Je voudrais ici essayer de déplier une question difficile : la servitude volontaire telle que la comprenait La Boétie est-elle une figure de la bêtise politique ?
La question est vaste, et elle demande, à mon avis, qu’on sorte des sentiers battus de la rhétorique classique pour la plonger dans une langue matérielle, si possible ardente, un peu sacrale et terrienne. Je pense ici à la langue que l’on trouve chez des auteurs comme, par exemple, William Faulkner, Pierre Michon, Claude Simon ou Jean Genet.
*
Il faut imaginer le jeune Étienne, en son XVIe siècle provincial, penché sur sa table de bois dur. Il regarde par la fenêtre le troupeau des hommes. Et ce qu’il voit n’est pas seulement la tyrannie du Prince, le fer des piques ou l’or des sceptres ; ce qu’il voit, c’est le consentement. Il voit des millions de bras qui tressent eux-mêmes le licou dont on les lie. Et la question se pose alors, brûlante, presque scandaleuse : cette servitude que l’on embrasse à genoux, est-elle le chef-d’œuvre d’une bêtise politique ? Est-elle cette pauvreté de l’esprit, ce renoncement hagard où le sujet s’abêtit au point d’oublier qu’il est un homme ? Car la bêtise politique, me semble-t-il, n’est pas – ou pas seulement – un manquement de l’intelligence, une simple erreur de calcul de la raison. Elle est peut-être avant tout un pli de la chair, une habitude encrassée.
Car le tyran ne règne pas par sa seule force ; un homme seul est bien trop fragile. Il règne parce qu’il offre au peuple le pain, les jeux, le prestige en miettes. C’est là la bêtise : accepter la figurine en terre cuite à la place de l’or, le spectacle du pouvoir à la place du pouvoir d’être soi. La Boétie le disait déjà : le peuple s’émerveille des théâtres et des médailles, il lèche la main qui le frappe. Les hommes naissent libres, dit le texte, mais ils poussent dans la servitude comme des arbres plantés dans l’ombre. Ils n’ont jamais connu le grand air de la franchise. La bêtise devient alors une amnésie héréditaire : on sert parce que le père servait, parce que la terre est dure, parce qu’il est plus doux de plier le dos sous le joug que de le tenir droit sous le ciel nu.
Pourtant, à bien regarder, la servitude volontaire dépasse le simple constat d’une bêtise : elle touche à une forme d’abîme métaphysique. Ce que La Boétie nomme servitude volontaire, ce n’est pas seulement la sottise des badauds qui applaudissent le tyran. C’est un vertige politique. C’est ce moment terrible où l’être humain, effrayé par le poids de sa propre liberté, préfère abandonner sa volonté entre les mains d’un autre, se faire bête parmi les bêtes, pour n’avoir plus à répondre du monde ni de lui-même. Et c’est ici que le regard de son ami Montaigne est éclairant. En effet, si La Boétie criait sa colère face au scandale, Montaigne, lui, haussait les épaules avec une mélancolie lucide. Pour lui, la bêtise politique n’est pas une anomalie : elle est l’état naturel du peuple, de la Cour et même des rois. Les hommes sont si simples, disait-il, et obéissent si bien aux nécessités présentes, que celui qui trompe trouvera toujours quelqu’un qui se laissera tromper. C’est là une reformulation d’une pensée célèbre que Machiavel énonçait dans Le Prince. Le peuple ne s’incline pas devant la vertu du prince, mais devant ses habits, ses trompettes et son cortège. « Les âmes du vulgaire sont éblouies de la pompe et clarté des cérémonies. » Et « C’est, à la vérité, une puissante maîtresse et violente que la coutume. » Ce n’est pas tant une ruse du despote qu’un pli de l’esprit : l’habitude nous fait accepter la servitude comme un état naturel. Montaigne souscrit entièrement à l’analyse de La Boétie et de Machiavel : la bêtise politique ne vient pas d’un manque de finesse d’esprit, mais d’une anesthésie de la raison par l’habitude et la fascination des apparences.
Il faut alors imaginer Montaigne en son château de Dordogne, lui aussi penché sur sa table, au milieu des livres lourds et des sentences gravées aux poutres de la librairie. Il regarde ce manège du monde, cette comédie des hommes qui se prosternent devant du drap d’or et des hochets. Car le pouvoir ne tient jamais à grand-chose. Ce n’est pas le fer trempé qui maintient le sujet à genoux, ni la sagesse auguste du roi – car le roi est souvent un enfant baveux ou un vieillard usé par la vérole. Ce qui plie l’échine du paysan et abêtit le courtisan, c’est la défroque. C’est la pourpre, c’est le vair, c’est la grosse boursouflure des titres cousus de fil d’or sur le dos d’un pauvre hère. Montaigne le sait bien. Il a vu les juges en robe rouge, les évêques coiffés de leur mitre pointue, les capitaines bardés de ferraille. Et il hausse les épaules : le peuple ne s’incline pas devant la pensée, car il n’y en a guère ; il s’incline devant le décor.
C’est là que gît la bêtise politique, dans ce vertige de la rétine. L’homme du peuple est comme un animal attiré par le clinquant. Ôtez au roi son manteau d’hermine, jetez-le nu sur la paille avec les puces et la fièvre, et vous verrez ce qu’il reste de sa majesté : un peu de viande tremblante, tout aussi misérable que celle du dernier des manants. Mais le vulgaire ne veut pas voir la viande. Il veut le masque. Il veut le grand théâtre de la soumission.
Toute la politique, selon Montaigne, est une immense mascarade. On fait sonner les trompettes, on élève les estrades, on encense les trônes. Et les sujets, saisis d’une sainte terreur respectueuse, se disent que cet homme juché si haut ne pisse point comme eux. Ils adorent l’ombre portée de leur propre lâcheté. Ce que Montaigne murmure à travers les siècles, avec ce sourire un peu las de celui qui a vu les guerres civiles déchirer les campagnes du Périgord, c’est que nous sommes tous les complices de notre propre avilissement. Nous adorons les guenilles du pouvoir parce qu’elles nous dispensent de penser. La bêtise politique, au fond, c’est cette paresse de l’œil qui préfère le mensonge somptueux de l’apparat à la dure, simple et redoutable clarté de la liberté.
Il faut alors ouvrir cet autre livre, ce livre tardif et grave où Montaigne, retiré dans sa tour ronde au-dessus de la bibliothèque, regarde la boue de son siècle et la misère des rois. C’est l’essai De la phisionomie. Le monde est à l’envers, et la guerre civile ronge les vignes du Périgord. Les reîtres pillent les granges, les princes s’égorgent pour des mots de théologie qu’ils ne comprennent pas, et la peste rôde autour des fermes. C’est là, dans cette désolation, que Montaigne contemple la physionomie des grands de ce monde. Et ce qu’il découvre, avec ce rire un peu triste qui sent la truffe et le vieux bois de chêne, c’est que toute la grandeur royale n’est qu’un haillon de théâtre tendu sur la charogne.
Les rois, nous dit Montaigne, ont beau s’enfler d’orgueil, se peindre le visage, se ceindre de fer et de velours, ils pissent de la même eau trouble que le dernier de leurs valets. « Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul. » La bêtise politique atteint ici son sommet : s’imaginer qu’un homme, parce qu’on l’a oint d’huile sainte à Reims et affublé d’une couronne trop lourde pour son front, échappe à la commune condition de la viande humaine. Le paysan qui bêche sa terre de glaise sans nommer Dieu à chaque instant est cent fois plus sage, cent fois plus libre que le monarque terré dans son Louvre, tremblant de peur derrière ses gardes suisses.
Louvre ? Gardes suisses ? L’uchronie textuelle frôle ici l’anachronisme de caserne, penserez-vous – mais l’histoire veille : les Gardes suisses veillaient déjà au Louvre et autour du roi au XVIe siècle. Dès Louis XI et Charles VIII, les rois de France s’entouraient de ces mercenaires helvétiques, réputés pour leur fidélité de roc, pour garder les portes de la chambre et faire écran entre la majesté fragile du monarque et la fange du peuple ou la fureur des reîtres. Bref, ce que Montaigne va chercher sur les chemins de sa province, ce ne sont point les docteurs de la loi ni les capitaines chamarrés. Ce sont ces pauvres gens qu’on appelle ignorants – ceux-là mêmes que les lettrés nomment bêtes. Mais à bien les regarder, ce sont eux qui portent la vérité du monde. Ils n’ont pas inventé la servitude volontaire ; ils subissent la faim, la grêle, le passage des soudards, mais ils gardent au fond de leurs yeux cette droguerie de vivre, cette innocence terrienne que la Cour a perdue depuis belle lurette.
Au bout du compte, Montaigne nous laisse cette leçon de pauvreté : la plus grande bêtise politique est de croire au mensonge des grandeurs. S’agenouiller devant la pourpre, c’est oublier que les rois sont faits de la même poussière que les chemins creux. Et la véritable inservitude, c’est de secouer ses habits de laquais pour aller, nu et grave, marcher dans le vent de l’histoire sans demander la permission à personne.
Montaigne reprend donc l’intuition de son ami, mais en déplace l’accent. Ce n’est plus seulement une lâcheté du vouloir, c’est une infirmité de l’esprit humain à trois niveaux. Premièrement, la bêtise politique s’enracine dans la coutume. Les hommes naissent sous une forme de gouvernement et croient que le monde ne saurait exister autrement. La servitude n’est plus vécue comme une douleur, mais comme une nature. C’est le degré le plus profond de la bêtise : celui où l’esprit ne conçoit même plus l’idée d’être libre. Deuxièmement, Montaigne, pour montrer que le pouvoir ne tient que par le décorum, les devises, la pourpre et les trompettes, rapporte, dans l’essai Des cannibales, le mot célèbre des Amérindiens venus en France : ils trouvaient étrange que tant d’hommes grands, barbus et armés obéissent à un enfant (le roi Charles IX). La bêtise politique consiste ainsi à prendre le costume pour la force, et la mise en scène pour l’autorité. Et troisièmement, au milieu des guerres de Religion qui ravagent le XVIe siècle, Montaigne voit les hommes se faire massacrer pour des querelles de mots et de dogmes qu’ils ne comprennent pas. C’est la forme la plus sanglante de la servitude volontaire : donner sa vie non pour son salut, mais pour les ambitions politiques de quelques grands chefs factionnaires.
Pour Montaigne, la servitude volontaire identifiée par son ami n’est pas un problème qu’un simple pamphlet peut résoudre. Elle est la tare indélébile du corps social, la preuve que la majorité des hommes cherchent d’eux-mêmes les chaînes qui les rassureront.
*
Mais aujourd’hui ? Comment prolonger cette réflexion ?
Il faut imaginer un homme du XXe siècle, un homme au crâne lissé, aux lunettes sévères, qui se tiendrait dans la pénombre d’une chaire au Collège de France comme autrefois le jeune Étienne à sa table de Sarlat. Cet homme s’appelle Michel Foucault. Et ce qu’il vient dire, c’est que la servitude n’est plus un grand roi à cheval qui exige qu’on se prosterne. La servitude a changé de peau. Elle est devenue l’air même que l’on respire, la façon dont on se tient à table, dont on soigne ses plaies, dont on compte ses sous et ses peurs.
Chez La Boétie, il y avait encore ce scandale magnifique : un homme seul, un Colosse aux pieds d’argile, hissé sur le dos de dix mille sujets imbéciles. On pouvait rêver de lui couper la tête ou de cesser, un matin, de lui porter le grain. Chez Foucault, ce théâtre est fini. Le souverain est mort ou n’est plus qu’une marionnette pour la photo des journaux. Le pouvoir ne s’exerce plus d’en haut par la foudre ; il descend par des canaux invisibles dans la viande des hommes. C’est ce qu’il nomme la gouvernementalité.
C’est là que la bêtise politique prend, selon lui, sa tournure la plus effrayante. Elle n’est plus l’abêtissement des badauds qui applaudissent les soldats. Elle est devenue la sagesse, la norme, la mesure. On ne vous demande plus de mourir pour la gloire du Prince. On vous demande d’être en bonne santé, d’être efficace, d’être un bon père, un corps bien réglé qui produit et ne fait pas de bruit. La bêtise, ce n’est plus l’ignorance : c’est l’adhésion fanatique à la norme qui vous façonne. On embrasse la servitude parce qu’elle se présente sous les traits rassurants du médecin, de l’expert, de la statistique.
La Boétie demandait : Pourquoi aimez-vous votre tyran ? Foucault répond : parce que la mécanique moderne a réussi ce chef-d’œuvre de faire passer la discipline pour de la liberté. Nous ne sommes plus des esclaves enchaînés par le fer ; nous sommes nos propres surveillants, nos propres juges. La bêtise politique est devenue cette illusion souveraine où l’homme croyant choisir sa vie ne fait que réciter le catalogue des conduites autorisées.
Pourtant, Foucault ne ferme pas tout à fait l’horizon. De même que Montaigne cherchait l’asile dans sa librairie pour échapper à la fureur du siècle, Foucault cherche ce qu’il appelle l’art de ne pas être tellement gouverné. Ce que le philosophe au crâne rasé nous murmure, c’est que la bêtise politique moderne consiste à croire que nous sommes tirés d’affaire parce qu’il n’y a plus de tyrans en couronne. Elle est dans ce sommeil doux où la norme nous berce, où la gestion remplace la vie, et où nous oublions que chaque pli de nos conduites a été patiemment tracé par la main du pouvoir.
Et pourtant.
Foucault avait beau scruter les rouages anonymes, les cliniques et les prisons, il avait oublié le plus vieux démon des chemins creux : le tyran est revenu. Mais ce n’est plus le monarque drapé de velours et d’hermine, ce n’est plus le colosse solennel juché sur son trône de chêne sculpté. Le tyran d’aujourd’hui est descendu de l’estrade. Il a troqué la pourpre contre un costume trop grand, le latin des clercs contre les rugissements de la foire aux bestiaux. Voyez Trump, voyez Le Pen, voyez Orbán, voyez Milei, voyez Bolsonaro, voyez Ben-Gvir, voyez Erdoğan, voyez Farage. C’est la bête qui crie dans l’homme, le braillement rauque des maquignons, la bave aux coins des lèvres, le vacarme épais des bœufs qu’on pousse à coups de trique vers l’abattoir au milieu de la fange et de la pisse. Le tyran moderne ne descend pas de la chaire de théologie ; il monte tout droit du milieu de la foire, de ses hurlements, de sa violence animale et de son grand tapage de brutes. Il a troqué la majesté de l’État contre une vulgarité de reître de pacotille.
Il n’y a plus de mystère dans le pouvoir. Le vieux roi au moins portait l’apparat comme une armure sacrée ; il y avait du théâtre, du silence, un peu de cette terreur divine qui forçait le genou à plier. Aujourd’hui, le tyran bave dans les lucarnes. Il est semblable à ces maquignons qu’on croise les jours de foire, la gouaille lourde, l’œil torve, vendant du vent et de la fange avec le sourire gras de celui qui n’a jamais lu un livre qu’en cachette. La pourpre a cédé la place au synthétique et à la gomina. Voyez Bardella.
Ce qui effraie, ce n’est même pas la cruauté – car la cruauté demande parfois une âme noire, un peu de tragique. Non, c’est le néant. Une bêtise crasse, compacte, imperméable à toute pensée. Le tyran moderne ne pense pas ; il répète des slogans comme un geai répète la scie du bûcheron. Sa tête est une outre vide où résonnent les bruits de fond de la rue et les calculs de l’épicier. C’est l’idiot du village devenu maître des horloges, qui s’avance en battant des mains sur les ruines qu’il a promises.
Quant à la corruption, elle n’a plus la grandeur pourpre des Borgia ou la magnificence des grands pécheurs de l’histoire. Elle est petite, frileuse, mesquine. Elle sent le plastique chaud, les petits arrangements de couloir, la pisse de sous-sol et l’argent mal lavé. C’est la corruption d’un comptable de province qui aurait réussi à piller la caisse du secours mutuel.
C’est ici que s’accomplit la plus noire, la plus bouffonne des tragédies. C’est le sommet de la bêtise politique, celle qui fait rire les statues et pleurer les anges dans le ciel bas du Limousin. Le paysan d’autrefois pliait sous le poids des piques suisses et de la coutume ; il subissait le joug. Mais le citoyen d’aujourd’hui, ce grand-père en survêtement, ce garçon de café, cette couturière au chômage, a le privilège insensé de se rendre par un beau dimanche de printemps dans une école communale, pour y glisser dans une boîte de fer blanc le bulletin qui va leur trancher la gorge. Le paradoxe est là, éclatant et obscène : ils votent pour celui qui méprise leur travail, ils acclament celui qui vend l’hôpital où ils vont mourir, ils élèvent sur le pavois l’homme même qui les regarde avec un mépris de propriétaire de chenil. C’est le suicide consenti par bulletin plié en quatre. L’homme du peuple, ivre de fatigue et de ressentiment, prend la main du bourreau et la baise en souriant. Et le tyran, du haut de son estrade en bois blanc, regarde cette foule qui l’a couronné avec la même bêtise heureuse que le bœuf qui pousse lui-même l’encolure vers le merlin des abattoirs.
