La baronne Salomon de Rothschild organisait chaque année, en juillet, un grand goûter d’enfants, devenu un grand goûter d’adolescents, et maintenant de jeunes gens, à mesure que le temps passait. 

Elle habitait un hôtel particulier entouré d’un parc, en bas de l’avenue de Friedland, où elle recevait beaucoup de monde. 

Marcel était lié à sa fille, Hélène, un peu plus âgée que lui. Elle venait de se marier en faisant scandale. La baronne annonçait à qui voulait l’entendre qu’elle déshéritait sa fille ! 

Hélène de Rothschild s’affichait avec des femmes. La rumeur qui courait déjà depuis longtemps se vérifiait. Hélène s’en moquait. Elle était lesbienne. Sa mère en faisait une maladie, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir l’air aussi masculine que sa fille. 

Salomon de Rothschild – mort lorsque sa fille n’était encore qu’une enfant – lui avait laissé une fortune immense, ce qui explique pourquoi elle se fichait totalement de ce que l’on racontait sur elle. 

Néanmoins, pour profiter de son capital, elle devait tout de même se choisir un mari afin de s’affranchir de la tutelle de sa mère. Et, à vingt-quatre ans, Hélène avait épousé le baron de Zuylen, un diplomate belge qui éprouvait pour les hommes ce qu’elle éprouvait pour les femmes. 

Ça n’avait alors rien d’étonnant : une Gomorrhéenne avait évidemment intérêt à se marier avec un Sodomite, afin de conclure un arrangement avec lui, dans une société où le mariage était quasiment obligatoire. 

Proust fréquentait de loin en loin le salon d’Hélène de Zuylen. Il s’agissait d’une des premières lesbiennes militantes. On ne rencontrait chez elle que des homosexuels, ou presque. Elle habitait un hôtel particulier avenue du Bois, l’actuelle avenue Foch.

Un soir, lors d’un concert chez les Zuylen, Proust prétexta une crise d’asthme pour se faire conduire dans un petit salon par un valet de pied qui se prêta volontiers à un interrogatoire[1]

La baronne, surnommée la Brioche à cause de sa corpulence, se classait parmi les créatures les plus hommasses.

Manifestement, aux yeux de Marcel, elle devenait alors l’un des modèles d’Albertine.

Marcel et Albertine.

Proust avoua à Gide que ce qui l’attirait, ce n’était presquejamais la beauté[2]. Il parlait de la beauté visuelle, bien entendu – la beauté au sens où on l’entend dans l’univers gréco-romain, la beauté selon les yeux. 

Alfred Agostinelli n’était pas beau à Cabourg quand Proust fit sa connaissance. 

Albertine n’est pas belle non plus dans le roman quand Marcel la rencontre à Balbec.

Mais pourquoi attend-il la fin du roman pour révéler qu’elle est « fort grosse et hommasse » ? 

Pourquoi ? 

Parce que, s’il le disait clairement d’emblée, je ne pourrais pas éprouver ce qu’il éprouve. 

Jusqu’alors, il s’était surtout intéressé à Gilberte, une très jolie fille, et par ailleurs l’héritière d’une grande fortune. Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il soit amoureux d’elle. 

En revanche, Albertine est si corpulente, si mal élevée, si masculine, et de surcroît si peu fortunée, que ses amies parient qu’elle ne pourra jamais se marier.

Marcel franchit un seuil lorsqu’il se décide à draguer Albertine. Qu’est-ce qu’il lui trouve ? Les critères de l’esthétique classique devraient lui interdire de s’intéresser à elle. 

Seulement voilà, un nouveau thème apparaît chez Proust : la « race française », illustrée notamment par Albertine et ses amies. 

Je l’aurais parié !

Regardez-le, ce narrateur : il admire des jeunes filles qui défilent d’un pas presque militaire sur la digue de Balbec, comme si « la foule environnante était composée d’êtres d’une autre race et dont la souffrance même n’eût pu éveiller en elles un sentiment de solidarité »[3].

Qu’est-ce que cette « autre race » ? Eh bien, précisément, la race juive qui envahit Balbec à leurs yeux.

« Je reconnais qu’il est assez joli garçon, mais ce qu’il me dégoûte ! » assure Albertine en parlant du petit Albert Bloch. « Je l’aurais parié que c’était un youpin[4]. » 

Les israélites eux-mêmes n’hésitaient pas à lancer des imprécations contre Israël, précisément comme Bloch sur la plage de Balbec : 

« “On ne peut faire deux pas sans en rencontrer, disait la voix. Je ne suis pas par principe irréductiblement hostile à la nationalité juive, mais ici il y a pléthore. On n’entend que : ‘Dis donc Apraham, chai fu Chakop.’ On se croirait rue d’Aboukir.” L’homme qui tonnait ainsi contre Israël sortit enfin de la tente, nous levâmes les yeux sur cet antisémite. C’était mon camarade Bloch[5]. »

Mon « camarade », c’est vite dit. 

Aux yeux du narrateur, il va de soi que Bloch personnifie le Juif arriviste et arrivé, « devenu maître »[6].

Car voilà, Marcel non plus ne se prive pas de faire des réflexions antijuives.

Ainsi, à propos de Gilberte Swann, désormais marquise de Saint-Loup, mais toujours dotée d’une affreuse avarice, Marcel se demande : « Quel ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte ? »[7]

Toutefois, ce genre de remarques ne vise pratiquement que des israélites honteux, lesquels se présentent eux-mêmes comme des Juifs antijuifs, ce qui crée forcément un trouble.

« Du moins, lui c’est un homme, ce n’est pas un de ces efféminés comme on en rencontre tant aujourd’hui », remarque le baron de Charlus[8], qui incarne précisément l’Homosexuel antihomosexuel, une figure évidemment symétrique de celle du Juif antijuif.

Un thème propre à Proust. Aucun romancier, avant lui, n’avait jamais établi ce genre de parallèle entre Israël et Sodome.

« Rassemblés à leurs pareils par l’ostracisme qui les frappe, l’opprobre où ils sont tombés, ayant fini par prendre, par une persécution semblable à celle d’Israël, les caractères physiques et moraux d’une race », les homosexuels, selon Proust, se comparent nécessairement aux Juifs[9].

Il va de soi que, si Charlus révélait publiquement son homosexualité, il serait aussitôt exclu de toute société respectable.

Charlus en est évidemment conscient. Seulement, c’est plus fort que lui. Son efféminement deviendra de plus en plus visible. Arrivera un moment où il ne pourra plus cacher son goût pour la sodomie, et il deviendra du même coup un objet de scandale, raillé, injurié, rejeté hors du « monde ».

Un Juif rothschildien, comme Swann, admis dans le gratin de l’aristocratie française, risque de connaître le même sort, pour peu qu’il laisse entrevoir qu’il ne s’est pas détaché du judaïsme autant qu’il en a l’air. 

Mais, à la longue, comment ne le laisserait-il pas entrevoir ?

« Albertine, grosse et brune, ne ressemblait pas à Gilberte, élancée et rousse, mais pourtant elles avaient la même étoffe de santé, et dans les mêmes joues sensuelles toutes les deux un regard dont on saisissait difficilement la signification[10]. »

Marcel n’est attiré que par des lesbiennes. 

Et, si elles exercent une séduction aussi puissante sur lui, c’est qu’il aime les garçons. Il commence à s’en douter. Comment ne s’en douterait-il pas ? 

Draguer Albertine, cela revient quasiment au même que de draguer un garçon. Seulement, là encore, tout cela n’apparaîtra qu’au fil du roman, peu à peu, à mesure que le temps se décantera en laissant apparaître la vérité sans que la volonté du narrateur n’entre en jeu, encore qu’il le pressente tout de même à sa manière.

« Je savais que, aussi profond, aussi inéluctable que le patriotisme juif ou l’atavisme chrétien chez ceux qui se croient les plus libérés de leur race, habitait sous la rose inflorescence d’Albertine, de Rosemonde, d’Andrée, inconnus à elles-mêmes, tenus en réserve pour les circonstances, un gros nez, une bouche proéminente, un embonpoint qui étonnerait mais était en réalité dans la coulisse, prêt à entrer en scène, imprévu, fatal[11]. »

Marcel ne peut plus se passer d’Albertine.

Si cela n’avait tenu qu’à lui, Marcel n’aurait jamais dévoilé ce genre de choses, de sorte que la masculinité d’Albertine, associée à son obésité, se charge de la même signification que sa propre homosexualité (à lui, le narrateur), associée à sa propre judéité, des éléments tout aussi redoutables les uns que les autres qu’il s’agit évidemment de cacher au lecteur comme à soi-même, mais qui ne referont pas moins surface un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre, inévitablement.


[1] Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet, À la lecture, Grasset, pp. 75–76.

[2] Marcel Proust, cité par André Gide, Journal, Pléiade, p. 694.

[3] Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade, t. II, p. 149.

[4] Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade, t. II, p. 235.

[5] Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade, t. I, p. 97.

[6] Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Pléiade, p. 545.

[7] Marcel Proust, Albertine disparue, Pléiade, p. 262. (C’est moi qui souligne.)

[8] Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Pléiade, p. 591.

[9] Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Pléiade, p. 18.

[10] Marcel Proust, Albertine disparue, Pléiade, p. 83.

[11] Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade, p. 245.

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