Tout me dérange dans Naza.
D’abord son parti pris. Il est d’ailleurs affiché dès le titre : Naza désigne les « dégâts collatéraux », en l’occurrence ceux causés à la population civile palestinienne.
Que des abus aient été commis à Gaza, il faut pouvoir les documenter, les dénoncer, les juger.
Le problème, c’est qu’ici les accusations sont graves mais invérifiables.
Les témoignages sur lesquels repose le film sont anonymes. Impossible de savoir qui parle, de recouper les récits, de mesurer leur représentativité. Pour une enquête qui porte des accusations aussi lourdes, ce n’est pas un détail. C’est un scandale.
Et puis voilà que le Hamas lui-même – oui, le Hamas, l’organisation qui a perpétré et filmé les massacres du 7 octobre – publie un long communiqué pour encenser le documentaire et réclamer que la CPI s’en saisisse.
Dans un monde normal, que le Hamas applaudisse ce film devrait suffire à le disqualifier. Plus aujourd’hui.
Pourtant, je veux être très clair : ce film doit pouvoir exister.
Mieux : qu’un tel film existe en Israël, alors que la guerre est à peine achevée, que les larmes ne sont pas sèches et que les plaies du 7 octobre ne sont pas refermées, dit aussi quelque chose de l’honneur d’une démocratie.
Un film qui accuse son gouvernement et son armée doit pouvoir être tourné, montré, discuté, contesté.
C’est pourquoi il faut être fou – ou politiquement aveugle – pour répondre à un film par la menace.
Parler de déchéance de nationalité pour ses auteurs, de haute trahison pour ceux qui y participent, ce n’est pas défendre Israël. C’est l’abîmer.
Et accessoirement, c’est offrir au documentaire la meilleure campagne de promotion internationale dont il pouvait rêver.
Alors oui, le film me dérange.
Et pourtant, ce qui me dérange peut-être encore davantage, c’est la réception du film.
Vingt-cinq minutes de standing ovation à Venise.
Vingt-cinq minutes.
De quoi ces applaudissements sont-ils le nom ?
D’une émotion sincère devant la souffrance palestinienne ? Mais tout aussi certainement de cette passion occidentale qui finit par transformer la solidarité légitime avec les Palestiniens en une accusation indistincte contre Israël, contre les Israéliens et, par contamination, contre ceux qui leur sont liés ?
Ce qui me dérange, c’est qu’à Venise, le seul récit documentaire sur Israël et Gaza soit celui-là.
Ce qui me dérange, c’est qu’un autre récit soit impossible à faire émerger.
Un film consacré aux viols du 7 octobre ? Aux otages ? Aux familles massacrées dans les kibboutzim ? À cette société israélienne qui s’est réveillée un matin avec 1 200 morts et des centaines d’otages ? Vous ne le verrez jamais.
Vous savez pourquoi ? Parce qu’il n’y aura pas de réalisateur international pour le faire. Et s’il y a un réalisateur, il n’y aura pas de distributeur. Et s’il y a un distributeur, il n’y aura pas de spectateur.
Voilà notre drame.
Ceux qui dénoncent la censure en Israël doivent aussi être capables de regarder l’autre censure : l’impossibilité progressive de faire entendre d’autres récits.
On doit pouvoir demander des comptes à Israël.
Mais il faut aussi permettre au monde de comprendre pourquoi cette guerre a commencé, indépendamment du jugement que chacun porte ensuite sur la manière dont cette guerre a été conduite.
Oui, tout me dérange dans cette histoire.
Le film me dérange lorsqu’il accuse sans donner les moyens de vérifier.
Le gouvernement israélien me dérange lorsqu’il veut répondre à la critique par la menace.
Et notre monde culturel me dérange lorsqu’il transforme un récit en vérité unique et rend les autres presque inaudibles.
Et c’est peut-être cela, finalement, le plus inquiétant autour de Naza : en Israël, certains voudraient empêcher ce film de parler ; ailleurs, certains semblent ne plus vouloir entendre que lui.
Entre les deux, c’est le débat qui disparaît.
