Cette semaine, dans toutes les synagogues du monde, on a recommencé la lecture du livre de la Genèse, le premier livre de la Torah, qui s’ouvre sur le récit de la création. Le texte est chanté selon une mélodie traditionnelle, à partir d’un rouleau de parchemin écrit à la main par un scribe, à l’aide d’un calame taillé dans un roseau. Une pratique qui a traversé les siècles et qui perdure de nos jours, malgré l’invention de l’imprimerie, puis l’apparition des écrans et des ordinateurs. Chaque semaine, un nouveau passage est lu, permettant de parcourir en une année les cinq premiers livres de la Bible. Cette fidélité à une tradition ancienne témoigne d’un rapport singulier au temps, que l’on retrouve également dans le calendrier juif qui décompte les années à partir de la création d’Adam, le premier homme. Nous sommes ainsi entrés dans l’année 5787. Cette chronologie peut paraître étonnante au regard de ce que nous savons aujourd’hui de l’âge de la Terre et de l’apparition de l’espèce humaine. Mais elle invite à une autre réflexion. L’histoire humaine ne se réduit pas à l’existence biologique de l’homme. Elle suppose aussi la capacité de raconter, de transmettre et de conserver la mémoire des événements. Or, les premières formes d’écriture apparaissent en Mésopotamie il y a un peu plus de cinq mille ans. Sans chercher à établir une concordance scientifique entre la chronologie biblique et celle des archéologues, cette proximité nous rappelle combien l’écriture a transformé notre rapport au temps et à l’histoire.

Mais l’écriture est-elle une invention humaine destinée à exprimer une pensée qui lui préexistait, ou a-t-elle aussi rendu possibles certaines formes de pensée ?

Un texte du Midrash[1] rapporte cette parole de Rabbi Éliézer : « Si toutes les mers étaient d’encre, si tous les roseaux des marais étaient des calames, si le ciel et la terre étaient des parchemins et si tous les hommes étaient des scribes, cela ne suffirait pas à transcrire tous les enseignements de la Torah que j’ai reçus de mes maîtres. Et pourtant, je n’en ai puisé qu’une quantité infime, comparable à ce que prélève la pointe d’un pinceau lorsqu’on la trempe dans la mer. »

L’écriture permet de conserver et de transmettre la pensée, mais elle ne saurait en épuiser toute la richesse. Pendant des siècles, les maîtres de la tradition rabbinique ont privilégié la transmission orale de leurs enseignements. Le Talmud[2] affirme même qu’il n’était pas permis de mettre par écrit ce qui devait être transmis oralement. Mais le risque de voir disparaître une partie de ce savoir a progressivement conduit les rabbins à accepter sa mise par écrit. Il fallait choisir entre le risque de figer une tradition vivante et celui de la laisser sombrer dans l’oubli. L’écriture devenait alors le moyen de préserver une parole qui, sans elle, risquait de disparaître.

Mais si l’écriture permet de préserver la pensée, une autre question demeure. D’où vient cette pensée avant même qu’elle ne trouve les mots pour s’exprimer ?

Le Rav Abraham Isaac Kook, l’une des grandes figures de la pensée juive du XXe siècle, a consacré un essai aux lettres hébraïques[3]. Il y explique que l’alef, première lettre de l’alphabet, « éveille en nous la pensée du commencement, de l’origine primordiale ». Cette même lettre renvoie, par sa racine, à l’idée d’apprentissage. Pourtant, écrit-il, « l’âme sait que tout ce qui vient de l’apprentissage n’est pas originel. C’est l’idée intérieure, non exprimée, qui est originelle ».

Selon le Rav Kook, il existe une pensée qui précède les lettres, une intuition intérieure qui n’a pas encore trouvé sa forme. Les lettres ne sont pas simplement des signes qui servent à communiquer. Elles permettent à cette pensée de se déployer, de se différencier et d’accéder à une expression. L’écriture ne se contente donc pas de reproduire une pensée déjà formulée. Elle participe à son élaboration.

Cette réflexion trouve un écho inattendu chez le philosophe Jacques Derrida. Dans De la grammatologie[4], il remet en cause l’idée selon laquelle l’écriture ne serait qu’une transcription secondaire de la parole. Pour lui, le sens ne préexiste pas au langage sous une forme entièrement constituée. Il prend forme à travers les différences et les relations entre les signes. L’écriture ne se contente donc pas de reproduire une pensée déjà élaborée. Elle participe à la manière dont le sens se constitue. Une différence essentielle apparaît cependant entre les deux penseurs. Pour le Rav Kook, les lettres donnent forme à une pensée intérieure qui leur préexiste. Derrida, lui, interroge la possibilité même d’une pensée qui serait entièrement constituée avant de prendre forme dans le langage.

Malgré cette divergence, tous deux nous invitent à ne pas considérer l’écriture comme un simple instrument de transmission. Elle est aussi une technologie de la pensée, peut-être l’une des plus anciennes et des plus décisives que l’humanité ait inventées. Elle a permis de conserver des paroles en l’absence de ceux qui les avaient prononcées, de transmettre des connaissances au-delà des générations et de donner à la pensée des formes nouvelles. L’apparition de l’IA nous conduit aujourd’hui à franchir une étape supplémentaire. Pour la première fois, des machines (LLM – Large Language Models) sont capables de produire des textes qui ne se limitent pas à reproduire ceux qu’elles ont appris. Elles peuvent élaborer des raisonnements, rapprocher des idées, construire des récits et donner parfois l’impression qu’une pensée singulière s’exprime à travers elles.

Mais qui parle lorsqu’une intelligence artificielle écrit ?

Cette question nous ramène à la distinction proposée par le Rav Kook. Tout ce qui provient de l’apprentissage n’est pas nécessairement originel. Une intelligence artificielle peut apprendre à manier les signes, à reconnaître leurs relations et à produire des phrases nouvelles. Mais cela ne suffit pas à établir qu’il existe, derrière ces phrases, une expérience intérieure comparable à celle d’un être humain. Pourtant, la distinction est moins simple qu’il n’y paraît. L’être humain lui-même pense avec des mots qu’il n’a pas inventés. Il hérite d’une langue, d’une culture, d’une mémoire collective. Ses idées se nourrissent de ce qu’il a appris, lu et entendu. En ce sens, notre pensée se construit à partir de ce que d’autres nous ont transmis.

Qu’est-ce qui distingue alors une pensée personnelle de la simple reproduction de ce que nous avons appris ? Peut-être que la réponse se trouve dans la manière dont nous nous approprions cet héritage et le transformons à la lumière de notre propre existence. Lorsque nous écrivons, nos mots peuvent être le fruit de nos expériences, de nos souvenirs, de nos émotions, mais aussi de nos interrogations et de nos doutes. Nous ne nous contentons pas de produire un discours. Nous cherchons aussi, à travers les mots, à comprendre ce que nous éprouvons sans encore parvenir à le formuler.

L’intelligence artificielle rend cette distinction plus difficile à saisir. Elle peut produire des textes originaux, développer des raisonnements et formuler des idées auxquelles personne n’avait nécessairement pensé sous cette forme. Mais l’originalité d’un texte suffit-elle à faire de celui qui le produit un sujet pensant ? Et faut-il nécessairement une expérience intérieure pour qu’un discours ait du sens ?

Nous ne disposons pas aujourd’hui d’une réponse définitive à ces questions. L’intelligence artificielle nous oblige néanmoins à dissocier ce que nous avions pris l’habitude de réunir : la production du langage, l’élaboration de la pensée et l’expérience subjective de celui qui pense. C’est peut-être ici que la pensée du Rav Kook sur l’alef retrouve toute son actualité. La première lettre de l’alphabet hébraïque nous invite à apprendre, mais elle nous rappelle aussi que l’apprentissage n’épuise pas la question de l’origine de la pensée.

Pendant des millénaires, l’écriture a permis de transmettre les pensées d’un individu à d’autres, et ce longtemps après sa disparition. Aujourd’hui, des machines produisent des textes sans qu’un être humain en ait directement formulé chaque phrase. Cette innovation nous oblige aussi à nous demander ce que nous faisons des pensées que nous recevons des autres. Dans la tradition rabbinique, transmettre un enseignement suppose de reconnaître celui dont on l’a reçu. Mais cette fidélité n’empêche pas chacun de le faire vivre à travers sa propre réflexion. L’intelligence artificielle nous ramène finalement à une question bien plus ancienne, celle de savoir ce que signifie, pour un être humain, penser par lui-même…


[1] Midrash Rabba, Cantique des cantiques, 1, 3.

[2] Talmud de Babylone, Guittin 60b.

[3] Le Secret des lettres hébraïques. Traduction commentée de Rosh Milin, l’enseignement du Rav Kook, In Press, 2026.

[4] Jacques Derrida, De la grammatologie, Les Éditions de Minuit, 1967.

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