Pour Joël Kotek, professeur émérite des universités, l’antisémitisme n’est ni un dossier parmi d’autres ni une simple catégorie juridique. C’est un révélateur de la santé morale et démocratique d’une société. Je le connais depuis longtemps et suis familier de ses analyses. Il y voit un prisme permettant de comprendre comment un pays traite sa mémoire, ses minorités, l’histoire et le débat public.

Je sais aussi ce que représente son engagement contre l’antisémitisme en Belgique. Dans ce pays où la communauté juive est peu nombreuse, les tensions sont vives et le sentiment d’isolement profond. Les Juifs s’y sentent esseulés, abandonnés, et ils le sont. Joël Kotek documente cet antisémitisme et s’emploie à le combattre depuis des décennies.

Pour autant, cette centralité dans l’analyse n’implique pas de tout ramener aux Juifs, mais de partir de cette expérience singulière pour éclairer plus largement notre époque. L’affaire Dreyfus et la Shoah ont montré, dans des contextes historiques profondément différents, combien le sort réservé aux Juifs engageait bien davantage que leur seule condition. Dans les discours et les violences antijuives, l’historien observe la facilité des amalgames, la passion du complot, les mises en accusation globales d’Israël ou du sionisme. Il scrute les textes et les caricatures immondes. Il éclaire ainsi, au-delà du cas juif, la manière dont se fabriquent des ennemis, des boucs émissaires et des récits de haine.

Joël Kotek sait aussi que les mots employés pour désigner des tensions, des guerres ou des violences ont une histoire et une signification propres. Il mesure le danger qu’il y a à les employer sans discernement, jusqu’à les vider de leur sens. « Fascisme », « génocide », « sionisme »… : ces termes ne sont ni interchangeables ni réductibles à des invectives. Par exemple, à qualifier indistinctement de « fasciste » tout adversaire, on finit par ne plus savoir reconnaître le fascisme.

C’est donc cette exigence de précision qui traverse son essai, « Le génocide à l’épreuve de Gaza. Essai sur un mot dévoyé », publié aux éditions Hermann en 2026. Spécialiste reconnu des génocides, il expose dès l’introduction l’une des thèses centrales de son ouvrage : « Si l’accusation de génocide s’impose avec une telle évidence dans certains milieux, c’est qu’elle ne procède pas de la seule indignation conjoncturelle. Elle vient répondre à une attente symbolique plus profonde, en offrant à une hostilité préexistante sa forme de légitimation la plus absolue. Le conflit israélo-palestinien devient ainsi le lieu où se recomposent, dans le langage de la morale universelle et de la justice internationale, des chaînes d’accusations antijuives que l’on croyait disqualifiées. » Ces quelques phrases donnent le ton de son essai.

Il s’emploie donc, méticuleusement, à expliquer comment une notion juridique et historique est devenue un instrument d’accusation politique. Le concept de « génocide », dit-il, « est devenu une sorte de mot fétiche, de totem, invoqué pour désigner des réalités que tout oppose : les crimes de la dictature de Pinochet au Chili (environ 3 200 victimes), ceux de la junte argentine (jusqu’à 30 000 disparus), les purges anti-trotskistes menées par Staline, le massacre des civils chinois à Nankin par l’armée impériale japonaise en 1937, l’extermination politique des Cambodgiens “bourgeois” par les Khmers rouges et, bien sûr, le colonialisme en soi ».

Tout serait « génocide », écrit-il, avant de citer cette anecdote que j’ignorais : « Plus récemment, des chauffeurs de taxi ont dénoncé le développement des plateformes de type Uber comme un “génocide des taximen”, assimilant une concurrence déloyale à une destruction délibérée de leur profession. Ce dévoiement de la terminologie génocidaire, symbolique ou stratégique, témoigne d’une appropriation du mot génocide qui tend à le désancrer de son sens premier ». Joël Kotek relève encore d’autres usages abusifs du terme, comme lorsque Brigitte Bardot évoque le « génocide des bébés phoques ». Ces usages manifestement abusifs ne permettent évidemment pas de trancher les accusations portant sur des crimes de masse. Ils rappellent toutefois la nécessité d’examiner chaque situation à partir de critères précis, plutôt que de la seule puissance d’évocation du mot.

Joël Kotek interroge également les déplacements de sens qui permettent, selon lui, de faire de l’accusation de génocide une qualification presque automatique dès lors qu’il est question d’Israël. Sa critique porte sur un glissement rarement explicité : le passage d’une notion historique et juridique précise à une accusation politique dont la force semble dispenser de la démonstration. Dans cette logique, le mot ne sert plus seulement à qualifier des actes ; il tend à définir l’État lui-même, à résumer son histoire et à disqualifier jusqu’à son existence. Le débat sur la qualification des violences commises à Gaza occupe ici une place centrale : Kotek y voit un cas révélateur de ce déplacement.

Il faut ici distinguer la dénonciation d’une politique, la demande de sanctions et la volonté de faire disparaître un État. Ces positions ne se confondent pas. Mais c’est précisément leur possible enchaînement que Kotek met en cause, lorsque l’accusation déborde les dirigeants et les décisions militaires pour atteindre indistinctement un pays, ses citoyens et ceux qui défendent son droit à exister. La comparaison avec l’Afrique du Sud peut alors, dans certains discours, céder la place à une autre logique : non plus obtenir un changement de politique, mais faire d’Israël un État dont l’existence même serait illégitime.

L’historien écrit ainsi que « l’accusation de génocide est essentiellement un geste politique, car elle n’a pas tant pour objet la qualification juridique d’un crime, mais bien le bannissement d’Israël, de ses citoyens et de ses soutiens de la collectivité des hommes comme des Nations. N’est-ce pas au fond, l’horizon de certains accusateurs d’Israël ? » La portée de cette interrogation tient aussi à sa limite : il est question de certains accusateurs, non de tous ceux qui dénoncent la conduite de la guerre ou soutiennent cette qualification.

Pour Joël Kotek, « contrairement à la doxa mille fois répétée, Israël ne commet pas de génocide à Gaza, au sens de la convention de 1948 ». D’autres historiens et juristes contestent également cette qualification, comme Irwin Cotler, Eugene Kontorovich, Iannis Roder ou Yann Jurovics. Kotek reprend ainsi, à la page 40 de son essai, cette mise en garde : « le droit est instrumentalisé, certains mots sont subvertis – utilisés comme des armes ». Une formule qui résume l’une des préoccupations centrales de son ouvrage : préserver la précision des qualifications contre leur transformation en instruments de combat politique.

En définitive, le grand intérêt de cet essai tient précisément à cette volonté de distinguer, de définir et de contextualiser. Joël Kotek a lu, rassemblé une documentation et confronté les faits aux qualifications. Il nous donne une leçon d’histoire et de droit, mais aussi de rigueur : la gravité d’un crime ne dispense jamais de le qualifier avec précision. Et la force d’une accusation ne saurait tenir lieu de démonstration.

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