Parler du vin dans une revue qui ne traite que d’idées, de politique et de littérature, n’est pas un petit événement. Ne conviendrait-il pas en ouverture de montrer patte blanche, d’exciper de quelques raisons puissamment piquantes, d’alléguer d’illustres prédécesseurs, de convoquer des alcooliques de légende, de se prévaloir des dieux antiques et de louer les philosophes hédonistes et les meilleurs esprits bachiques de notre longue histoire ? Ou encore de s’interroger sur la place des vins et des spiritueux dans À la recherche du temps perdu ?
Rendant compte du Palais, le nouveau roman de F.-H. Désérable, l’impétrant entre ici chez lui, fidèle au Parti pris des choses cher à Francis Ponge, soit la vigne – les cépages, le raisin, les tanins, la cuve, etc. Quant à l’histoire que nous déroule ce conteur d’aventures qu’est depuis ses débuts Désérable, aussi savant œnologue pour l’occasion que vulgarisateur doué, l’homme a fait le pari de nous passionner, qu’on soit amoureux de la dive bouteille ou buveurs d’eau, avec une histoire millénaire, vieille comme le vin lui-même. Une histoire de vengeance, au cœur du plus beau vignoble au monde : ce petit arpent du Bon Dieu niché en pleine Bourgogne, la Romanée-Conti, 1,81 hectare de nectars absolus.
Tout commence dans un bidonville de New Delhi au bord d’un dépotoir géant que s’épuisent à fouiller des familles de miséreux, dont l’une vend l’un des siens à un esclavagiste du travail des enfants. La police libère l’atelier clandestin, Arun est remis à un couple de restaurateurs de Beaune en mal d’adoption, qui le rapatrient en France.
À force de goûter aux fonds de verres laissés par les clients amateurs de bourgognes, Arun Kumar se façonne un palais sans égal doublé d’une mémoire gustative, telle une cave intérieure, et finit, en grandissant, par damer le pion aux meilleurs connaisseurs mondiaux des cuvées, des terroirs et des millésimes, lors des tests à l’aveugle des grands crus français puis italiens, puis américains. Dans ces véritables compétitions encyclopédiques, où la défaite vaut déchéance, le jeune outsider l’emporte haut la main sur ses rivaux au comble de l’exaspération mais secrètement admiratifs, comme Salieri face à Mozart. Le tout devant les membres richissimes des confréries bachiques de Beaune, de New York et d’ailleurs, pâmés, comme en extase. Tandis que les prix des flacons s’envolent. Tant Arun régale de bouteilles inestimables ses hôtes époustouflés, qu’on lui prête bientôt des captations fabuleuses. Il aurait fait main basse sur le reliquat des pillages nazis des grandes caves du Bordelais et de Bourgogne. Ce qui pousse le milieu des grands crus à faire plus que jamais silence sur les bonnes affaires que furent, du côté de Beaune, les années d’Occupation pour le négoce et les ventes de certains propriétaires, peu regardants sur la clientèle étrangère. Mais il fallait bien vivre…
Les années 2000 passent, tout millionnaire en puissance qu’il soit, Arun vit solitaire dans une cave sordide de Downtown New York, perd tout à coup le fluide génial de son palais puis le retrouve tout aussi soudainement plusieurs mois plus tard. Jusqu’à l’apothéose finale, dont il ne sera rien dit ici pour laisser aux lecteur(e)s du livre le plaisir de la découvrir eux-mêmes. Mais comme dans tout bon roman d’aventures, qu’ils sachent que justice sera faite. N’en disons pas plus.
Une découverte, cependant, ne devrait pas manquer d’intriguer le profane : les grands vins, loin de se borner au jus de raisin qui sort du pressoir, à sa fermentation et sa bonification passives en tonneau ou en bouteille, se construisent, s’enrichissent, se complexifient, par l’addition millimétrée d’adjuvants de toutes sortes, qui vont des pétales de fleurs à la cire d’abeille fondue, du safran au champignon séché, des agrumes aux épices, et qui font des grands crus de géniaux artefacts.
Loin d’être des produits naturels, les vins sont faits de main d’homme. Faut-il déplorer que le mythe d’un produit quasiment divin s’en trouve affecté ? Se réjouir au contraire du génie humain qui a concocté pareils flacons d’or ? Arun, l’enfant-prodige devenu le dieu des assemblages et des plagiats grandioses, médite en prison la question.
Gilles Hertzog
