Avec Les vivants hantent les fantômes. Fragments d’Europe (Flammarion), Christian Longchamp transforme la mémoire européenne en une aventure littéraire. Entre Yannick Haenel, Jules Michelet et Cristina Campo, le livre donne à entendre une harmonie étrange où Histoire et onirisme se côtoient. Il offre un magnifique exemple d’écriture fragmentée, à la tonalité classique et au lyrisme maîtrisé : un exercice difficile, réussi dès ce premier livre.

L’auteur part en quête de l’esprit européen. Ici, l’Europe est un rêve traversé de cauchemars, une utopie fragile, une odyssée. Ses métamorphoses se jouent dans la peinture, la musique, le cinéma, l’architecture et la littérature. Dans une langue très travaillée, Longchamp entraîne son lecteur à travers les méandres de cette histoire.

La mémoire vive des œuvres

D’une page à l’autre, on passe de la victoire de Lépante à la Saint-Barthélemy, avant de retrouver Jorge Semprún à l’hôtel Métropole ; on suit les aventures de l’Angelus Novus, de Paul Klee à Walter Benjamin, puis à Georges Bataille, Theodor Adorno et Gershom Scholem : « Une œuvre voyage, indépendamment de celui qui l’a conçue. Elle survit. Elle porte en elle, invisibles, les regards qu’elle a nourris. »

C’est l’Europe des monstres intellectuels : Schiller, Goethe, mais aussi Lamartine, Hugo, Dumas, Rimbaud ; Daniel Barenboim et Edward Said, en lutte pour un internationalisme culturel. Ténèbres et incandescences s’y mêlent.

L’art apparaît ainsi comme un facteur de paix : une diplomatie par la culture. Yehudi Menuhin et Daniel Barenboim craignent que l’âme d’Israël ne se déchire. À travers eux, on comprend pourquoi les artistes peuvent tendre des mains que les États ne savent plus tendre. 

On retrouve encore Goethe découvrant Mozart à Francfort, à l’âge de quatorze ans. Christian Longchamp ne nous explique rien, il nous montre. Il redessine les traits que les vagues successives de l’Histoire effaçaient et nous donne à voir l’Europe d’un regard à la fois neuf et ancien.

Les Européens auraient-ils oublié leur grandeur ? Seraient-ils amnésiques de leur propre immensité ? La question traverse tout le livre.

Figure quasi prophétique, Daniel Barenboim guide l’auteur tel Virgile. Une critique courageuse des contradictions du gouvernement israélien se dessine au fil de ces pages. 

Longchamp revient aussi sur l’énigme Furtwängler et rappelle comment « aux yeux du monde, Menuhin tendit la main à Furtwängler ». Il évoque également Bonhoeffer, qui préféra rester en Allemagne pour organiser la résistance : un théologien protestant, héros oublié en France. 

Dans sa conférence Germany and the Germans, donnée aux États-Unis, Thomas Mann formule une intuition géniale : « Faust aurait dû être un musicien. La musique étant un domaine démoniaque. La musique est à la fois l’ordre calculé et le chaos, l’irrationalité nourricière, riche en prestidigitation, en gestes incantatoires, en magie des nombres, l’art le plus irréaliste et pourtant le plus passionné, le plus mystique et le plus abstrait. » 

Le récit nous conduit à Sarajevo, où un penseur français rencontre Alija Izetbegović. Une question résonne encore : « Nous sommes le ghetto de Varsovie… Va-t-on une fois encore voir mourir le ghetto de Varsovie… ? »

À Kardamyli, au sud du Péloponnèse, voici Roberto Calasso : « Roberto Calasso est l’un des très grands écrivains des dernières années. Il appartient à cette race particulière d’auteurs que la culture européenne a produite. Passionné par toutes les littératures, toutes les mythologies, toutes les époques. Un écrivain-monde. Un écrivain-bibliothèque. » On le retrouve chez Patrick Leigh Fermor, sur lequel l’auteur s’attarde dans un remarquable portrait.

La musique revient : Romeo Castellucci est aux prises avec le Stabat Mater de Giovanni Battista Pergolesi ; Olivier Messiaen apparaît en ombre et en ange, puis vient Claudio Abbado, successeur de Karajan.

Vous l’avez compris : le panthéon de Christian Longchamp est surpeuplé. Et peut-être que le problème de l’Europe se joue aussi là : une nécropole saturée de fantômes, qui ne sait plus où donner de la tête et manque d’imagination ou d’espace spirituel vacant…

Les puissances de la musique

Hölderlin est là lui aussi, mis en musique par Brahms. L’Europe est une étoffe à la fois fragile et incassable, faite d’œuvres musicales, littéraires, philosophiques, cinématographiques. Longchamp en apporte ici une démonstration indiscutable.

L’auteur revient sur la relation entre Hermann Levi et Wagner. Le chef d’orchestre, favori du compositeur, avait fait sensation en dirigeant les Maîtres chanteurs. Impressionné, Wagner lui confia la direction musicale de la création de Parsifal à Bayreuth.
Hors de question de se priver de l’homme qui comprenait le mieux sa musique. Wagner fit pourtant pression pour qu’il se convertisse. Blessé, Levi refusa.
Le journal de Cosima Wagner souligne cette exigence du compositeur : une œuvre profondément chrétienne ne pouvait être dirigée par un juif. Elle le fut pourtant, avec un succès artistique considérable.
Dans une lettre à un ami, antérieure à la création de Parsifal, Levi s’était confié sur cette relation : « Ce qu’il a écrit sur les juifs me blesse, mais son art me guérit. J’aime chez lui ce qu’il ignore de lui-même. » Wagner échoua donc à convertir Levi, qui aura su, lui, l’aimer tel qu’il fut.

Le livre évoque aussi Schoenberg, qui ne parvint pas à composer le troisième acte de Moses und Aron. Ainsi prend corps une Europe funambule, en permanence sur le fil d’une destinée tendue entre malédiction et rédemption… C’est ce que Longchamp nous donne à ressentir, plus qu’à penser, dans ces pages brillantes.

Une haute idée de l’Europe

Avec Robert Schuman, Longchamp nous rappelle la raison d’être de l’Europe : « Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. Point. »

Sur la paix entre Israël et la Palestine, l’espoir de Longchamp s’exprime dans une question qui me semble bien naïve : « Un rêve politique palestinien peut-il se réaliser sans qu’émerge, pour l’incarner, comme en Bosnie, un homme ou une femme de la probité morale d’Alija Izetbegović ? » 

L’auteur ne manque ni d’élégance ni de panache. Il convoque même Madame de Staël, qui écrit dans De l’Allemagne, publié à Londres en 1813 : « Ils n’ont entre eux aucune relation ; ils sont dispersés souvent à de grandes distances l’un de l’autre ; mais quand ils se rencontrent, un mot suffit pour qu’ils se reconnaissent.
Ce n’est pas telle religion, telle opinion, tel genre d’étude, c’est le culte de la vérité qui les réunit.
 » Là encore, peut-être, une forme de naïveté…

D’origine suisse, Christian Longchamp écrit : « Le tragique de l’histoire de l’Europe, la Suisse ne l’a pas connu. Sa neutralité l’en a préservée. Cette neutralité, elle l’a défendue de multiples manières, avec grandeur et compromis. Ce tragique de l’histoire avec un grand H m’a manqué. C’est son absence qui m’a poussé vers l’Europe. » À cet aveu s’ajoute le constat d’une Europe de plus en plus souvent sur le banc de touche du match géopolitique mondial. Le livre interroge ainsi le tragique de l’Histoire, en particulier celui d’une Europe qui peine à se hisser à la hauteur de ses idéaux et à les diffuser dans le reste du monde.

Des descriptions magnifiques de chaînes humaines et de chants donnent chair à cet idéal européen. Longchamp recompose son Europe intime et intellectuelle en un puzzle d’ombres et de clartés, aussi tenaces les unes que les autres, qui semblent s’entraîner dans une valse diabolique et providentielle… Il est plaisant de découvrir un auteur contemporain qui incarne si profondément et si richement l’esprit de l’Europe.

Et puis, je ne peux qu’aimer un homme qui voit en Čiurlionis « un artiste sans équivalent ». Cet artiste passionnait l’ancien président Landsbergis, que l’auteur compare très justement à Václav Havel.

Longchamp réserve d’autres surprises, non sans génie, en citant le pape : « La mondialisation de l’indifférence nous a enlevé la capacité de pleurer. »

De ces fragments d’existence, de ces lieux fantômes, de ces rencontres capitales – œuvres du Destin autant que du Rien – naît une mémoire de l’art à la fois individuelle et partagée. Nourrie d’une même énergie, d’une même idée, elle est le véritable sang européen. On y croise aussi Rosa Luxemburg.

Janáček et Milan Kundera figurent dans cette fresque d’individus animés par la passion de leur art. Longchamp explore des fraternités oubliées entre artistes, un réseau de subjectivités souveraines tendu vers un même idéal universaliste.

Cette traversée nous mène jusqu’aux obsèques d’Alexeï Navalny, tandis que Václav Havel demeure une ombre lumineuse et persistante.

Le livre a ce côté passe-muraille historique et intellectuel très amusant : on se téléporte d’un grand esprit à l’autre. Le texte allie une grande envergure à une extrême vivacité et à une richesse culturelle étourdissante. Puis voici la maison de Garibaldi, sa bibliothèque, cernée par les pins parasols, dans l’archipel de la Maddalena…

Rêver une Europe fédérale

« L’Europe est partout où une langue est parlée, écrite, chantée librement par une communauté d’hommes libres. » Ces mots sont de Denis de Rougemont, l’Incroyable. Longchamp précise : « Au principe de sa pensée, une idée simple, forte : la culture, dans le dialogue de ses diversités, est le fondement sans lequel toute idée d’Europe est vouée à l’échec. »

Puis vient le grand sujet : le fédéralisme européen, incarné par Hendrik Brugmans, Altiero Spinelli et Ernesto Rossi. Ces deux derniers rédigèrent sur du papier à cigarette le manifeste dit de Ventotene.

« Aux Pays-Bas, comme en Italie, dans des pays sous domination nazie et fasciste, de jeunes intellectuels en captivité ont rêvé d’une autre Europe. » Pour eux, penser la paix suppose d’imaginer une Europe fédérale, vraiment fédérale. Longchamp écrit : « Ces intellectuels du camp de Saint-Michel-Gestel et de l’île de Ventotene avaient une grandeur que j’admire : au cœur de la tragédie quotidienne, intime, ils imaginèrent une Allemagne sans les nazis, une Italie sans les fascistes, engagée dans le destin commun de notre continent. »

Puis nous voici au château de Duino, évoqué en ces termes : « L’écho d’une certaine Europe de la culture du début du XXe siècle. » Le passage consacré à Rilke est exquis ; je vous laisserai le découvrir.

Semprún et Boris Pasternak prolongent ce voyage. Romantique par ses déambulations parmi les ruines de l’histoire européenne, le livre est aussi visionnaire par sa volonté toujours vive de fédérer par la culture. Il nous invite à croire en quelque chose de nouveau, qui semble impossible mais dont la nécessité se fait sentir davantage chaque jour. Tout cela suscite ma sympathie et mon intérêt. Il faudrait avoir l’âme morte pour rester indifférent à de tels sujets et à un tel livre.

Cette fraternité prend une force particulière dans l’évocation du concert de Toscanini et Horowitz : « Au-delà des conflits de race, de religion, de nationalité, puisque, hélas, nous en sommes là, par-delà les horreurs, la violence et la haine, deux hommes, un Aryen et un Hébreu, un Latin et un Slave s’associent pour faire entendre au monde un message d’amour. Tandis que la terre retentit de toutes parts de rumeurs guerrières et du bruit des légions en marche, que les épées sortent des fourreaux, que des peuples entiers retiennent leur souffle dans l’attente infiniment triste de la mort, voici que dans un instant va s’élever d’ici un magnifique appel à la vie. C’est à croire qu’un dieu a voulu agencer cette chose et confronter pour nous, à l’heure peut-être décisive, l’image de la guerre et le visage radieux de la paix. » 

Ailleurs, on apprend que Tchaïkovski était passionné de Shakespeare ; on découvre aussi l’existence de Robert Wetzel, préhistorien et paléontologue, professeur à l’institut d’anatomie de l’université de Tübingen depuis 1937… 

Les fantômes se multiplient, et l’on ne sait plus très bien s’ils sont d’hier, d’aujourd’hui ou de demain… Parmi eux apparaît Virginia Woolf, en mars 1941, des pierres dans les poches, dans l’eau de la rivière Ouse…

Un premier livre d’une rare ampleur

Pour Christian Longchamp, l’écriture est une affaire sérieuse – c’est d’ailleurs ce qui fait la réussite de ce premier livre. 

Les vivants hantent les fantômes est une œuvre d’une haute tenue, ce qui est devenu rare… porté par un travail et une érudition enchanteurs. On y retrouve, comme on l’a évoqué plus haut, un peu de Cristina Campo, un peu de Yannick Haenel, un peu de Walter Benjamin, mais version Blade Runner : on attend la suite avec impatience.

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