À l’heure où les centenaires se multiplient à plaisir (ils pourraient être 160 000 en France en 2070), tandis que le troisième âge, fort de ses dix-sept millions de seniors et d’un poids grandissant dans les affaires de la cité, l’emporte peu à peu sur les jeunes générations (qui, elles, procréent de moins en moins), quid aujourd’hui de la vieillesse et de ses nouvelles promesses ? Gérontocratie ou épanouissement humain ?
Avec l’allongement de la durée de la vie, la vieillesse va-t-elle changer de statut ? Est-elle toujours vécue dans l’inconscient collectif comme l’antichambre de la mort, une fin de partie définitive, un synonyme de déchéance du corps et de l’esprit, grosse d’entropies tous azimuts ? Ou, dans le sillage des philosophes antiques, est-elle de plus en plus perçue comme une libération des oukases du désir et des contraintes du monde social, au point de faire figure, chez nombre de nos contemporains, de nouvelle jouvence, de véritable seconde vie ? Faut-il encore et toujours déplorer notre condition de mortels, à l’image de la complainte du pauvre Rutebeuf, et lancer à la face du temps, quatre siècles après Corneille : « Ô vieillesse ennemie ! » ? Ou, tandis que la gériatrie avance à pas de géant, faire nôtre l’interdiction d’être vieux proférée jadis par Rabbi Nahman de Bratslav, et dire avec Balzac que « les vieillards seuls ont le temps d’aimer », pour peu qu’ils possèdent la jeunesse du cœur et n’aient pas abdiqué ?
Dominique Fernandez, quatre-vingt-dix-sept ans à l’horloge du temps, Narcisse intelligent resté bon pied bon œil, s’astreignant, pour lui-même non moins qu’en société, à faire bella figura et à ne rien céder à la résignation, au laisser-aller physique ou intellectuel, à la relégation sociale, a choisi, parangon attitré des Arts et des Lettres, d’être un vieillard heureux. S’érigeant sans forfanterie en modèle dans un petit essai littéraire intitulé Tout n’est pas si noir, il nous invite à nous inspirer de sa traversée du siècle, à vivre sans nostalgie du passé, débarrassés du syndrome du « jamais plus ».
Adepte d’une sénescence bien tempérée, Fernandez note en ouverture que la vieillesse – exception faite des grands personnages de jadis portraiturés en majesté au solstice de leur existence – n’a guère inspiré les artistes depuis la Renaissance et le triomphe de l’humanisme. L’homme étant devenu la mesure de toute chose, les artistes européens n’ont cessé d’exalter le Beau idéal à l’œuvre depuis la création du monde. À rebours des temps médiévaux obsédés par le Mal et la colère de Dieu, ils se sont faits le miroir de la perfection du corps humain, ont sublimé l’attrait érotique des nymphes et des cariatides, sanctifié la douceur des Vierges (que l’on pense au David ou à la Pietà de Michel-Ange, à la Vénus de Botticelli, aux Madones de Raphaël). En résumé, les arts de cour et de société en Occident ont ignoré superbement la vieillesse des siècles durant. Seuls Dürer, avec ses gravures gothiques pleines d’effroi, Rembrandt, avec ses autoportraits sans pitié, et Goya, avec ses sabbats de sorcières hideuses, ont affiché sans fard que la vie n’est qu’un long processus de destruction, que couronne, implacable, la vieillesse. Plus près de nous, Kokoschka, Grosz, Otto Dix, Lucian Freud et Bacon ont illustré cette formule de Heidegger : l’homme est un « être-pour-la-mort ».
Il y eut bien, parmi les sages antiques, Socrate avalant la ciguë et Sénèque s’ouvrant les veines : l’heure venue, tous deux regardèrent la mort en face avec une parfaite égalité d’âme. Il y eut Montaigne, pour qui philosopher, c’est apprendre à mourir. Mais, à ces exceptions près, de combien de malédictions la vieillesse ne fut-elle pas l’objet ! Tout n’est pas si noirsonne comme une juste réparation accordée à une grande dame outragée au cours des siècles : Dame Vieillesse, désormais universellement louée. Révolution copernicienne !
Reste qu’il a fallu, à Fernandez comme à nous tous, un jour ou l’autre, faire son deuil du sexe ; mais le gain de sérénité, la libération de la hantise du fiasco et des affres de la chair se sont avérés supérieurs à la perte du plaisir, d’autant que l’abstinence forcée et la non-consommation engendrent le sentiment éperdu de l’amour, sa mystique. En vertu de quoi, le bon docteur Fernandez nous délivre une ordonnance aussi simple que pratique, à la manière de La Boétie : une vie saine, de l’exercice physique régulier, des amis fidèles, une curiosité toujours en éveil, la sélection fine de nos sorties dans le monde extérieur, la lecture des classiques, nos meilleurs auxiliaires de santé, les voyages et, si possible, un amour de tête.
Seul hic : plus vous gagnez en âge, plus les rangs autour de vous s’éclaircissent et vous voilà bientôt le dernier témoin, le dernier gardien de vos souvenirs de toute une vie. Le monde d’hier s’efface.
Ceci mis à part, la vieillesse moderne a un bel avenir devant elle.
