« La vie de chacun d’entre nous n’est pas une tentative d’aimer.
Elle est l’unique essai.
 »
Pascal Quignard

Avertissement

Il y a chez les docteurs de la loi psychanalytique une fâcheuse manie de clore le sanctuaire, d’élever des remparts de concepts barbares, de mots d’esprits qui tournent sur eux-mêmes comme des toupies d’acier. Le vieux maître de la rue de Lille, avec sa fourrure, son cigare et ses grimoires, aimait ce sabir de clerc : il parlait en mathèmes, en graphes, en noeuds borroméens, comme s’il fallait absolument que la vérité de nos pauvres coeurs ressemblât à de la géométrie ou à de l’algèbre. Il cryptait le chagrin, il mettait le désir en équation. C’était sa superbe à lui, sa façon de tenir la mort et le flou à distance.

Le projet qui m’anime ici est peut-être un sacrilège, ou une profanation pieuse. Il s’agit de lui voler ses secrets, mais de laisser ses formules au vestiaire. Il s’agit de traduire ce jargon de cénacle dans une langue de terre et de pain, une langue qui ait la couleur de nos vieux draps, le poids de nos hivers et la maladresse de nos aveux. Car après tout, de quoi parlait cet homme avec ses mots d’Allemand et de Grec ? Il parlait de la misère d’être seul, de la fureur de la chair, de la détresse du nourrisson qui grandit sans jamais guérir d’avoir été jeté au monde. Il parlait de ce que savent les paysans, les filles de joie et les poètes.

Je vais donc tenter ce pari : dire l’abîme et le miracle de la rencontre sans prononcer les mots de passe de la secte, ou le moins souvent possible. Laisser les concepts de côté pour ne garder que le sang qui bat dessous.

« Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ».

Vous suivez ?

C’est une affaire de pauvreté, voyez-vous. Une affaire de gueux qui se prennent pour des rois et s’en vont au marché du monde les mains vides, espérant y troquer leur propre néant.

Ce que le vieux Lacan nommait de son jargon de scribe « ce qu’on n’a pas », ce n’est rien d’autre que ce trou noir que nous portons sous le pourpoint, cette faille native par où le vent de la naissance a passé et qui ne s’est jamais refermée. C’est notre propre détresse, notre nuit, le grand secret de notre infirmité. Aimer, pour l’animal parlant, ce n’est pas verser l’or des compliments ni jeter le manteau de sa superbe aux pieds du passant ; c’est tendre sa propre sébile, y faire sonner son vide et dire: « Regarde, voici ma misère, je te l’offre. »

Mais l’autre, sur le chemin, qu’en veut-il de cette écuelle vide ? Rien. Il passe son chemin ou il s’en effraie. Il n’en veut pas, de votre abîme. Lui-même s’est maquillé le visage aux couleurs de la complétude ; il s’est inventé un masque de marbre, une posture de saint ou de prince pour ne pas voir, sous sa propre pourpre, le même chancre qui le ronge. Il cherchait chez vous un baume, un remède, une idole de chair pour colmater sa brèche, et voilà que vous lui jetez au visage votre propre famine. C’est là le grand malentendu, la querelle des mendiants.

Quant à ce qu’ils nomment le désir et la pulsion, ce sont les bêtes qui grondent dans la basse-cour de l’âme.

Le désir, c’est cette fièvre qui court après les ombres, une chasse à courre dans la forêt des mots où le gibier s’évanouit sitôt qu’on le touche ; il veut dévorer un éclat, un reflet dans un oeil, le grain d’une peau, ce petit rien que la langue lacanienne appelle l’« objet a », et qui n’est que l’appât sur l’hameçon du manque. La pulsion, elle, est plus lourde, plus sourde ; c’est une mécanique de brute, une meule de pierre qui tourne à vide dans le sang, exigeant son tribut de chair, découpant l’autre en morceaux – une voix, un sein, une fesse – pour se repaître de sa propre répétition, comme un chien revient à son vomi.

Mais l’amour, s’il advient, est d’un autre ordre. C’est le miracle des pauvres. C’est le moment où, par la grâce d’une parole qui capitule, on cesse de vouloir posséder le morceau ou de courir après l’ombre. On regarde l’autre dans sa nudité de plâtre, on voit la lézarde dans le mur de sa suffisance, et l’on baise cette lézarde. C’est la rencontre de deux misères qui, n’ayant rien à s’offrir que leur commune défaite, décident de faire table rase et de s’installer ensemble dans le grand hiver du monde.

Et la jouissance, dans tout ça ?

C’est le grand choc des royaumes, la jonction improbable entre la sainte parole qui implore et la bête aveugle qui pousse dans le noir. Comment faire tenir ensemble la délicatesse de l’âme qui s’offre et le corps qui exige sa pitance de viande ? C’est là que le miracle, ou le désastre, se noue.

La jouissance sexuelle, voyez-vous, est d’une effroyable solitude. Le vieux scribe de la rue de Lille le répétait à qui voulait l’entendre : il n’y a pas de rapport sexuel. Quand la chair s’enflamme, quand la meule de la pulsion se met à tourner et que les corps s’empoignent, chacun jouit dans son propre coin, prisonnier de sa propre machine biologique et de ses fantômes intimes. L’autre n’est plus alors un être de parole, un prince ou une bergère ; il est réduit à l’état d’instrument, de matière brute, de grand miroir où notre propre plaisir vient s’ébrouer. Dans le spasme de la jouissance, on est toujours seul avec son propre démon. On ne touche pas l’autre : on touche son propre fantasme projeté sur la peau de l’autre. C’est une jouissance autiste, un bégaiement du sang.

Mais l’amour, par quelle alchimie vient-il sauver cette boucherie ?

Il intervient comme le grand traducteur, le passeur de frontières. L’amour, c’est ce qui permet à cette jouissance brute, animale et solitaire, de consentir au partage. Par la grâce de l’amour, ce corps que l’on dévore ne s’évanouit pas après l’étreinte comme un vulgaire reste ; il redevient un visage, une présence, un nom propre. L’amour introduit de la parole là où la pulsion n’émettait que des grognements. Il fait de la rencontre des chairs non pas un simple choc de matières, mais une conversation sacrée entre deux manques.

Se rejoindre, alors, c’est cela : c’est le moment suspendu où la jouissance sexuelle cesse d’être une simple décharge pour devenir la métaphore de notre abandon. Dans le lit où les corps se mêlent, on ne donne plus seulement son sperme ou ses soupirs ; on donne, à travers les gestes de la luxure, ce que je disais plus haut : notre nudité absolue, notre souveraine faiblesse. Le sexe devient le théâtre charnel de la tendresse. La pulsion qui voudrait découper l’autre en morceaux est soudain suspendue, convertie, pacifiée par ce regard qui dit : « Je te vois là où tu es nu(e), où tu as mal, et c’est là que je t’aime. »

C’est le point de capiton où le cri de la bête rejoint le poème du cœur : deux pauvretés qui se caressent dans le noir et qui, le temps d’un soupir, ont aboli la solitude du monde.

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