Nuit du dimanche 23 août à Kenscoff, quartier de Port-au-Prince à Haïti, un des pays les plus déshérités de la planète : les gangs ont fait une quarantaine de morts. Martyrisée, la population ne sait plus à quel saint se vouer. Partir ? Mais où ? L’étranger partout s’est fermé ; on ne veut d’eux nulle part.
On compte des millions d’hommes et de femmes devenus à l’instar des Haïtiens des parias dans leur propre pays. Misère, oppression, violence : l’existence se résume à un cauchemar sans autre échappatoire, pour les rêveurs de dignité, habités par un rêve plus loin que l’horizon, que de rallier, quels que soient les périls encourus, les rares pays où les hommes ont des droits, à commencer par le droit de vivre libres et en paix.
Partout indésirables, ces postulants à un monde meilleur vont affronter sur des milliers de kilomètres une nature cannibale, subir le joug des exploiteurs de misère tout au long de leur odyssée, troupeaux d’hommes et de femmes côtoyant l’enfer, réduits à l’état de déchets humains, héros oubliés de la communauté des peuples et des nations.
Qui sont, toujours plus nombreux, ces trouble-fêtes, exclus du banquet de la vie, candidats à l’exil, à l’heure de la mondialisation heureuse des choses et des marchandises autant, en miroir, que du retour des murs et des frontières pour ces humains sans qualité ?
Ce sont les Rohingya chassés de Birmanie, parqués à vie dans des camps à la frontière du Bangladesh. Ce sont les femmes afghanes livrées pieds et mains liés aux talibans. Ce sont les réfugiés du Darfour fuyant dans les déserts du Tchad les janissaires arabes de Héméti, général félon. Ce sont les populations de l’est du Congo sous la coupe des seigneurs de la guerre et les caravanes de migrants du Sahel, qui gagnent la Libye, s’y font dépouiller, se noient en Méditerranée, échouent, les plus chanceux, à Lampedusa. Ce sont des migrants de Somalie fuyant leur pays en proie aux shebabs islamistes. Ce sont les Ouïghours du Sinkiang, fuyant les camps de rééducation mis en place par la Chine, qui n’ont nulle part où aller. Ce sont les 70 000 révoltés de Ceuta sur la côte nord du Maroc, qui prirent pacifiquement la ville et abordèrent cet été en Espagne avant d’en être refoulés au prix de nombreux morts.
Sans-patrie de longue date, les exilés de Haïti reviennent aujourd’hui sous les feux de l’actualité grâce à un livre-événement, intitulé comme un faire-part de survie C’était ça ou mourir, roman vrai de Thélyson Orélien, professeur d’histoire-géographie dans la banlieue de Port-au-Prince, dont la maison a brûlé, le forçant à s’expatrier pour sauver sa peau.
Avec un art du récit au plus près du vécu, il nous convoie sur les 12 000 kilomètres titanesques que son double, le héros du roman, parcourut dans les deux Amériques, avant d’atteindre, à bout de forces, le Canada, où lui-même réside désormais.
Manuel de survie autant que réflexion sur la Condition inhumaine, ce livre nous plonge avec un saisissement d’effroi dans ce maelstrom terrifiant, fait de misère, de faim et d’épuisement physique, où le délaissement le dispute à la solitude et les humiliations sans fin à la perte d’identité. Tant l’érosion de soi, le sentiment de sa propre inutilité menacent à chaque étape de ce calvaire interminable, République dominicaine, Brésil, Pérou, Panama, Costa Rica, Mexique, USA, que l’on s’endorme dans sa propre disparition quand on n’en peut plus et qu’on va lâcher prise sans laisser de nom ni de traces. Alors, en remède contre le néant, le héros rêve d’une grand’mère en slip, Mémé Dada, qui lui intime de continuer. García Márquez n’eût pas trouvé mieux.
À chaque virage, la route sans fin, tel un mirage qui recule à mesure qu’on avance, semble avaler les autobus de fortune où s’entassent les migrants, voyageurs sans bagages, leurs seules frusques sur le dos, quelques photos « d’avant » cachées comme un trésor dans une pochette à même le corps, et, chez le héros du livre, le recueil d’un poète caribéen plus une brosse à dents, pour faire symboliquement barrage à la crasse et à la décrépitude.
Aux haltes et aux frontières où les douaniers-vampires tamponnent les passeports comme on cloue un cercueil, l’attente, interminable, se résume à une guerre souterraine entre des fantômes affamés, frères et sœurs de douleur, que, d’un geste de compassion muet, quelques saints sans auréole sauvent de la guerre de tous contre tous.
Sorti par miracle sain et sauf de la jungle tentaculaire du Darién où les plus fragiles de ses compagnons d’infortune ont trouvé la mort sans qu’on puisse rien pour eux, le fugitif finira par franchir le Rio Grande, subira de nouvelles rebuffades au pays de la statue de la Liberté (« Nous n’avons que faire de ton type d’intelligence », lui lance un employé de l’Immigration) et atteindra le Canada salvateur où lui sera accordé l’asile au terme pour la première fois d’une procédure bienveillante lestée d’une aide minimale.
« Avoir été accueilli dans l’espace de quelqu’un d’autre suffit à faire tenir le monde », conclut C’était ça ou mourir, ce bréviaire de la fraternité à mettre entre toutes les mains des hommes et des femmes de bonne volonté.
