuellement un projet d’intelligence artificielle axé sur la santé et le bien-être mondial. Mon objectif est d’utiliser l’IA de manière préventive : analyser les paramètres du corps pour prédire les risques de santé majeurs et indiquer précisément ce qu’il faut faire pour les éviter, bien avant que la maladie ne se déclare. Rester en bonne santé est la condition essentielle du bonheur. Le bonheur et la santé marchent ensemble ; l’un soutient l’autre.

L’être humain doit réapprendre la simplicité et l’humilité. Ce sont des valeurs qui font peur aujourd’hui parce qu’elles demandent du dépouillement, mais elles sont salvatrices. Nous devons être profondément reconnaissants pour les choses positives qui nous entourent. Je voyage énormément, je serai à Londres demain, et mon premier réflexe est de formuler régulièrement des mots de gratitude.

C’est ce message de bienveillance et d’humanité qu’il faut transmettre à la jeune génération. Et je compte sur vous pour diffuser ce message aux gens : vous avez le devoir d’être heureux. Nous devons collaborer à un plan mondial pour rendre le monde plus heureux, car il y a aujourd’hui trop d’énergies négatives, de cynisme et de conflits sur cette planète. Si vous me demandez comment réparer le monde, je vous répondrai qu’il ne faut pas se battre : il faut simplement s’aimer. Passer d’un monde malheureux à un monde heureux est la seule mission qui vaille. La vérité est accessible à tous, pas seulement aux spécialistes ou aux intellectuels sophistiqués. L’argent va et vient, je l’ai expérimenté toute ma vie, mais il ne doit jamais gouverner l’esprit. Vous avez, en tant que journaliste, le pouvoir d’expliquer au monde cette légèreté et cette gratitude. C’est ainsi que l’on apaise les consciences, loin des distractions anxieuses du quotidien.

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