J’ai vu, au Bangladesh, les colonnes de réfugiés fuyant la guerre.

J’ai filmé, à Gorazde, en Bosnie, des femmes et des hommes dans la neige sale qui n’en pouvaient plus de marcher et se laissaient mourir.

J’ai documenté, sur l’île grecque de Lesbos, en plein Covid, des familles soudanaises et syriennes dont le village avait été rayé de la carte, qui avaient mis leur vie dans une valise et pris la route.

Je croyais avoir compris ce qu’est fuir et ce que migrant veut dire.

J’étais convaincu de savoir ce que devient un homme quand il n’a plus ni maison où revenir, ni pays pour le protéger, ni bagage à emporter.

Eh bien, je ne savais pas.

Et il fallait, pour savoir, avoir lu C’était ça ou mourir, le beau premier roman de Thélyson Orélien, édité par Olivier Nora avant son éviction de Grasset et qui est l’un des événements de la rentrée littéraire.

Il fallait avoir suivi Jonas Dorléon, son personnage, professeur d’histoire et de géographie à Carrefour-Feuilles, quartier de Port-au-Prince, lorsque les balles sifflent, que les maisons brûlent autour de lui et qu’il comprend qu’il faut partir.

Il fallait l’avoir vu marcher, traverser le Panama, le Costa Rica, le Honduras, le Pérou, le Brésil, le Guatemala, le Mexique, les Amériques, avec, dans un sac en plastique qu’il préférerait mourir que lâcher, son diplôme, un cahier de poèmes, une photo de sa mère, un slip.

Il fallait l’avoir suivi dans la jungle et la boue du Darién, au milieu des insectes et des lianes monstrueuses, sur des pentes qu’il est devenu trop faible pour gravir, dans la chaleur des autobus et les nuits sans sommeil, sur des chemins où il ne sait jamais si l’homme qui vient à sa rencontre va l’aider, le voler ou le vendre.

Il fallait avoir vu, avec lui, Orélien, et avec son personnage, ceux qui, sur la route, s’emploient à le défaire de son humanité même : les gangs qui le rançonnent ; les passeurs qui comptent les hommes comme on compte des ballots ; les prédateurs de la misère qui profitent de lui parce qu’il n’a pas de papiers et qu’un homme sans papiers ne proteste et ne réclame jamais ; les policiers qui fouillent, les fonctionnaires qui exigent le document que l’on n’a pas, les agents des frontières qui ne voient plus Jonas mais un dossier à ouvrir ou fermer.

On n’avait jamais si bien raconté le paradoxe de ces êtres privés de tout et que tout le monde, pourtant, continue à dépouiller – ils n’ont rien, mais il faut payer le passeur ; rien, mais il faut payer le trajet ; rien, mais, à chaque changement de bus, chaque rivière, chaque barrage, on trouvera toujours quelque chose à leur prendre car leur pauvreté même est un marché, leur détresse a son tarif et, plus ils sont vulnérables, plus ils deviennent rentables pour les salauds.

Et on n’avait jamais raconté non plus l’arrivée aux États-Unis, cette autre jungle sans arbres, sans boue, sans serpents – une jungle de formulaires, d’écrans, d’agents de l’ICE et de procédures où le demandeur d’asile devient un suppliant numérique.

On connaissait les « routes migratoires », cette expression de géographe, de fonctionnaire, de logisticien d’ONG : on ne connaissait pas les pieds qui enflent et qui saignent ; la paire unique de chaussettes qu’on vend contre une boîte de sardines ; le corps qui n’en peut plus ; l’autre corps qui tombe à côté de soi et qu’on ne relève pas parce que, si on s’arrête, on tombera peut-être à son tour.

On dit les « migrants » et les « flux », on parle de « régulariser », d’« accueillir », de « reconduire » – on n’avait jamais raconté, dans un roman, que la « migration » n’est pas une question de frontières ou de statuts, mais de pieds qui macèrent, d’ampoules qui crèvent, de souffle qui manque, de muscles qui se tétanisent, de jambes auxquelles on arrache un dernier pas et qui ne répondent plus.

On avait lu Giorgio Agamben et sa distinction, reprise des Grecs, entre la « bios », la vie qualifiée, inscrite dans une cité, une histoire, un protocole, et la « zoé », la vie nue, ramenée au simple fait de vivre, dépouillée de ses protections politiques, civiques ou simplement humaines – eh bien, voici Jonas, son corps, ses hardes et son sac plastique où tient ce qui reste de sa vie.

On connaissait les pages de Hannah Arendt sur le « droit d’avoir des droits » qui, contrairement à l’idée reçue, ne s’attache pas à l’homme en tant qu’il est un homme et se détache de lui quand il devient un réfugié – eh bien, c’est ce qui arrive à ce professeur haïtien devenu sans logis, sans papiers et cireur de chaussures parce qu’à l’homme nu, dénué de tout, personne ne demande ce qu’il était hier, s’il a enseigné l’histoire, lu des poètes, appris à des enfants où sont les pays du monde.

Thélyson Orélien raconte tout cela.

Il raconte le drame d’une vie qui n’a plus rien de ce qui fait une vie.

Il raconte un corps en fuite que chaque frontière retranche un peu plus du monde des hommes.

Il dit ce qu’est un migrant et il sera plus difficile, après lui, de prononcer ce mot tout à fait comme avant.

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